‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 42 sur 220 · PENDANT UNE SÉANCE DE PORTRAIT · texte numérisé non relu

PENDANT UNE SÉANCE DE PORTRAIT

L’auteur de ce livre est photographiée par Rosa Bonheur.

— Je n'aime que médiocrement ces pins, répondit-elle, ils me donnent toujours l'impression de longs crayons plantés dans le sol, ou bien d'un assemblage de mats, ou encore des lances d une armée de Titans qui seraient enfermés dans le sein de la terre. Pour que vous

puissiez faire la comparaison avec un autre site, je vais vous montrer un de mes coins favoris.

Le petit cabriolet traversa rapidement plusieurs allées.

— Arrêtons-nous ici, dit Rosa Bonheur en attachant le cheval à un arbre. J'ai bien confiance en Panthère, mais davantage dans ce nœud ; comme cela, je suis sûre qu'elle ne nous plantera pas là où nous sommes, pour s’en revenir toute seule.

L'intelligence des animaux est bien plus développée qu'on ne le croit généralement. Les premières fois que je conduisis Panthère, elle allait d'un pas égal sur toutes les routes de la forêt, mais au bout d'une quinzaine de jours, je m'aperçus qu’elle s'arrêtait d’elle-même devant les sites où j'avais l'habitude de stationner auparavant avec sa camarade Grisette. Je suis sûre que ces deux amies s'étaient fait des confidences à l'écurie et que Panthère avait été instruite par Grisette des endroits oi'i elle n'avait pas besoin de se presser. Depuis qu elle a eu l'honneur d'être photographiée avec moi par la princesse Béatrice1, Panthère est devenue orgueilleuse et indépendante, elle n'a pas plutôt le nez tourné du côté de la maison qu elle s'obstine à vouloir retourner tout de suite à l'écurie.

Nous suivions un ravissant petit sentier menant au fond d'un vallon :

— Voici des arbres que j'aime à la folie, s'écria Rosa Bonheur avec chaleur, ces chênes, ces hêtres, ces bouleaux, ces génévriers, ne sont-ils pas plus pittoresques que les sentinelles de la Croix du Grand-Maître.

Elle continua pendant un moment à me dire son enthousiasme,

pour terminer ainsi :

Vous me rendez le cœur jeune ; je me sens une envie folle de peindre. Non, je ne pourrai pas vous donner de séance cet après-midi. Je l’employerai à avancer le cheval blanc promis depuis si longtemps à Miss Walker.

Après dîner, Rosa Ronheur m'a fait raconter ma vie, le commencement de mes études, mes copies au Luxembourg.

— Lt mon Labourage nivernais vous a empoignée, dites-vous ? Lxpliquez-moi donc pourquoi ce tableau a décidé de votre vocation.

Je dus raconter comment, m'étant une première fois trouvée devant sa célèbre toile, mon admiration avait été sans bornes. Avec une présomption plus que juvénile et toute américaine, j'avais immédiatement sollicité la permission d'en faire copie, et je m'étais installée devant le tableau, en compagnie d'une grande toile, de ma boîte à couleurs et de ma palette. Est-il besoin de dire que mon travail avait duré longtemps,

1. La princesse Béatrice de Grandç-Bretngne, femme du prince Henry de Battenberg.

parce que je n'avais pas tardé à me rendre compte de la difficulté que présentait ma tâche, à mesure que j’appréciais davantage le talent qui avait su interpréter la nature avec une énergie si admirable. Ma copie enfin terminée, j'avais eu la bonne fortune de la vendre mille francs à un de mes compatriotes. Sur cette somme, j'avais consacré 75o francs à payer ma première année d'inscription à l'Académie Julian. Mais ce petit succès m'avait rendue ambitieuse. Dès lors, j'avais rêvé de

Page 1