ROSA BONHEUR F. N COSTUME DE TEMPLIER
pratiques étranges et mystérieuses. Leur grand-maître, à cette époque, était un médecin célèbre, ami particulier de mon père, qui l'avait rencontré dans un petit café voisin de chez nous, le café du Parnasse, dont le propriétaire avait été autrefois le beau-père de Danton. Ce savant s’appelait Fabré-Palaprat; il s'était adonné à la science de l’électricité et fut l'un des fondateurs de la Société galvanique de Paris, s’efforçant de faire apprécier les expériences deVolta, auxquelles beaucoup de gens refusaient alors d'attacher aucune importance.
Fapré-Palaprat avait été décoré de la Légion d'honneur pour sa bravoure pendant la défense de Paris en 1814, et la décoration de Juillet le récompensa plus tard de son rôle dans les trois célèbres journées de i83o.
Je me souviens qu’un jour, mon père étant venu me chercher à la pension, me conduisit le soir à la chapelle des chevaliers, dans la cour des Miracles, pour faire de moi une petite Templière, pour me rebaptiser, comme on disait dans la langue mystique de l’ordre. La cérémonie consistait à faire passer le néophyte sous une voûte d'acier, formée par les glaives que les chevaliers, rangés deux à deux, entrecroisaient symétriquement au-dessus du chemin que mes petites jambes avaient à parcourir.
Les officiants, très nombreux, à ce qu'il me parut, étaient vêtus d'un long manteau blanc, portant à l’épaule une grande croix d'un rouge écarlate. Ils avaient la tête couverte d'un casque terminé par une pointe aiguë. La chapelle, où l’on célébrait cette cérémonie extraordinaire, était éclairée d'une lumière faible et tremblotante : on percevait les sons lointains d'un orgue qui paraissaient venir des profondeurs de la terre. Je ne comprenais rien, bien entendu, à ce qui se passait autour de moi, mais il me semblait que j'étais transfigurée. D'une faible enfant, j'étais devenue une vaillante chevalière!
Il faut bien dire que, les nuits suivantes, j'eus une peine infinie à m’endormir dans mon petit lit de pensionnaire. Une fois même, par un beau clair de lune, dont les vitres du dortoir étaient tout illuminées, je n'y pus tenir. Je me levai et. sans presque m'habiller, mais en ayant grand soin de boucler autour de ma taille un sabre de bois dont on m'avait fait cadeau, je me glissai furtivement hors de la pièce et descendis au jardin. Là, avec des airs de Don Quichotte, je commençai de me promener majestueusement.
Il y avait, au long des allées, un grand nombre de magnifiques roses trémières; j'en fis autant de Sarrasins qu’il s'agissait de combattre : alors, tirant mon arme redoutable de son fourreau de carton, je me mis à
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trappei d estoc et de taille, jusqu à ce que la dernière rose trémière fût couchée sur le sable.
Quand j'eus fini de pourfendre les ennemis de mon Dieu et de ma patrie, ce qui avait exigé assez longtemps, je me sentis tout à fait fatiguée, au point que j’eus de la peine à remonter jusqu'à ma couchette. Je m'endormis profondément, avec la conscience du devoir accompli, et ne me réveillai qu’à l'heure habituelle. Le matin, étant descendue à la salle à manger rejoindre mes compagnes, je vis toutes ces demoiselles avec des tètes longues comme cela ! J’avais oublié mon triomphe de la nuit, et, d’un air innocent, je demandai la cause de cette émotion.
— Ce qu'il y a ! s’écria Mm8 Gibert d'un air furieux, tu le sais bien ; n’est-ce pas toi, polissonne, qui as coupé mes roses trémières ! Je le dirai à ton père, car nous ne pouvons plus te garder!
Cet excès d’enthousiasme chevaleresque et l'expulsion qui en avait été la conséquence décidèrent de ma vocation et de mon avenir.
Quand, à la suite de cette aventure, je rentrai à la maison, mon père plaça devant moi un modèle en plâtre, des crayons et du papier, et me dit :
— Ma fille, puisque tu ne sais faire que des bonshommes, voici désormais tes outils; tâche d’apprendre à t'en servir, afin de gagner ta vie et de faire ton chemin honorablement.
Malgré le ton sévère de ces recommandations, qui répondaient si bien pourtant à mes désirs, j’étais ravie. Enfin ! j'allais pouvoir crayonner à ma guise, sans que personne vint me gronder.