CHEVAL AU VERT, PAR ROSA BONHEUR
(Musce du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
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vaste répertoire de son œuvre et de la préserver jusqu'à un certain point de la dispersion.
La famille de Rosa Bonheur ne tarda pas à se rendre compte que le testament était inattaquable et qu'ayant toutes chances de perdre son procès, il était préférable qu'elle acceptât ce que je lui offrais, c'est-àdire la moitié du produit net de la vente. Je me prêtai du reste volontier à une conciliation, la préparation d'une exposition digne de la renommée de la défunte devant en être grandement facilitée. Mais dirai-je ce que fut ma vie pendant toute une année que durèrent ces hostilités et ces tribulations, avant d'en venir à l’arrangement amiable. Combien de fois j’ai dû refouler au fond de mon cœur les sentiments douloureux qui l'opprimaient, ne voulant pas que la précieuse amitié que Rosa Bonheur m’avait vouée et qui se poursuivait au delà de la tombe fût troublée en quelque manière par un acte ou par un mot qu'elle n’eût pas approuvés. Dans les moments les plus difficiles, c’est elle qui fut mon guide et mon conseil. Il me semblait percevoir sa chère présence à côté de moi, et dans mon émotion, je la remerciais, non pas tant de l'héritage inattendu dont elle me comblait, que de cette initiation suprême à l'intelligence de sa vie artistique, qu elle m'avait réservée en dernière preuve d’amitié et de confiance. Ce fut pour moi le plus précieux bienfait dont le ciel m’ait favorisée, et en quelque sorte l'épilogue de dix années de relations amicales et d’inspirations artistiques inoubliables.
Je suis heureuse de pouvoir exprimer ici un vif sentiment de reconnaissance à l’égard de ceux qui, dans ces pénibles conjonctures, n'ont cessé de m’entourer de leurs sympathies, de leur appui moral, de leurs conseils et de leurs encouragements : i\l. Tony Robert-Fleurv et M. Jules Lefebvre, mes chers maîtres; l’exécuteur testamentaire de Rosa Bonheur, Me Tollu; MM. Roche et Hardy, mes conseils; M. et Mme Flammarion, Mmc Hill, Mlle Liban Whiting, M. et Mme Grew, M. Deslandes, M. de Fonvielle, M. de Vuillefroy, et plusieurs autres, amis de l'ancien et du nouveau monde, qui m’ont aidée à garder jusqu'au bout la plénitude de ma volonté et la sérénité de mon esprit.
Le 25 mai 1900, fut ouverte avant la vente, dans les galeries Georges Petit, à Paris, rue de Sèze, 8, une exposition de l'ensemble des œuvres, tableaux, dessins, aquarelles, gravures et bronzes d'art, laissés par Rosa Bonheur au château de By, lors de sa mort. Ce fut un grand événement artistique et mondain ; la presse le commenta dans les termes les plus favorables.
Le catalogue, dû à la plume experte de M. Roger-Miles et dont la préface est un des morceaux les plus estimés de l’éminent critique, comportait un double texte français et anglais, et se composait de deux volumes grand in-40, dont l’illustration comptait io5 planches en héliogravure hors texte et 5o gravures sur bois de Paillard dans le texte.
Je n avais pas cru devoir laisser mettre aux enchères les collections de 1 illustre délunte, sans en distraire un certain nombre de souvenirs destinés aux personnes qui lui avaient été attachées par les liens de
ÉTUDE DE BŒUFS ÉCOSSAIS AU PATURAGE. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
l’amitié. Cinquante études furent, en outre, réservées au musée du Luxembourg, conformément à la proposition que j'en avais faite à Rosa Bonheur quelques jours à peine avant sa mort et qu’elle avait accueillie avec une si vive satisfaction. Non loin du Labourage nivernais, ces études porteront témoignage de la vigueur et en même temps de la souplesse d'un talent qui restera parmi les plus probes du xixe siècle.
Dirigée par Me Paul Chevallier, assisté de MM. Tedesco et Georges Petit en leur qualité d'experts, cette vente ne dura pas moins de neuf jours et obtint le plus légitime des succès. Les 1.181.498 francs qu elle réalisa, pour être assez au-dessous du million et demi offert précédemment par MM. Tedesco, furent néanmoins un résultat très
remarquable, étant donné l’abondance d’œuvres ayant fatalement des traits de ressemblance. Déduction faite des frais, il resta une somme de 799.209 francs, dont la moitié, soit 399.604 francs, fut mise à la disposition de la famille Bonheur.
Si j’avais cru pouvoir offrir quelques ouvrages de Rosa Bonheur à ses amis et au Luxembourg, je n'avais pas gardé pour moi la moindre étude. Sera-t-on surpris que j’en aie racheté un bon nombre, qui sont revenues orner la demeure de la grande artiste. La Foulaison, l’immense toile devant laquelle ma vieille amie avait fait tant et de si beaux projets et qu’un destin cruel ne lui a pas permis d'achever, a repris dans l'atelier sa place d’autrefois et lui a rendu l'aspect qu’il eut pendant près d'un demi-siècle.
Quant aux 3oo. 000 francs qui constituaient la fortune mobilière de Rosa Bonheur, voici de quelle manière j'en ai disposé. Déduction faite des droits de succession, des frais de funérailles, honoraires de toute espèce, frais de construction de l'atelier, dettes courantes, etc., des 20.500 francs attribués par parties à Mlles Lagrolet et Verdier, à la commune de Thomery, de 81 .65o francs mis en dépôt pour le service des rentes viagères assurées à Céline et à Mlle Mathieu, le reliquat m'a servi à la fondation d’une récompense annuelle à la Société des Artistes français. Le prix Rosa Bonheur devra être attribué chaque année à un des meilleurs tableaux du Salon, quels que soient la nationalité ou le sexe de l’auteur, et mon vœu le plus cher est qu'un de mes compatriotes d’Amérique en soit jugé digne un jour, et que par là — en si modeste mesure que ce puisse être — soit cimentée l’amitié de la vieille Europe et de la jeune nation d’au delà des mers.
En rangeant pieusement les médailles et les croix qui avaient marqué les pas de Rosa Bonheur vers la célébrité, il m’est venu la pensée de solliciter un autographe de l'auguste souveraine qui lui avait ouvert les rangs de la Légion d’honneur. Sa Majesté l’impératrice Eugénie s’est prêtée à mon désir avec une bienveillance dont j’ai été touchée au delà de ce que je ne saurais exprimer, et, parmi les diplômes, rédigés en toutes langues, qui attestent l’entrée de la grande artiste- dans les Académies d’Amsterdam et de Milan, de Rotterdam et d’Anvers, aussi bien qu'à celles de Lisbonne, de Londres et de Philadelphie ; les décrets de l’empereur Napoléon III, du président Carnot, du prince Ernest de Saxe- Cobourg-Gotha, du roi Léopold, de l'empereur Maximilien, des rois d'Espagne et de Portugal, non loin de la sauvegarde du Prince Royal de Prusse, du camée de l'Exposition de Gand et de la médaille du Salon
à 1 effigie du roi Louis-Philippe, j'ai pu placer non sans fierté la carte que voici :
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Une ambition me reste : conserver aux lieux où a vécu Posa Bonheur le caractère qu'ils ont reçu d'elle, et trouver quelque moyen d'y assurer la pérennité de son souvenir lorsque je serai allée reposer à son côté dans la sépulture du Père-Lachaise.
Terminerai-je ce livre sans dire quelques mots des honneurs rendus depuis sa mort à la mémoire de la grande artiste? Ce serait me dérober bien vite au devoir que je me suis tracé et à l'ambition que je viens d’exprimer; ce serait aussi me montrer oublieuse de manifestations petites ou grandes dont nulle n'a laissé indifférent mon culte pour la gloire de Posa Bonheur.
Dans le village de By, la rue sur laquelle s'ouvre la propriété qu'elle habita quarante années, portera désormais le nom qu'elle a illustré1. Outre cette ombreuse « galerie » que certains promeneurs venaient parfois chercher au château, il existe maintenant une route Rosa Bonheur dans la lorêt de Fontainebleau, dont le pittoresque avait un grand charme pour elle, et dont tant de fois elle a peint les hôtes
farouches, les arbres géants et les paysages accidentés2.
Sur la place Denecourt, à Fontainebleau, se dresse depuis 1901, un important monument dédié à Rosa Bonheur par M . Gambart , auquel M . Isidore Bonheur et M. Hippolyte Peyrol ont apporté le concours de leur talent. Le motif principal est un taureau de bronze, modelé d'après une des petites sculptures de la grande animalière . Les bas-reliefs du piédestal, sauf l'effigie de Rosa Bonheur qui en occupe la face antérieure, sont des reproductions en bronze de ses œuvres les plus célèbres : le Labourage
nivernais et le Marché aux chevaux illustrent les deux côtés, tandis que le superbe cerf qu elle avait appelé le Roi de la Forêt couvre la face postérieure. Ce monument a été inauguré le 19 mai 1901, en présence de toutes les autorités civiles et militaires, et du maire de Bordeaux, venu là pour apporter l'hommage des compatriotes de Rosa
Phot. Thibault.