TIGRE DANS LES GRANDS MONTS
Aquarelle, par Rosa Bonheur.
avais déjà fait toutes ces remarques. C'est tout ce qu'il vous a dit?
— Non, ce n'est pas tout. Je vous raconterai le reste pendant que vous fumerez votre cigarette.
C'était justement le point le plus difficile, et, après le premier choc
que je venais de subir, je me demandais quel accueil allait bien être fait, par ce caractère volontaire et un peu vif, à la suite des opinions de M. Tony Robert-Fleury, car s'il avait examiné avec intérêt les photographies que j'avais faites récemment de Rosa Bonheur, celle où l'illustre artiste en blouse est debout, tenant sa palette à la main et la couronne de lauriers sur la tête, l'avait tout à fait enchanté.
— Voilà ce qu'il faudrait faire! s’était-il écrié. Si vous en avez le courage, recommencez votre travail. Abandonnez la pose assise, prenez celle-ci, elle a infiniment plus de caractère. Du reste, vos études de tête pourront servir ; elles sont dans le même éclairage, et les séances que Rosa Bonheur vous aurait encore données sur le premier portrait, vous les mettrez sur celui-ci ; seulement, louez un atelier, soit à Moret, soit à Paris, vous serez bien plus libre et plus indépendante qu'en restant à By.
Je n'avais pas dissimulé combien j'hésitais à soumettre un tel changement de plans à Rosa Bonheur; il prit alors la photographie et écrivit au dos :
Admirable ! ! ... C’est comme cela que le portrait doit être fait.
Tony Robert-Fleur y.
Tout en montant à l’atelier, je priai timidement Rosa Bonheur de jeter les yeux sur ces courtes lignes ;
— Qu'est-ce que tout cela veut dire ? s'écria-t-elle en s'arrêtant. C'est en blouse maintenant qu'il me veut ? Ne m’avez-vous pas dit qu'il trouvait très bien la première étude dssise en costume féminin ?
— C'est vrai, mais cette épreuve l'a littéralement ravi; voici pourquoi il m'a fortement engagée à changer la pose et à prendre celle de la photographie.
— Oh! non, par exemple, reprit Rosa Bonheur avec un peu d'irritation; il faut finir le portrait que vous avez commencé et qui marche déjà très bien.
— Cependant, mademoiselle, il ne s'agit pas de faire deux portraits, mais un seul.
— Ft l'Exposition de Pittsburg?
— Cela ne fait rien, l'important est que je fasse un bon portrait de vous. Croyez-moi, chère grande artiste, je n'abuserai pas de votre bonté, j'ébaucherai la toile dans un atelier que je louerai à Paris ou à Moret. Quand j'aurai suffisamment avancé mon travail, je reviendrai à By ; les séances que vous m’auriez données sur le portrait assis me suffiront amplement pour cette nouvelle toile, au succès de laquelle je tiens, en