SUITE DES SÉANCES DE POSE
Tes pages qui suivent sont extraites du cahier sur lequel, avant de m'endormir, je notais chaque soir les incidents, les petits événements de la journée. A défaut d'un autre mérite auquel elles ne sauraient prétendre, elles ont du moins, je crois, celui de donner un compte rendu exact de la vie au château. Je me suis attachée à rendre, au mieux qu'il m'a été possible, les actes et les propos de mon illustre modèle, trop heureuse si j'ai pu, en même temps que je retraçais par le pinceau les lignes de son visage, reconstituer par la plume un portrait qui ne soit pas un rellet trop affaibli de son caractère, et surtout de sa parole vive et tout de primesaut.
Jeudi, ?o juin i 898.
M. Ernest Lefèvre, éditeur à Londres, a, cet après-midi, apporté un énorme paquet de gravures pour que Rosa Bonheur les signât.
AU RETOUR U ' U N H P R O M ENAD E .
ROSA RONHEUR
Tout le reste de la journée a été occupé à ce travail. J’ai fait de mademoiselle, pendant ce temps, une petite pochade que le visiteur m’a réclamée à titre de souvenir.
M. Ernest Lefèvre est un homme vif et gai. 11 a paru très satisfait du portrait que j'ai commencé, et même s'est déclaré prêt à l’acheter si je voulais lui faire connaître mes prétentions. Surprise et néanmoins flattée, je n'ai su trop que répondre, très embarrassée au fond qu’une question d'argent fût soulevée devant Rosa Bonheur. Celle-ci, me prenant bientôt à part, m'a engagée à accepter l’offre qui m’était faite, en stipulant toutefois que le portrait devrait être gravé. Je n’ai pu me résoudre à prendre un parti avant que mon tableau fût achevé.
Après le départ de M. Lefèvre, j'ai demandé à Rosa Bonheur si elle n'était pas trop fatiguée de cette journée qui, après tout, avait dû être bonne pour elle.
— Comment, bonne 1 répliqua-t-elle d’un air étonné. Et se mettant à rire : Ah ! je comprends ce que vous voulez dire; mais, aujourd’hui, je n’ai pas gagné un sou. Les Anglais et les Américains ne veulent pas acheter mes gravures si elles ne sont pas signées. Je n’ignore pas que Meissonier et d’autres artistes se sont bien souvent fait payer jusqu'à vingt francs par exemplaire ; moi je préfère laissera l'éditeur le bénéfice de ses estampes.
Vendredi, ier juillet.
Après la séance de cet après-midi, Rosa Bonheur s’est étendue sur sa chaise longue pour fumer une cigarette, tandis que je continuais à travailler. Elle m'a reproché d’aller trop vite :
— Ah! cette Miss Anna! elle n’arrête pas. Il est vrai que j'étais comme cela dans mes jeunes années; je suis devenue plus flâneuse ; aujourd'hui, j’agis moins, mais je pense davantage. Je faisais plus d’études cependant, je ne commençais pas d'emblée à peindre sur une grande toile sans avoir recueilli tous les documents nécessaires à ma composition.
Voyant que, tandis qu'elle parlait, j'essuiais ma palette avec un chiffon :
— Je ne tais pas comme vous, je gratte mes palettes avec le couteau, j'y verse ensuite un peu d’essence et alors seulement j’emploie le chiffon. Ainsi le bois reste toujours propre. Voici une palette qui est presque neuve, et pourtant Dieu sait s'il y a longtemps que je m’en sers pour mes ciels. Je vous la donne pour faire les retouches à mon portrait et je vais vous la signer.
Elle prit une brosse et traça ces mots :
Souvenir à Anna Klumpke. Que nia palette vous porte bonheur.
Rosa B os II E LR.
Tiy, le ier juillet iSg8.
Après dîner, mademoiselle m’a fait son parc et conduite dans l’enclos où elle
admirer les beaux arbres de gardait autrefois ses brebis et