‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 38 sur 220 · LE C E R K DE R Ü S A BONHEUR · texte numérisé non relu

LE C E R K DE R Ü S A BONHEUR

Aquarelle.

le cerf qui lui a servi de modèle pour le Roi de la Forêt , puis elle m’a dit brusquement :

— Je m’aperçois que vous ne suivez ni les conseils de Jules Lefebvre, ni les miens; vous préférez ceux de M. Tony. Modérez un peu votre hâte cependant, et ne prenez pas ses avis à la lettre.

Comme je ne répondais pas, elle décrocha du grillage une grosse chaîne et dit en me regardant avec un plaisant air de menace :

— Voilà qui peut encore servir pour attacher une méchante bête. — Vous voulez peut-être dire une Anna Klumpke ?

— Oui, lit-elle en riant, une Anna Klumpke, et je voudrais bien la mettre à l'attache, pour qu'elle ait toujours à recommencer mon portrait.

— Vous ôtes trop aimable de me dire cela, mais si je le recommence toujours, quand le finirai-je?

A son tour, elle ne répondit pas.

Dimanche, 3 juillet.

Ce matin, Rosa Bonheur m a invitée à l'accompagner en forêt. Au moment de monter en voiture, les petits Yorkshire sont accourus à l'appel des deux colliers à grelots qu elle agitait. Ils ont tantôt été installés dans leurs paniers. Le bois était magnifique sous la fraîcheur que le soleil n'avait pas eu le temps de chasser. Toute à la joie de cette promenade matinale, Rosa Bonheur n'a cessé de m'entretenir des splendeurs qui nous entouraient, et de la poésie qui s'en exhalait.

La voiture s’est arrêtée à la Mare aux Fées : Daisy et Charley furent

autorisés à gambader autour de nous et à s'enfoncer dans la bruyère, tandis que Rosa Bonheur me disait :

— Je viens souvent travailler par ici. Bien des fois j’y ai rencontré mon ami Allongé, dont vous connaissez le talent. 11 parait qu’il est bien malade : on m'a dit cela voici quelques jours.

Le sentier que nous suivions conduisait au fond d’un vallon. C'est par là que Rosa Bonheur avait fait ses études pour les Sangliers.

— Je vous montrerai une autre fois, m'a-t-elle dit, les bouleaux blancs qui ont formé le fond du Roi de la Foret.

Rentrée au château, elle a trouve qu'il faisait trop chaud pour poser, et s’est mise néanmoins à ma disposition pour que je fisse des études photographiques. Après quoi, elle m’a photographiée à mon tour.

Lundi, 4 juillet.

— C'est aujourd’hui l’anniversaire de l'indépendance de la jeune Amérique, m’a dit ce matin Rosa Bonheur. Pour le célébrer, je vous donne une longue séance, profitez-en !

J'avais bien commencé la tête et je priais Dieu de me donner le talent nécessaire pour reproduire sur la toile cette pénétration du regard, cette expression de bonté empreinte de poésie qui se dégage de toute la personne de Rosa Bonheur.

Pendant qu’elle posait, elle se prit à dire soudainement :

— Vous avez une expression si bonne dans la physionomie que cela me rappelle celle de ma mère; votre figure est longue et ovale, moi je l'ai carrée. Vous dites que vous me trouvez gaie? Vous êtes jeune de

caractère. Je n'aurais jamais cru que nous nous accorderions si parfaitement Votre portrait est bien dans le ton et dans la pâte; il sera bon.

Cette séance a été interrompue par l'arrivée de M. Abraham Tedesco, le plus jeune des trois frères qui sont les principaux intermédiaires artistiques de mademoiselle. J'ai voulu me retirer, mais Rosa Bonheur m'a mis dans les mains une toile en m’engageant à faire une petite pochade d'après celui qu'elle appelait son Benjamin. M. Tedesco, en venant respirer l'air de By, ne s'attendait certainement pas à me servir de modèle; il se laissa faire cependant avec une galante docilité. Au bout d'une heure, Rosa Bonheur s'approcha et, regardant par dessus mon épaule :

— C'est très bien, fit-elle, n'y touchez plus. Arrangez cependant un peu les cheveux. Ne cherchez pas à l'achever, cela suffira comme souvenir à M,ne Tedesco.

Mardi, 5 juillet.

J'ai travaillé à la tête. Après la séance, Rosa Bonheur a examiné ma toile et dit :

— Laissez sécher votre empâtement. Moi, quand j'ai un morceau important dans l'état du vôtre, j'attends quelquefois une année entière avant d'y toucher.

— S'il en est ainsi, chère grande artiste, je n'ai autre chose à faire que de partir pour Boston, et j’aurai le temps de revenir pour le terminer.

— Ah ! ce n'est pas comme cela que je l’entends, fit-elle. Pendant que la tète séchera, je vous donnerai des séances où vous pourrez peindre les mains, le costume et tous les détails du fond que vous voudrez.

Mercredi, 6 juillet.

Au retour de sa promenade, Rosa Bonheur tenait à la main une lettre encadrée de noir. D'une voix triste, elle m'a dit :

— Je viens de perdre mon vieil ami Allongé, dont je vous parlais il y a quelques jours. 11 est mort la nuit dernière à Marlotte. Vous seriez

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