OURS DANS LES RÉGIONS BORÉALES
Pastel par Rosa Bonheur.
moment où je portais un morceau de sucre à Grisettc et à Panthère, les deux chevaux favoris de mademoiselle, la gageure m était tout à lait sortie de l'esprit. A cet instant, je rencontrai Rosa Bonheur :
— Bonjour, Philippine! bonjour, Philippine! j'aurai mon bison du Far-West et je ne serai pas obligée de vous donner une longue séance.
Un peu déconcertée, je répondis :
— Je comprends, mademoiselle, que cela vous ennuie de poser, mais je fais le moins d'études possible pour avancer plus vite.
i . Voir ch. XV.
— Je le vois bien, dit-elle. Mais il faut que nous parlions d'autre chose. C'est aujourd’hui l’enterrement de ce pauvre M. Allongé. Vous direz à sa veuve que j’irai dans quelques jours l’assurer de mes meilleures sympathies. Faites-la monter dans mon break pour que la pauvre femme ne s'épuise pas de fatigue à suivre le corps de celui qu elle aimait.
A mon retour de la triste cérémonie, Rosa Bonheur me lit l'éloge du talent du défunt et le compara à Lalande et à Jules Dupré.
- Car je n’ai pas oublié les dessins charmants qu’il faisait dès 1857, dit-elle. Allongé n'a connu le succès que très tard ; il n’a pas eu autant de chance que moi.
Ce rapprochement, fait d'un ton d élogieuse sympathie pour l’homme que je venais d'accompagner à sa dernière demeure, me suggéra l'idée de parler à Rosa Bonheur des décorations que divers souverains lui avaient accordées au cours de sa vie, en la priant de me les montrer. C’est avec la meilleure grâce qu elle s'y est prêtée. Ayant ouvert un tiroir, elle prit un écrin et en tira une croix de la Légion d'honneur surmontée de la couronne impériale.
— C’est à celle-ci que je tiens par-dessus toutes les autres. Je vous raconterai un jour de quelle manière elle m’a été accordée et comment une main auguste me l’attacha sur la poitrine.
Voici l'ordre de l'empereur Maximilien et la rosette d'officier de la Légion d’honneur. Ces diverses marques d'estime me sont également bien précieuses. Elles m’ont été données par des hommes qui furent martyrs de leur dévouement patriotique.
Cet insigne, avec son ruban blanc^t vert, est le gage de l’amitié d'une grande princesse, la duchesse Alexandrine de Saxe-Cobourg-Gotha.
Puis, me montrant une croix suspendue à un ruban blanc et orange :
— Voici l’ordre d’Isabelle la Catholique. J'aime à le porter, car j’ai toujours admiré la grande reine qui vendit les diamants de sa couronne pour aidera la découverte d'un continent nouveau. Chose assez curieuse, les deux nations qui se sont arraché mes toiles, l'Angleterre et l'Amérique, sont précisément celles dont je n'ai jamais rien reçu.
Un peu piquée par cette remarque, je me proposai d'y répondre indirectement à la première occasion.
Après dîner, ayant cueilli quelques rameaux de laurier, je dis à Rosa Bonheur, tandis que nous nous dirigions vers un banc disposé sous un immense tilleul :
— Je n'ai pas à prendre la défense de l’Angleterre. Quant à l'Amérique, si elle ne vous a rien donné, c'est, vous le savez bien, parce qu elle ne donne rien à personne. Il n'y a pas d ordre de chevalerie chez nous;
Washington a refusé d'en créer. Quoique bonne Américaine, je me permets néanmoins de vous offrir un signe d'honneur et de vous tresser une couronne de laurier.
— De laurier-sauce ? s'écria-t-elle avec un peu d'ironie.
— Mais non, de véritable laurier, et ne doutez pas que chaque feuille ne soit accompagnée d'un bon souhait et d une pensée affectueuse.
LA MARE AUX FÉES DANS LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU. Aquarelle par Rosa Bonheur.
Nous étions assises sur le banc. Rosa Bonheur me regardait préparer sa couronne.
— Ah ! Miss Anna, vous me rendez ma jeunesse, fit-elle d'une voix qui trahissait un peu d'émotion. J étais devenue sauvage depuis la mort de ma pauvre Nathalie ; votre présence ici fait que je me sens moins étrangère à ce qui se passe autour de moi ; mais rentrons, vous finirez votre couronne demain.
Vendredi, 8 juillet.
A deux heures, Rosa Bonheur m'a donné une séance ; j'ai travaillé à la main. Tout à coup, elle a dit d'un ton enjoué :
— Et ma fameuse couronne, vous l'avez donc oubliée ?
— Non, mademoiselle, la voici, mais avant de vous l'offrir, laissezmoi inscrire sur le ruban ces deux dates : 1822-1922.
— Vous me donnez cent ans à vivre, comme le Titien ? C'est un peu long !
— Pourquoi donc ? Alors, m'inclinant, j'ajoutai : Permettez, chère grande artiste, qu'une enfant d'Amérique vous présente à titre d'hommage ce symbole de gloire, et veuillez le porter sur votre tète pendant quelques instants, à l'exemple de Virgile et de Dante.
Les paupières de Posa Bonheur laissèrent échapper deux larmes.
— Ah ! ma chère Anna, que je vous aime !
Elle m'attira sur sa poitrine, et m'embrassa. Puis elle prit sa couronne et s’en fut l'accrocher au bois d'un grand cerf sculpté, auquel déjà pendait une de ces longues chaînes de perles comme ont coutume d’en porter les femmes des Pyrénées.
— Cette chaîne appartenait à ma chère amie Nathalie Micas; je mets votre souvenir à côté du sien, dit-elle en même temps qu’elle touchait un bouton électrique.
Céline accourut.
— Vous voyez cette couronne? Je veux qu elle soit enterrée avec moi. Vous y veillerez, n’est-ce pas?
Céline promit sans bien comprendre ce que cela voulait dire. Quant à Posa Bonheur, elle se tourna aussitôt vers moi pour ajouter :
— Et vous aussi !
Profondément émue de la tournure provoquée par ma tentative de revanche patriotique, je ne sus rien dire.
Sur la table gisaient encore quelques brindilles de laurier. Posa Bonheur me tendit les plus belles.
— Gardez-les en souvenir de cette journée. La couronne que vous m'avez tressée est pour moi la récompense d’une vie de lutte, de succès et d'honneur.
Samedi, 0 juillet.