‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 53 sur 220 · AUPRÈS D’ELLE · texte numérisé non relu

AUPRÈS D’ELLE

3o juillet.

Assez tard cet après-midi, Rosa Bonheur est entrée dans l'atelier où je travaillais aux accessoires de la grande toile; elle a examiné son portrait d’un œil distrait et m’a fait quelques éloges. Puis, se tournant vers moi, elle a posé ses mains sur mes épaules, et, tandis que je la regardais avec un peu d’étonnement, elle m'a dit, d’une voix dans le ton de laquelle la supplication se mêlait à la tendresse :

— Anna, voulez-vous rester avec moi et partager mon existence? Je me suis

attachée à vous I.a vie me semblera

bien triste quand vous ne serez plus ici

Je me retrouverai si seule

Vous me rajeunissez le cœur, continua-t-elle, vous me rendez l'énergie au travail. Je me sentais découragée de la vie depuis la mort de ma chère Nathalie, car j’ai été bien seule pendant neuf années, et maintenant vous commencez à remplacer pour moi celle que je ne pourrai jamais oublier. Ne voudriez-vous pas rester avec votre vieille amie, qui vous adoptera comme si vous étiez son enfant, et qui vous aidera à faire de belles choses en peinture?

CPR F EN FORET.

Dessin de Rosa Bonheur.

Mon cœur battait à tout rompre, et l’émotion m'étreignait la gorge au point que je ne trouvais rien à répondre.

— Vous hésitez, Anna, vous ne me dites rien ? Ah ! peut-être avezvous laissé quelque amoureux de l'autre côté de l'Atlantique ? S'il en est ainsi

— Non ! non ! ce n'est pas cela qui m'arrête !....

— Alors, qu'est-ce donc qui vous arrête ? Vous pourrez travailler bien mieux ici qu’à Boston, je guiderai votre pinceau, vous partagerez mes inspirations. Et vous me rendrez la vie heureuse

Les larmes coulaient de mes yeux ; je répondis enfin :

C'est trop de bonheur pour moi ! Tout ceci est si inattendu, si imprévu ! Donnez-moi le temps de réfléchir! le vous aime profondément, je voudrais faire tout pour que vous soyez heureuse ; mais que

penseront votre famille, vos amis? Ils diront : « Voyez cette jeune Américaine, comme elle s’est habilement introduite auprès de M1,e Rosa Bonheur ! »

— Asseyez-vous ici et écoutez-moi. Vous me demandez ce que pensera ma famille ? Ah ! mon enfant, vous oubliez que j'ai soixante-seize ans, que je ne suis plus jeune comme vous, qui avez encore une mère

et des sœurs pour vous aimer Depuis la mort de Mmc Micas et de sa

fille, je ne me connais plus de parents : ces deux femmes constituaient ma véritable famille. Il me reste sans doute mon frère Isidore, quelques neveux et nièces

— Ne seraient-ils pas heureux de vivre auprès de vous?

— Oh ! Anna, pour vivre l’un airprès de l’autre, il faut ressentir une sympathie mutuelle, et avoir les mêmes idées. Ma famille ne m’a jamais consultée dans ses affections; je suis libre de faire ce que je veux. Croyezvous que si mon frère Isidore voulait prendre chez lui un ami, il viendrait me demander si cela me fait plaisir ? Vous êtes vraiment trop naïve, je n’ai de compte à rendre qu’à moi-même. Quant à mes amis, ils ne verront certainement que du bien à votre présence à Bv, puisqu'ils sauront que vous me rendez la vie moins amère.

— Chère mademoiselle, vous n’avez donc personne autre que moi?

— Plus d'une fois, il est vrai, certaines de mes amies m'ont fait comprendre qu elles seraient charmées de remplacer ma chère Nathalie...

Mai s sans la sympathie profonde qui doit exister de part et d'autre

J'ai préféré vivre seule, toute seule Vous hésitez encore, Anna, vous

ne dites rien ?

J'aurais voulu me jeter dans ses bras, mais je n’osai.

— Je vous en prie, laissez-moi réfléchir, répondis-je suffoquée.

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— Allez, mon Anna, réfléchissez !

Enfermée dans ma chambre, je me sentis le cœur en proie à un sentiment indéfinissable. Je venais d'entendre cette glorieuse femme gémir sur la tristesse de sa vie, sur sa solitude découragée, alors que tant d’artistes envient sa célébrité et son bonheur, et voilà qu'elle me

demande de demeurer avec elle, de partager sa vie Ne regrettera-

t-elle pas avant longtemps une résolution d’aussi grave conséquence ? Et ma mère, que va-t-elle penser? Quelle sera, d’autre part, ma position vis-à-vis des amis et de la famille de Rosa Bonheur? Troublée profondément, je ne savais à quel parti m'arrêter.

Le dîner fut silencieux et nous mangeâmes peu.

Remontées à l’atelier, Rosa Bonheur me lit asseoir à son coté :

— La dernière fois que je vous ai vue avant que vous retourniez à Boston, j’ai été sur le point de vous ouvrir mon cœur, mais je n’ai pas osé interrompre le cours de vos travaux. La lettre par laquelle vous avez demandé à faire mon portrait m'a rendue plus heureuse que vous ne sauriez le supposer; votre silence m’avait peinée. Heureusement,

vous m’avez écrit à nouveau Quand vous avez été enfin sous mon

toit et que j’ai été sure de votre affection sincère, j'ai prolongé les séances autant qu’il m’a été possible l’ai en quelque sorte allongé la cour-

roie; je me suis épuisée en subterfuges pour éviter que vous ne finissiez trop vite.

Ma chère Anna, poursuivit-elle en me pressant la main, si je vous aime à ce point, c'est parce qu'il y a des moments où vous me rappelez ma mère. Vous avez l’ovale de sa tête, ses yeux, son profil et jusqu’à ses

mains le me suis souvent demandé si ce n’est pas l'âme de ma mère

qui vous a amenée auprès de moi pour être la consolation de mes derniers jours, pour m'aider à faire encore de belles choses avant d aller la

rejoindre Un jour, je vous raconterai sa vie Pauvre mère!

une femme si sainte, que j’adorais, et qui est morte dans la misère, lit

ne savoir ni où la pleurer, ni où la prier! Oui, mon enfant, c’est le

souvenir de ma mère qui se réveille en moi en te regardant Ne vou-

drais-tu pas rester avec ta vieille amie et partager sa vie solitaire, mais

combien heureuse depuis que tu es ici ?

Tremblante d'émotion, je m'étais agenouillée devant Rosa Bonheur. Elle prit ma tète entre ses mains et, me regardant dans les yeux :

— Oh ! mon enfant, si vous me quittez, je n’aurai pas longtemps à

vivre! J’avais enseveli toute tendresse depuis la mort cruelle de ma

pauvre Nathalie ; mais mon vieux cœur s'est réveillé à cette affection que je lis dans ton regard. Je sais que tu m'aimes beaucoup et que tu

resteras avec moi, n'est-ce pas, Anna? Dis-moi que tu m'aimes et

que tu resteras

— Oui, je vous aime et je resterai.

— C'est donc vrai ! s’écria-t-elle en me serrant dans ses bras.

Pendant un long instant, nous mêlâmes nos larmes.

— Laissez-moi me reposer, fit-elle enfin, je suis fatiguée, mais combien heureuse! Bonsoir, mon Anna!

Voici qu'il est près de minuit, .le tremble encore d émotion en écrivant ces pages. Puis-je dire tous les sentiments que je sens dans mon cœur. En vérité, je ne peux croire à cette félicité inattendue de devenir l'amie, la fille d’adoption de Posa Bonheur.

Dimanche, 3i juillet.

Rosa Bonheur était fatiguée ce matin.

— Je n ai pas beaucoup dormi, me confia-t-elle pendant notre promenade en voiture. Ne croyez pas que ma proposition d'hier soit l’effet d'une décision prise à la hâte. Je vous ai souvent observée et questionnée sans que vous vous en doutiez. Plus je vous connaissais, plus je vous

aimais Avec quelle satisfaction je m’apercevais que vous admiriez la

nature de la même manière que moi, que vous partagiez mes idées artistiques, que vous étiez en communion avec mes convictions religieuses le cherchais à savoir si vous étiez libre de vos actions, si

vous aviez de la sympathie pour mon pays; enfin, si vous aimiez la

vieille Rosa Bonheur non seulement pour sa peinture, mais aussi

pour elle-même Que notre vie^sera heureuse désormais ! mais vous

pleurez

— 11 me semble que je vis dans un rêve

— Non, mon Anna, c’est une belle réalité le vais prévenir mes

amis

— Ne voulez-vous pas me permettre, auparavant, d écrire à ma mère, et d’attendre sa réponse?

■ — Si vous le voulez.

Je me suis retirée dans ma chambre, pour songera la façon dont il va me falloir annoncer cette nouvelle à ma mère. 11 vaut mieux, je crois, que j'aille la lui faire connaître de vive voix.

Dans l'après-midi, M. Tedesco est venu à la maison avec sa fille. La figure de Rosa Bonheur était rayonnante, cependant elle n'a dit mot, suivant sa promesse. Mme Gauthier est venue aussi; nous avons parlé peinture et de quantité d'autres choses, mais de nous, rien.

M. Tedesco a été enchanté du tableau des Bœufs rouges. Après

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son départ, j'ai montré à Rosa Bonheur la lettre que j'ai reçue de M. Tony Robert-Fleury, en réponse à celle par laquelle je lui avais annoncé qu'il m'était permis de faire deux portraits. Il m'en félicitait dans les termes les plus cordiaux et remerciait mademoiselle de son invitation.

— J'ai bien été un peu jalouse de votre maître, dit Rosa Bonheur en me rendant la lettre, car il me semblait que vous préfériez ses avis aux miens. La modestie avec laquelle il vous offre ses conseils à l'avenir me touche infiniment. Son père a laissé à la postérité de bien émouvants tableaux d'histoire. C’était un homme éminent. Il a présidé, pendant plusieurs années, la distribution des prix de la modeste école de dessin pour jeunes filles que j'ai dirigée. Je serais enchantée de dire au fils que je n'ai pas oublié la bonté de son père pour la jeune artiste que j'étais alors.

Mardi, 2 août.

Hier matin, auprès du Long-Rocher, le cabriolet suivait lentement une allée sablonneuse, longeant ces grandes masses si bizarrement couvertes de mousses et entourées de bruyères; Rosa Bonheur relâcha les guides.

— Regardez, Anna, ces vieux génévriers ! ces bouleaux qui font une touche brillante dans cette belle nature : souvent, parmi les vieux arbres, il en est qui semblent morts; mais voici que, réchaulfée par un soleil bienfaisant, la sève monte soudain ; alors, du milieu des branches mortes, il en surgit une nouvelle qm se charge de feuilles. N’avez-vous pas vu cela bien des fois sur les marronniers des Tuileries et des Champs- Elysées ? Le vert tendre de ce rameau est d’autant plus apparent qu'il est entouré des tons violacés de l’arbre mort. Ainsi, ma chère Anna, mon vieux cœur s'est réveillé auprès de votre jeunesse.

Je rêve pour vous de grands succès. Je veux que vous arriviez à faire le paysage comme je le vois, dans la brume, avec cette atmosphère mystérieuse. 11 ne faut pas pour cela, bien entendu, que les portraits soient négligés, mais créez-vous un genre

Vous avez un œil lin, ne vous laissez pas trop influencer par les autres artistes; agissez d’après votre sentiment, copiez naïvement ; faites des études, des pochades de deux heures, pas plus, et avec cela vous composerez vos tableaux. De la figure en plein air, des notes rapides de

paysages Je vous aiderai : je vous ferai partager mon expérience. Je

veux que vous vous imposiez et qu’un jour vous soyez digne d'être à côté de moi.

— Oh! ma chère amie, vous avez trop de confiance en mes forces, vous attendez trop de moi

— J’ai des ambitions maternelles pour vous, mon enfant; il me semble que vous pourrez devenir la continuatrice de ma vie, de mon

intelligence, de mon art Mais descendons, je vais attacher Grisette,

et nous allons nous asseoir.

Dans le silence de cette belle forêt, Rosa Bonheur continua :

— Que de fois, ma chère Nathalie et moi, nous sommes venues

ici Ensemble, nous revivions les incidents de notre vie qu'elle avait

l'ambition d’écrire, car si son œil n’avait pas la sensibilité affinée qui permet aux grands peintres de voir la coloration délicate et charmante de la nature, en revanche, elle possédait à haut degré un vrai talent d'écrivain. Si Nathalie n'avait pas été si souvent malade, elle aurait certainement écrit l'histoire de ma vie C’est à vous, Anna, que je veux confier

cette tâche. Pendant nos moments de loisir, je vous raconterai une foule

de détails au courant de la pensée, à bâtons rompus Vous prendrez

des notes. Plus tard, nous les arrangerons et nous les relirons ensemble.

— Quelle mission vous me confiez ! Je ne suis pas une femme de lettres.

— Ne m'avez-vous pas dit que chaque soir vous écriviez vos impressions de la journée et les conseils que je vous donne?

— C'est vrai, mais ce ne sont que des pochades M. Gambart

n'écrit-il pas un volume sur vous?

— 11 rédige ses mémoires, et c'est à cause des toiles de moi qu'il a vendues et des gravures qu'il a éditées d’après mes tableaux que je trouve forcément place dans son ouvrage.

— Néanmoins, vos biographies sont déjà nombreuses. Celles de M irecourt, de Bois-Gallais, de votre neveu ? M. Deslandes, de Lisbonne, recueille aussi des notes, je crois, 'l’out récemment, ne lui avez-vous pas envoyé des détails sur votre histoire?

— M. Deslandes est un savant des plus distingués, un littérateur, un critique dont j’estime infiniment le jugement, reprit Rosa Bonheur, mais, ma chère Anna, c’est un homme. Je ne pourrai jamais raconter à qui que ce soit de son sexe l’enchaînement des détails de ma vie. Non seulement vous serez ma voix, mais encore celle de ma chère Nathalie. Vous pourrez écrire sur elle ce qu elle ne pouvait dire d’elle-même, n ous nous compléterez toutes deux Et puis, dans aucune de mes biogra-

phies, on ne parle du culte que j’ai voué à la mémoire de ma pauvre mère, et c’est à mes yeux la plus grande des imperfections.

Maintenant que vous connaissez toutes mes raisons, nous allons prévenir Mme Klumpke.

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Cet après-midi,

Posa Bonheur a écrit à ma mère :

Chère madame Klumpke,

By, 2 août 1898.

Je vous adresse cette lettre, d’abord pour vous exprimer ma gratitude pour l’affectueuse lettre qui a fait réponse à la mienne, et je joins cette lettre à celle de votre chère Anna, ma chère confrère comme artiste peintre, pour vous faire part de mes sentiments de profonde amitié pour mademoiselle votre fille, dont, bientôt pendant deux mois, j’ai pu apprécier la nature loyale, franche et honorable. Partageant les mêmes idées et malgré la différence de nos âges, je lui ai proposé de vivre toutes les deux de la même vie heureuse de travail et de calme, continuant cette même existence que nous vivons depuis qu’elle est venue ici faire mon portrait. Dans sa lettre, M,le Anna vous fait part de nos projets.

Quant à moi, chère madame Klumpke, je vivais bien seule et bien découragée de cette vie, depuis que j’ai eu le malheur de perdre la meilleure et la plus vénérée des amies, Ml,n Nathalie Micas, que rien ne peut me faire oublier; mais je sens que la bonne affection que je crois partagée par mademoiselle votre fille me fera retrouver, jusqu’à la fin de ma vie, le bonheur du travail et le désir de laisser encore quelques jours de succès artistiques avec l’estime des nobles cœurs.

Croyez, je vous prie, chère madame, à ma sympathie et veuillez me considérer un peu comme une de vos filles.

R. Bonheur.

Mercredi, 3 août.

Ma mère a dù recevoir ce matin la lettre de Posa Bonheur en même temps que la mienne. Qu’a-t-elle pu en penser?

Après dîner, j'ai aidé ma vieille amie à faire quelques agrandissements de vues de la forêt.

Etes-vous heureuse, Anna, de rester auprès de moi ? m’a-t-elle dit. Ne regrettez-vous rien ? Bien sûr, n’avez-vous personne là-bas, en Amérique, qui vous aime?

— Si, répondis-je en riant. J’ai même été demandée en mariage avant mon départ de Boston, et mon prétendant a promis d’attendre la réponse jusqu’à mon retour Rassurez-vous, mademoiselle, j’ai beau-

coup d'amis, mais je ne me marierai jamais.

— S’il vous reste quelques hésitations, n'est-ce pas, c’est à cause de ce que ma famille ou mes amis pourront penser?

— C'est vrai, répondis-je, car ils croiront toujours que c’est par intérêt et non par affection que je reste auprès de vous

— Mais, Anna, vous avez assez de talent pour ne pas être une charge pour moi; vous ferez comme Nathalie, vous partagerez certains frais de

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