‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 35 sur 220 · B K LIER, PAR ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

B K LIER, PAR ROSA BONHEUR

La cérémonie m’avait vivement frappé, à ce point que je n’ai pas oublié les grandes lignes de son discours, dans lequel elle exhortait ses élèves de ne point gaspiller, pour en tirer des Iruits trop précoces, les germes de talent dont la Providence pouvait les avoir douées. Elle leur recommandait aussi de se garder de prendre la palette avant d'être sûres de savoir manier le crayon, et de s'appliquer à dessiner, à dessiner toujours.

Rosa Bonheur a suivi constamment le précepte qu elle donnait aux jeunes filles à qui ce cours était exclusivement destiné. C est par le dessin qu’elle brille, voilà la maîtresse qualité de son œuvre. Depuis bien des

années, nous n'entendons plus parler d’elle; ses tableaux passent en Angleterre et en Amérique; nous ne la connaissons guère que par son Labourage Hivernais et sa Fenaison. Ces deux toiles, il est vrai, sont suffisantes à elles seules pour rendre un artiste célèbre.

Comme je prenais congé de lui, M. Robert-Fleury me tendit la main en disant :

— Courage! mademoiselle, votre esquisse est bonne, je vous souhaite bon succès.

— Qu’en a pensé M. Robert-Fleury? me dit à son tour M. Jules Lefebvre quand je lui eus fait connaître l'objet de ma visite et celle que je venais de faire.

Je lui répétai les propos de son confrère.

— Eh bien ! je suis de son avis, nous avez un bon commencement. Quelle tète superbe ! Comment tout ceci vous est-il arrivé ? Est-ce une commande de Mllc Rosa Bonheur faite spontanément?

— Non, monsieur, je lui ai écrit de Boston pour solliciter l’honneur de faire son portrait. Avec une bonne grâce et une simplicité dont je suis encore émue, elle a bien voulu m’accorder cette faveur

— Que plus d’un artiste vous enviera, interrompit M. Jules

Lefebvre. Vous avez de la chance Puisque MIIe Rosa vous garde près

d'elle, observez et étudiez votre modèle, pénétrez-vous des traits qui le caractérisent, ne vous pressez pas de commencer à peindre sur la grande toile, faites beaucoup d'études préalables. Courage, je vous souhaite beaucoup de succès.

Je revins à By, enchantée de connaître l’opinion de mes excellents maîtres et de posséder leur assentiment ; mais, pour la première fois, je comprenais l’étendue de la responsabilité que j'avais encourue avec trop de présomption peut-être.

Rosa Bonheur me lit raconter en détails les deux entrevues.

— Alors, M. Jules Lefebvre a paru surpris de ce que vous faites mon portrait ?

— Oui, mademoiselle, et j’ai même cru deviner, dans la voix de mon maître, comme un soupir de regret de n’être pas à ma place.

— Les grands portraitistes ne m'ont jamais demandé de poser devant eux, répondit Rosa Bonheur avec une intonation semblable à celle de M. Jules Lefebvre.

— Sans doute n’ont-ils point osé, répliquai-je, et moi, n'ai-je pas été trop audacieuse, par contre ?

— Ils n'ont pas osé, c'est peut-être vrai, mais je me demande, de mon côté, si je me serais bien résignée, à la prière d’un homme, aux

ennuis des séances de pose. Si je le fais pour vous, c'est parce que n ous êtes Américaine; j'aime votre pays, n'est-ce pas lui qui me fait vivre?

— Je ne voudrais pourtant pas vous importuner. M. Robert-Fleury m'a engagée à louer un atelier à Moret. MM. Tedesco me donnent des conseils dans le même sens. Je ne viendrai chez vous qu'aux heures que vous voudrez me consacrer.

— Non, non, Miss Anna, vous êtes maintenant chez moi, nous y resterez, n'en parlons plus. Ah ! les Tedesco prennent bien soin de ma personne; mais qu'ils n’aient pas peur, je ne me fatiguerai pas. Je veux que vous fassiez un bon portrait. Ne vous troublez pas, vous avez assez de talent; faites d'après votre sentiment. Je vous pose parce que je vous porte de l'amitié.

Les jours suivants furent consacrés à la mise au carreau de l'esquisse que M. Tony Robert-Fleury avait approuvée; je rapportai ensuite mon calque sur la grande toile et commençai l’ébauche.

— Mâtin, comme vous y allez ! s’écria Rosa Bonheur quand elle vit mon travail. Vous ne suivez donc pas les avis de M. Jules Lefebvre ? Vous ne faites pas d’autres études pour le portrait définitif?

— Non, mademoiselle, puisque M. Tony Robert-Fleury m'a conseillé de ne pas chercher une autre pose, de commencer tout de suite.

— Vous avez tort, il me semble que vous vous pressez trop.

Appelant Céline :

— N'est-ce pas, dit-elle, que cela se présente déjà bien. Ce n'est pas commun. Beaucoup de distinction. Je suis enchantée de savoir que, quand j’aurai regagné le monde astral, il existera un bon portrait de moi

ici, sur la terre le vous pose pendant une demi-heure, travaillez à

la tête, dessinez-la avec soin.

Ainsi se passa la première quinzaine de mon séjour à By, selon le plan établi dès le commencement par mon illustre modèle. La connaissance que j’avais pu acquérir jusqu'alors de son caractère et de son esprit me paraissait bien superficielle à cette heure où. vivant sous son toit, partageant sa vie, je pénétrais chaque jour plus profondément dans sa pensée et m'initiais à toutes les richesses et à toutes les diversités de cet esprit dont la vivacité originale ne nuisait en rien à la profondeur.

C’était surtout durant les longues séances de pose que sa conversation devenait pour moi le plus attachante, par son abandon même et sa spontanéité. Tous les sujets successivement étaient abordés, et fréquemment j’avais le plaisir, mêlé de surprise, de l'entendre exprimer des pensées que j'avais autrefois trouvées dans les œuvres de tels poètes

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