‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 72 sur 220 · TÊTE DE CHEVAL · texte numérisé non relu

TÊTE DE CHEVAL

Croquis de Rosa Bonheur à l’àge de i3 ans.

présente la carrière, même pour un homme, qu'il redoutait pour sa fille une profession aussi hasardeuse. Non sans apparence de raison, il lui sembla bien préférable de me mettre en apprentissage chez une couturière, Mme Ganiford. Le fâcheux était que l’obligation de rester toute la journée courbée sur l’aiguille me paraissait intolérable; ne pas lever la tête, ne pas dire un mot, n'avoir d’autre distraction que de me piquer les doigts, comment mon tempérament nerveux eût-il pu se résigner à cela ? Aussi, dès que la maîtresse était occupée avec une cliente, je m’échappais de son atelier, j'allais dans celui où son mari fabriquait des capsules fulminantes, et je l'aidais à tourner la roue ; ce

métier de gros écureuil me plaisait beaucoup mieux que de faire des ourlets. Bientôt mon père se rendit compte de ma répugnance insurmontable à manier l'aiguille et force lui fut bien de me reprendre chez lui.

Pendant quelque temps, j'essayai d’un autre métier, celui de coloriste. C'était chez M. et Mme Brisson ; mon père les connaissait; ils coloriaient au patron des gravures de modes, des armoiries, des vues

kaléidoscopiques : ce travail me plaisait assez et me permettait de gagner quelques sous ; mais cela ne put durer longtemps. Mmc Brisson était pourtant une excellente femme, un peu originale, il est vrai. Jugez-en : elle avait trois fils et ne pouvait se consoler de n'avoir aucune fille. Pour se faire illusion, elle avait eu l'idée cocasse de leur donner à la maison des noms féminins : l'un d'eux, le plus jeune, qui était mon meilleur camarade, s’appelait Eléonore.

Vers cette époque, M. Geoffroy Saint-Hilaire, le célèbre directeurdu Muséum, fit à mon père la commande d’une série considérable de planches représentant des pièces d'histoire naturelle.

Son temps se trouva dès lors absorbé par ce travail et par ses leçons et il dut renoncer à s'occuper lui-même de mon éducation, et comme il ne voulait pas, cependant, que je croupisse dans l’ignorance, il eut l’excellente idée de faire une nouvelle tentative à mon sujet, et me fit entrer dans l'institution dirigée par le bon M. Gibert et par son épouse, rue de Reuilly. Eà encore il payait, je n ai pas besoin de le dire, de la même monnaie que pour la pension de mes frères.

Dans cette maison, j'ai fait le diable ! Si l'on m’y avait laissée, j'aurais transformé toutes ces petites lilles en autant de garçonnets. Ma

nature indépendante déplaisait à i\lme Gibert, et ce n’est pas surprenant. Au lieu d appiendre mes leçons, par exemple, je passais mon temps à crayonner sur mes cahiers tous les animaux de l’arche de Noé. Ou bien je faisais de mes professeurs des caricatures très idéales, que j'attachais au bout d une ficelle; à l’autre extrémité je mettais une boule de papier mâché, je lançais le tout au plafond et voila le professeur pendu ! Mes camarades riaient à gorge déployée; quant à moi, naturellement, j'étais punie avec sévérité, mais je recommençais toujours, parce que je m’apercevais qu’on ne me rendait jamais mes caricatures et qu’on paraissait même lesgarder précieusement.

Peut-être étaient-elles trop ressemblantes ?

Malgré lui, mon père était bien obligé de me donner le premier prix de dessin, mais il savait par ses collègues que j’étais la dernière dans toutes les autres branches d'études.

Peu de temps après la mort de ma mère, il était entré dans l'ordre des Templiers, une des nombreuses sociétés secrètes qui avaient, avant 1 83o, conspiré contre le trône des Bourbons et dans les rangs de laquelle s’étaient engagés l’élite

des Français épris de progrès et de liberté. Cette association se prétendait l'héritière directe des moines guerriers dont elle avait pris le nom.

Dans les premières années du xive siècle’, un farouche roi de France en avait fait brûler vifs plus d'une douzaine sur le terre-plein du Pont- Neuf, à l’endroit même où se trouve actuellement la statue de son meilleur successeur, le bon Henri IV, que vous aimez comme moi, j’en suis sûre.

Les chevaliers du Temple conservaient précieusement un Evangile de leur façon, qu'ils prétendaient le seul authentique. Ils avaient des i . En 1 314.

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