INDIENS A CHEVAL, PAR ROSA BONHEUR
se sont modifiées là-bas. Le sol soc des charrues, leur verdure
Tétais partie pour l'Amérique avec le dessein d'organiser, dans un certain nombre de villes où je comptais déjà des relations, une série d'expositions de mes œuvres des dernières années. Boston devait être la première étape, Pittsburg la seconde; Cincinnati viendrait ensuite, et je me proposais de terminer cette tournée artistique par San-Francisco, ma ville natale. L’énorme ruban de fer qui unit Cincinnati à la capitale de la Californie traverse des territoires indiens et les Prairies fameuses dont ma vieille amie française eût tant souhaité pouvoir contempler l'immensité; mais depuis le temps où ses amis les conteurs avaient publié leurs dramatiques récits, bien des choses vierge des Prairies s’est ouvert sous le au printemps est celle des blés qui
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poussent, et les régions incultes se resserrent vers l'Ouest en cette région, immense encore dans son infertilité, que l'on nomme le Désert. Il m'était resté un souvenir d’ennui de ces vertes et tristes étendues; cette fois, je me réjouissais à la pensée de les revoir; leurs solitudes s'ensoleillaient d'un rayon de sympathie par la grâce de cette bienheureuse plante au sujet de laquelle j'avais pris des engagements un peu téméraires, je me l'avouais, car j'ignorais s'il me serait jamais permis d'en saisir une poignée. Et je m’attendais à ce que le regret de mon impuissance fût accru par le spectacle un peu ridicule de l’objet souhaité.
Vers la lin du printemps, alors que j’étais à Cincinnati, quelque chose me rendit cependant une ombre d’espérance. L’œuvre de l’Alliance chrétienne organisait un grand congrès à San-Francisco ; des adhésions avaient été recueillies à cet effet dans toutes les v illes de l’Union, et le nombre en était si grand que plus de soixante trains prirent successivement la direction de l’Ouest avec la grande bande de toile sur laquelle on lisait : Christian Endeavour Society. D’après le programme, les adhérents s’engageaient à porter les insignes de la société, à prendre part à tous les exercices religieux et à chanter les cantiques qui leur seraient prescrits. Ce voyage ne devait pas durer moins de dix jours, sans compter les dimanches; mais la monotonie en serait rompue par des arrêts, toutes les fois qu'il se présenterait quelque curiosité à visiter. Ne trouverai-je pas là, tout en me rendant à mon but, une chance unique de fouler aux pieds, pour un moment, le sol de la plaine ? Je me fis inscrire au plus vite.
Le voyage se fit sous un soleil qui, pendant plusieurs jours, semblait embraser l’atmosphère. Aux approches du Désert, la chaleur augmenta encore, et le conducteur du train nous prévint d’avoir à ménager avec soin l'eau que nous avions emportée, car il serait impossible d'en renouveler les provisions dans ce pays de la soif, qui du reste devait être traversé à toute vitesse, d’autant qu'il ne contenait rien d'intéressant à voir. Cela ne faisait pas mon affaire.
— Vous ne me refuserez pas, lui dis-je, d’arrêter quelques instants, pour me permettre d’arracher deux ou trois touffes d'une herbe que je désirerais beaucoup avoir.
— Arrêter le train pour que vous puissiez ramasser un paquet d'orties! Vous n’y pensez pas, mademoiselle! Lst-ce que les grandes chaleurs d’hier vous auraient détraqué la cervelle ? ajouta-t-il sans plus de forme.
— Point du tout, ripostai-je en riant, et ma demande vous paraîtra moins bizarre, quand vous saurez que ces plantes m'ont été demandées
par Rosa Bonheur, la grande artiste française, qui en a besoin pour un tableau déjà commencé.
— Que ne le disiez-vous tout de suite? Rosa Bonheur, j'ai vu de ses tableaux, qui sont admirables. Pour elle, j’arrêterai le train réimporte où. Tant pis si les voyageurs réclament.
Quelques heures après cette conversation, nous roulions à toute vapeur au milieu d’une puissante végétation d’herbes. A droite, à gauche, aussi loin que portait le regard, la verte plaine s'étendait, avec sesondu-