‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 50 sur 220 · CERF DANS LA BRUME · texte numérisé non relu

CERF DANS LA BRUME

Pastel, par Rosa Bonheur. (Exposé en 1897 à la Galerie Georges Petit.)

— Comme Ophélie ? Il me semble que la mort la plus digne d'une grande artiste, d'une Rosa Bonheur, c'est d'expirer comme le Titien, le pinceau à la main.

— C'est vrai, fit-elle en relevant fièrement la tête, mais venez voir

combien j'ai raison d'être contrariée N'est-ce pas que j'ai abîmé cette

croûte ?

Rosa Bonheur avait tout simplement transformé la « vieille croûte » en un pastel délicieux.

— N 'êtes-vous pas d’avis, fis-je en riant, que les grands artistes font toujours bien quand ils sont mécontents d’eux-mêmes ?

Elle me répondit avec un sourire :

— Je vois que vous avez l'œil juste, je reprends de l'énergie. Ah ! je désirerais faire encore tant de belles choses.

— Pourquoi ne les feriez-vous pas? répliquai-je.

Elle ne répondit rien.

Mercredi, 20 juillet.

Ce matin, malgré l'averse, Rosa Bonheur est sortie avec Panthère, son domestique et ses deux chiens. Elle est rentrée à neuf heures, toute trempée.

— Oh ! ce n'est rien, dit-elle, je me suis promenée sous la pluie. L’effet de cette atmosphère grise était ravissant. Montez avec moi, nous allons faire du feu pour me sécher.

Pendant que la flamme pétillait^ dans l'àtre, elle a pris à la main son travail d'hier.

— Le pastel pour M. Tedesco est terminé, je n'y touche plus. Je vais travailler à mes bœufs rouges.

Il y avait auprès d'elle une étude de cheval.

— Ceci vous plaît-il ? demanda-t-elle. Faites-moi donc une copie de ce cheval, je veux voir comment vous vous en tirerez. Je vous donnerai le mien et je garderai le vôtre. Je vous mettrai aussi une dédicace. Je veux que vous avez un souvenir de moi.

— C'est trop, beaucoup trop!

— Vous voulez donc me froisser? Quand vous serez à Boston, ma chère Anna, vous penserez bien quelquefois à moi ; vous ne m'oublierez pas tout à fait, n'est-ce pas ?

— Comment pourrai-je jamais vous oublier, mademoiselle ? Je travaillerai en pensant à vous et je m'efforcerai, par mes efforts, de mériter l'intérêt que vous me témoignez.

Jeudi, 2 i juillet.

Enfin, j ai pu avoir une petite séance après la promenade en forêt.

M. I edesco est venu. 11 a été surpris de voir que je fais encore des études, alors que la tête du grand portrait est presque achevée. Ah! s il savait à quel point c'est malgré moi.

Il nous a fait signer nos notices pour 1 Exposition de Pittsburg. Je me demande avec anxiété si je parviendrai à terminer mon portrait à

CHEVAL Al PATURAGE, PAR ROSA BONHEUR.

temps. Il ne reste que quelques semaines d'ici la date d'expédition; les mains sont à peine ébauchées et il faut bien que la toile sèche.

Après le départ de M. Tedesco, Rosa Bonheur m'a dit :

— Je ne fais pas trop de frais pour les messieurs, ni vous non plus, mais vous plaisez sans chercher à plaire.

Parlant ensuite de la tète d'étude peinte :

— Vous me la donnerez, n'est-ce pas ? je l'aime mieux que le dessin, c’est plus personnel. Il y manque peut-être un peu de pâte, mais cela

vient joliment bien. Vous l'enlèverez avec une bonne exécution dans le grand tableau. Demain, cependant, je veux travaillera mes bœufs rouges.

Car Rosa Bonheur est en pleine période d'inspiration depuis quelques jours, et il me semble que, si elle me facilite peu l'achèvement de mon travail, c'est apparemment qu’elle n’entend pas perdre des heures précieuses. Aussi bien suis-je résolue à interrompre mon séjour à Bv, sous prétexte de montrer son portrait à M. Tony, après-demain samedi, jour de réception. Rosa Bonheur a consenti et m'a promis de poser encore une fois avant mon départ.

Vendredi, 22 juillet.

Rendant notre promenade en forêt, Rosa Bonheur m'a dit :

— Est-il réellement nécessaire que vous alliez demander conseil à M. Tony? Vous avez donc besoin d'autres avis que les miens?

Je ne répondis rien ; elle ajouta :

— Je croyais que votre admiration pour moi était sincère; mais je m'aperçois que vous n'avez que de la pitié pour votre vieille amie.

— De la pitié 1 m'écriai-je, j'ai toujours eu une fervente admiration pour vous, mademoiselle, et pour votre talent ; ce serait plutôt de l'envie que je devrais ressentir en face de votre gloire. Depuis que je suis ici, à peindre votre portrait, vous êtes si bonne, si affectueuse pour moi, que vous me faites oublier le peintre de génie, pour ne me laisser aimer que la femme. C'est votre faute si parfois j'oublie la distance qui me sépare de la grande artiste à laquelle je devrais davantage d'égards...

— Laissez donc là votre « grande artiste », fit-elle avec quelque impatience, et aimez-moi pour moi-même.

— C est ce que je fais, mais vous ne voulez pas le croire.

— J’ai été tellement adulée à cause de mon talent qu'il m'est difficile de penser que je suis aimée un peu pour moi-même , mais peut-

être que vous , vous êtes sincère !

— Je le suis, croyez-moi. Le souvenir des jours heureux que j'ai eu le privilège de passer auprès de vous restera ineffaçable, quelque vaste que soit l'Atlantique qui nous séparera l'une de l'autre.

Après un moment, Rosa Bonheur arrêta la voiture.

— Chère Anna, me dit-elle, je voudrais vous faire aimer le paysage,

on éprouve tant de sensations émouvantes en l'étudiant Dans nos

promenades en forêt, je m'aperçois avec plaisir que vous savez apprécier les tons délicats de l’atmosphère mystérieuse du matin. Si peu d artistes ont réussi à rendre cet effet ! Pourquoi ne vous créez-vous pas un genre nouveau ?

Voyant que je ne répondais pas, elle a promis de poser l'aprèsmidi.

Le déjeuner pris, après m'avoir offert une cigarette et recommandé de la fumer sans trop faire de grimaces, Rosa Bonheur m'a dit :

— l âchez de me copier et préparez ensuite votre palette.

Je me suis empressée d'aller chercher la grande toile et de l'installer devant mon illustre modèle. Encore que j'aie grand désir de finir la main et le bras droit, et que sa blouse facilitât peu ma besogne, j'ai hésité â la prier de changer de costume, et travaillé en silence, tandis que Rosa Bonheur se moquait de mon admiration pour M. Tony Robert- Fleury.

— Cela ne va pas ? me demande-t-elle ironiquement tout â coup.

— Si, mademoiselle, seulement, je vous serais reconnaissante de mettre votre - jaquette ? Cela me donnerait l’effet que je désire reproduire.

— Ah! Miss Anna, que vous êtes extraordinaire !

Pour faire ma bouche, mes yeux, mes cheveux, il faut que je mette ma jaquette. Les boutons de ma jaquette vous donnent donc de l'inspiration ?

Cette réflexion un peu cruelle et que je ne méritais pas me fut pénible. Quelques larmes que je ne pus retenir tombèrent sur ma palette.

— Ah! vous pleurez, Miss Anna Alors, venez pleurer sur mon

épaule, si cela vous soulage, lit-elle en riant.

— Riez de moi si vous voulez, répliquai-je. J'ai sans doute fort peu d imagination, mais il me faut toujours avoir l’ensemble de mon tableau sous les yeux, si je veux travailler avec fruit.

— Voilà ce que c'est de n'avoir pas fait assez d'études, l'imagination ne se développe pas. Passez-moi mon costume bleu et « piochez » bien.

A p rès dîner, je me suis mise à emballer ma toile; ce que voyant, Rosa Bonheur m'a ordonnée de la laisser ici et de n’emporter que les études. Elle parlait d'un ton un peu vexé :

— Est-ce que vous dédaignez mes conseils ? Avez-vous plus confiance en M. Tony qu'en Rosa Bonheur?

— Vous êtes donc jalouse de M. Tony? ai-je répondu un peu piquée.

— Anna, vous êtes méchante. Vous ne comprenez donc pas combien je vous estime.

— Pardonnez-moi, je vous en prie.

— C'est bien, n’en parlons plus; mais lorsque vous serez à Paris, je vous engage à relire la lettre que j'ai écrite à votre mère il y a une semaine. Bonsoir!

J’eus de la peine à retenir mes larmes. Qu’ai-je donc fait pour la froisser ainsi?

Samedi, 23 juillet.

Ce matin, au moment où j'allais partir, Rosa Bonheur m’a engagée à revenir ce soir.

— Ne voudriez-vous donc pas prendre un peu de repos ? Laissezmoi ne revenir que dans quatre ou cinq jours.

— Non, non, dit-elle, je veux que vous continuiez le portrait; je vous poserai demain A ce soir, n’est-ce pas?

Une fois de plus mes dispositions étaient à vau-l’eau. Je revins pour dîner, selon son désir. Elle m'attendait sur le perron.

— 11 me semble, dit-elle en m'embrassant, que vous êtes partie depuis dix jours. Vous m'avez bien manqué; aussi, pour me distraire, j’ai choisi quelques études pour commencer un nouveau tableau.

Elle ajouta d'un ton malicieux :

— Eh bien, Miss Anna, qu'a dit le beau Tony?

Ce n'est pas sans une certaine anxiété que je dus lui dire la surprise éprouvée par M. Robert-Fleury de ne me voir lui présenter que des études, alors qu'il croyait le portrait achevé. Sur les deux études ellesmêmes, son impression était que le dessin valait mieux que la peinture.

— Je ne suis pas de son avis, interrompit Rosa Bonheur d'un ton hautain. Quels reproches vous a-t-il faits pour l'étude peinte?

— Il trouve que les ombres sous les cheveux, près de l'œil, du nez

et du menton, ne sont pas assez froides de coloration ; l’ensemble lui paraît d'un joli ton, cependant.

— Cela ne valait pas la peine de le déranger, puisque je vous

Page 1