‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 80 sur 220 · DANS LES LANDES : PAGE DE CROQUIS, PAR ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

DANS LES LANDES : PAGE DE CROQUIS, PAR ROSA BONHEUR

grimper l escalier et m introduisit chez cette jeune femme, à peine mon aînée de neuf ans et qui avait un lils presque aussi grand que moi. Après m'avoir présentée, mon père me dit que dorénavant cette dame me servirait de mère, car il allait 1 épouser, et que notre intérieur seiait tenu d'une façon plus convenable ; en attendant, il désirait que je me rendisse à Bordeaux chercher ma sœur qui vivrait désormais avec nous 1 .

I. Mm« veuve Peyrol, qui fut la seconde Mmc Bonheur, était née Marguerite Ricard, le 5 mai 1 8 1 3 ; elle est morte en 1887, à l'âge de 74 ans.

Vous ne me croiriez pas si je ne vous disais que le coup fut très rude, bien qu’il ne me surprit point ; aussi est-ce avec une grande satisfaction que je m'éloignai pour quelque temps d'un intérieur où la nouvelle venue allait régner en maîtresse ; même je trouvai le moyen de prolonger mon absence, en prétextant des excursions artistiques. J’ai fait du reste, à cette époque, des études très sérieuses de bergers montés sur leurs échasses ; n’empêche que mon père, finissant par craindre de ne pas me voir revenir à Paris, m'écrivait les lettres les plus pressantes pour me rappeler.

Un de mes gros sujets de préoccupation pendant mon séjour à Bordeaux avait été le mystère qui planait sur la naissance de ma pauvre mère, et je m’étais proposé de profiter des circonstances pour interroger là-dessus la vieille Mme Aymée, pensant bien, non sans raison, que si je la décidais à parler, je saurais bientôt tout ce que je désirais connaître. Par malheur, je me heurtai à une volonté obstinée de garder le silence. Ne voulant pas m'avouer vaincue, je commençai des recherches à la mairie. Mme Aymée voyait avec impatience le mal que je me donnais.

— Arrête-là tes démarches, me dit-elle enfin, à quoi cela te servira-t-il de savoir le vrai nom de ta grand'mère ? Tout ce que je puis te dire, c'est que c'était une grande dame et que tu dois respecter sa mémoire en t’abstenant de pénétrer son secret. Promets-moi de ne plus t'occuper de toutes ces vieilles histoires.

Et je le lui promis, bien qu'à regret.

— Du reste, poursuivit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, est-ce que tu ne sais pas que si tu descends par ta mère d'une race royale, par ton père tu viens d’une famille de cuisiniers.

J'ai su plus tard que Mme Aymée avait toujours eu de grandes craintes au sujet du valet de chambre de M. Dublan, qui lui aussi était au courant du mystère de ma famille. Chose inexplicable, cet homme fut, dit-on, mystérieusement assassiné, en même temps qu'un maire de Bordeaux.

Il m'est arrivé plusieurs fois, au cours de ma longue carrière, d'avoir facilité de recommencer mes recherches avec une quasi certitude de réussite. La parole donnée à Mmc Aymée m’a toujours arrêtée. Ce que j'avais promis était sacré pour moi.

Comme on le suppose bien, Mmc Aymée m'avait beaucoup questionnée sur ce qu'était ma vie à Paris et sur l'intérieur de mon père, aussi ai-je eu toutes les peines du monde à obtenir d'elle qu elle me laissât emmener ma sœur. Songez qu'elle avait élevé Juliette depuis 1 âge de trois ans, et que ma sœur venait d’atteindre sa seizième année. Mm0 Aymée l'aimait comme son enfant, et ce fut pour elle un grand

crève-cœur de s’en séparer. Lorsqu’elle vint nous conduire à la diligence, elle était toute en larmes et la dévorait de ses baisers.

Quelle que fût mon appréhension en rentrant chez mon père, rue Rumford, je m'aperçus du moins que notre intérieur était beaucoup mieux tenu qu'autrefois.

Il se trouva que ma sœur Juliette, tout comme moi, était heureusement douée pour le dessin ; mon père la fit travailler dans son atelier avec moi et mes deux frères. 11 avait donc sous ses yeux toute une couvée d’artistes, qui devait plus tard rendre son nom célèbre.

J’étais le moniteur général de la petite troupe ; cela soulageait

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