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Dans notre petit atelier de la rue des Tournelles, où nous étions revenus habiter, je travaillai avec acharnement, copiant avec amour les plâtres que mon père me mettait entre les mains, et ne m'interrompant pas même lorsque des amis venaient nous voir. Lorsqu'il rentrait, le soir, c'était pour venir aussitôt regarder mon travail de la journée; il le corrigeait, plus sévèrement, je crois, que celui de ses élèves, mais s'il
m'arrivait de faire un dessin passable, je voyais combien il était heureux de me féliciter de mes progrès.
Un jour, mon père vint à laisser à la maison sa boîte à couleurs; je m'en emparai sur le champ. Descendant quatre à quatre l'escalier, j'achetai pour deux sous de cerises, et, revenue à l'atelier, je me mis à peindre ma première nature morte sur une petite toile dénichée dans un coin. Je vois encore la surprise de mon père :
« C'est très bien, me dit-il en m'embrassant, continue à travailler avec persévérance, tu deviendras une véritable artiste ». Il me caressait les cheveux et ajoutait d'un ton plus ému : « Peut-être, ma fille, trouverai-je en toi la réalisation de mes ambitions artistiques ! »
Peu de temps après, il voulut bien m'installer au musée du Louvre. Ma joie fut si grande, de songer que désormais il me serait permis de travailler dans ce sanctuaire autant qu'il me plairait, que tout au long de la première journée, ma main ne cessa de trembler comme la feuille, au point que je tus incapable de donner un seul coup de crayon. Lorsque je rentrai, le soir, mon père s’aperçut de mon trouble : « Qu'as-tu donc, me dit-il, es-tu malade ? » Je me jetai dans ses bras toute en larmes et m'écriai : « Je suis si heureuse que je n'ai pu dessiner aujourd’hui, mais tu n'auras plus à te plaindre d'une telle paresse. »
AU LOUVRE : LA VIEILLE DEMOISELLE- Lavis de Rosa Bonheur.
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Mon père, vous le pensez bien, m'avait recommandé de garder la meilleure tenue au milieu des rapins qui travaillaient comme moi dans la belle salle de sculpture : je ne m’en faisais pas faute, et il paraît même que je marchais d'un pas militaire qui retentissait merveilleusement sur les dalles. A cause de cela, les élèves des Beaux-Arts m’ap-
pelaient « le petit hussard » ; de cette manière au moins, j’arrivais à les tenir à distance.
Si quelques-uns se moquaient de moi, je prenais ma revanche en faisant leur caricature. J’ai gardé des échantillons de mon savoir-faire à cette époque, où j'avais à peine quatorze ans : en voici. La vieille fille que vous voyez là n'était pas de mes persécuteurs, tout au contraire, elle était pleine de bonté pour moi et m’aurait volontiers défendue en cas de besoin.
Mes journées tout entières se passaient au musée. Pour déjeuner, à midi, un sou de pommes de terre frites et deux sous de pain faisaient mon affaire ; je ne buvais que de l’eau, dont j’allais m'approvisionner à la fontaine, avec une petite gourde qui avait bien dix centimètres de hauteur.
Le soir, mon père ne faisait pas beaucoup plus de cuisine. Il m’envoyait chez une gargotière du voisinage, faire remplir de bouillon