‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 21 sur 220 · LES BŒUFS DANS LES HIGHLANDS, PAR ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

LES BŒUFS DANS LES HIGHLANDS, PAR ROSA BONHEUR

RO SA BON El EU R

des crocs fort heureusement peu redoutables; le second, à vrai dire, était silencieux, mais il cherchait traîtreusement à mordiller mes bottines. Miss Alice Thaw s'empara du petit enragé et le prit dans ses bras. Bien loin de s'en fâcher, il se calma sur-le-champ et manifesta bientôt tout le plaisir qu'il prenait à se laisser caresser.

— Je vois que comme moi vous aimez les bêtes, lui dit Rosa Bonheur. Ce petit sournois est mon favori, et il le sait bien. Voyez son poil soyeux. Si je l’avais envoyé à l'Exposition canine, il aurait certainement obtenu un grand prix, mais je n'ai pu consentira m'en séparer. Charlev est si affectueux, si câlin; il a de si beaux yeux; il ne lui manque que la parole. Les bêtes ont des âmes, le croyez-vous?

— Oh ! mademoiselle, que je suis heureuse de vous l'entendre dire, s'écria Miss Alice. C’est l’opinion que je soutenais ce matin même contre ma mère.

Nous parlâmes bientôt du tableau que Mme Thaw avait acheté à New-York. C’était, au premier plan, des moutons couchés sur l'herbe, tandis qu’au fond de la toile on apercevait un groupe de bœufs, et Mme Thaw ne dissimulait pas son extrême satisfaction de posséder une œuvre d'un tel mérite.

— C'est mes Bœufs dans les Highlands ! s'écria Rosa Bonheur

Tâchez donc de savoir combien elle l’a payé, me dit-elle tout bas un moment après.

Je sus bientôt que ce tableau avait coûté 40.000 francs et qu’on ne l'estimait pas trop cher a ce prix. L’artiste accueillit un tel renseignement avec une apparente satisfaction, et ma pensée se reporta aux conditions autrement favorables qu'elle avait faites à Miss Walker.

A quelques instants de là, s’étant assise à sa table de travail, nous la vîmes prendre une page de papier écolier, et, sous nos yeux émerveillés, commencer de dessiner à la plume une composition compliquée. En quelques minutes ce fut achevé. Pille y ajouta une dédicace et tendit la feuille à Mme Thaw en la priant d’accepter ce croquis en souvenir de sa visite à By.

— Mais c’est l'esquisse de mon tableau que vous avez retracée-là !

— En effet, reprit l'habile artiste, j’ai pensé que cela vous ferait plaisir de voir que je n'ai pas oublié la toile à laquelle vous tenez tant.

Se tournant alors vers moi :

— Voilà ce qu’il vous faut bien comprendre, Miss Anna. Une artiste véritable doit garder ses sujets gravés dans sa tète. Il faut que, tout

comme un musée, son cerveau soit rempli de ses œuvres Vous

devriez venir habiter à By, ajouta-t-elle en souriant. Je vous trouverais

dans le voisinage une pension convenable. Vous travailleriez avec moi dans le parc et en forêt, et je vous montrerais comment on interprète le paysage, ce dont un peintre de ligures a toujours plus ou moins besoin pour augmenter l'intérêt de ses tableaux.

Je témoignai ma reconnaissance, ne pouvant en croire qu'à moitié mes oreilles.

Nous rentrâmes à Paris, Mme Thaw et ses filles ravies de leur excursion à By, et fort encouragées par ce beau début à poursuivre le

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