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ETUDE DE BELIERS, PAR ROSA BONHEUR

raison même de l'amitié que vous voulez bien me porter. Toutes mes études peuvent servir, puisqu'elles sont dans le même éclairage. M. Tony a dit que je devais faire tout au monde pour réussir un beau portrait, et c'est pourquoi il a écrit ce mot. 11 trouve la pose superbe. « C'est impossible d'en trouver une plus parfaite comme tenue et comme éclairage », m'a-t-il dit. Me le permettrez-vous, chère mademoiselle?

Rosa Bonheur m'avait laissée parler sans rien répondre.

— Et qu'est-ce que M. Tony a pensé de la couronne de laurier qui est sur ma tète ?

— J'ai dû lui raconter la petite scène de l'autre jour, cela l'a fait sourire.

— Lui avez-vous dit où je l'avais placée et le vœu que j'avais exprimé ?

— Non, mademoiselle.

La voix de Rosa Bonheur se lit grave :

— N'oubliez jamais que j'attache à cette simple couronne une importance plus grande que vous ne pouvez le croire.

Dimanche, 24 juillet.

— J'attends aujourd’hui ma nièce, son mari et leur fils Jean, m'a dit ce matin Rosa Bonheur en entrant à l'atelier. J’ai commandé hier une voiture chez Lazare; voudrez-vous venir avec nous? Nous irons à Barbizon, votre vieux Barbizon, dont vous m'avez parlé si souvent. Vous me montrerez l'atelier de Rousseau, celui de Millet, l'auberge de la Clef d'Or, où vous avez travaillé pendant plusieurs étés.

Pouvais-je ne pas accepter? Et pourtant je regrettais la séance promise.

M. et .\1 c Launay ne tai dei ent pas a ai rivet . Nous montâmes en voiture aussitôt déjeuné.

Passant près des gorges d’Apremont, Rosa Bonheur a déclaré que c'était la contrée la plus grandiose de la forêt.

— C'est ici, ajouta-t-elle, que Diaz, Rousseau et tant d'autres ont travaillé si longtemps; mais que de sujets il reste encore à peindre.

A Barbizon, dans l'atelier vide de Théodore Rousseau, comme je déplorais l'état d'abandon dans lequel se trouvait la pièce où cet illustre artiste avait conçu tant de chefs-d'œuvre, Rosa Bonheur, en veine de bonne humeur, s'approcha d'un énorme tas de haricots qui s'élevait dans un coin, en prit quelques-uns, les joignit à un morceau de plâtras qu elle détacha de la muraille lézardée, et me tendit ces objets en disant

de la manière la plus cérémonieuse — elle l'accentuait d une révérence :

— Ma chère Anna, gardez ceci comme souvenir, car il ne reste pas d'autre trace de l'artiste admirable dont ce grenier était jadis le sanctuaire.

Au ton sérieux de cette plaisanterie, je répondis non moins gravement en recueillant dans mon mouchoir l'offrande de Rosa Bonheur un peu étonnée. Ce pauvre platras et ces haricots, je les ai encore.

Rentrées à la maison, les parents de Rosa Bonheur s'étant éloignés, nous sommes allées nous asseoir sous le grand tilleul, pour assister au coucher du soleil. Le spectacle était merveilleux. La bonne artiste m'avait pris la main.

— Je suis si heureuse de vous avoir près de moi ! Vous avez vu combien j'ai été espiègle aujourd'hui; j'ai certainement épaté ma nièce; mais elle ne doit pas comprendre pourquoi la gaieté me revient.

Écrivez à M. Tony que je vous poserai pour le portrait debout quand celui destiné à l'Exposition de Pittsburg sera terminé. Au lieu d'un, cela fera deux. A ce moment, je le prierai de venir déjeuner avec moi ; mais prévenez-le bien que, pour faire le second portrait, vous n'aurez besoin d'aller ni à Paris, ni à Moret, que vous resterez chez

moi — Elle pressa ma main de nouveau, et son visage s’illumina

d'un bon sourire. — Ainsi, je vous aurai un peu plus longtemps, acheva-t-elle d'une voix qui s'était faite très douce.

Vendredi, 29 juillet.

La semaine s'est écoulée sans rien de bien notable. Rosa Bonheur a beaucoup travaillé à ses bœufs, et — je le constate à regret — ne m'a accordé que quelques courtes séances.

Nous avons des journées étouffantes. Malgré cela, mon portrait, petit à petit, avance. Hier, un orage a éclaté, cela n’a pas empêché Rosa Bonheur, la pluie passée, de m’emmener avec elle en forêt.

— Que j’aime ce temps gris et frais, disait-elle au retour, il va me

permettre de travaillera mes bœufs sans trop de fatigue Venez voir

ce que j'ai fait hier; vous jugerez de mon travail Comment aimez-

vous le ciel ? Apportez-moi la palette que je vous ai donnée et dont vous ne vous servez pas : il me la faut pour faire quelques retouches dans mon ciel.

Je m’empressai d aller chercher la palette. Elle y plaça ses couleurs et peignit durant quelques instants; après quoi je la vis prendre un couteau et s'apprêter à la gratter.

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— Oh! dis-je, laissez cette palette comme elle est; je voudrais la conserver telle qu'elle vous a servi : les deux faces me seront une source d'inspiration lorsque je serai retournée à Boston.

— Vous m'aimez donc bien avec sincérité?

— Oui, croyez-le.

Elle me regarda, comme pour scruter au plus profond de ma pensée.

— Je ne puis croire que vous m'aimez sincèrement. Depuis quelques jours, j'ai beaucoup réfléchi. En me regardant dans la glace, je me suis dit : « Tu n'es qu'une vieille folle ! »

— Mademoiselle, fis-je en me récriant, le souvenir des jours que j'ai passés sous votre toit sera pour moi impérissable, et c'est avec une émotion bien sincère que je les revivrai quand je serai loin de vous.

Depuis cette conversation, j'ai fait des études de plein air; Rosa Bonheur a travaillé dans son petit atelier, mais nous nous sommes parlé à peine. Je remarque seulement que parfois elle me regarde avec une fixité extrême.

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