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MORT DE RAIMOND BONHEUR

Presque tous mes biographes prétendent que c'est au Labourage Hivernais que j’ai dù ma médaille d'or ; c'est au contraire ma médaille d’or qui m'a fait avoir la commande de ce tableau.

Le 24 février 1848, le jour même de la proclamation de la seconde République, Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur, prévenait les artistes français qu'ils seraient convoqués ultérieurement pour élire un jury d'examen ; cinq jours après, cependant, le 29 février, un décret déclarait qu’exceptionnellement pour 1 848, toutes les œuvres présentées au Salon seraient reçues indistinctement. Vous devinez quel surcroît d'activité dans les ateliers produisit cette Études par Rosa Bonheur. annonce, si bien que le livt et ne comprit

pas moins de 5. 180 numéros, c'est-àdire plus du double de ce qu'il devait en avoir l'année suivante.

Le nom de Bonheur fut largement représenté ; à nous seuls, sans

compter les objets que nous avions envoyés à la section de sculpture, nous occupions une page presque entière du catalogue.

Mon frère Auguste avait une nature morte, un portrait d’enfant et mon portrait ; Isidore, une toile et un plâtre représentant le même sujet, c'est-à-dire un Cavalier attaqué par une lionne. Mon père y figurait par un paysage. Quant à mon envoi, il se composait, pour la peinture, de six tableaux : Bœufs et taureaux de la race du Cantal, Moutons au pâturage, Chien courant, un Bœuf, le Meunier cheminant, Pâturage des bœufs de Solers.

Non contente d’exposer à la section de peinture, j’avais envoyé à la sculpture un taureau et une brebis.

La faculté d’exposer sans avoir à se préoccuper du jugement préalable d’un comité d’examen permit à beaucoup d’artistes, cette année-là, de montrer un talent qu’on ne leur soupçonnait pas. Certains même, qui avaient reçu l'étincelle, produisirent un nombre exceptionnel d’œuvres remarquables. Des éclats de rire homériques accueillirent, par contre, un bon nombre de toiles, et furent fort utiles aux infortunés qui avaient bravé le ridicule en les signant de leur nom. Combien de malheureux, en effet, qui, jusque-là, avaient attribué leurs insuccès au parti pris des jurys d'admission, durent perdre leurs belles illusions et renoncer à rivaliser avec Raphaël et Rubens!

Le jury qui fut chargé d'apprécier le mérite des objets exposés comprenait toutes les illustrations du temps : Horace Yernet le président, Robert Fleury père, Léon Cogniet, Delacroix, Meissonier, Corot, Jules Dupré, Flandrin, Isabey..., et c'e<t à cet auguste tribunal que je dus l'honneur inespéré de recevoir une médaille d'or pour l'ensemble de mon exposition, une médaille d'or à moi, humble débutante, qui n’avais obtenu jusque-là qu'une médaille de bronze.

Anatole de la Forge, le brave défenseur de Saint-Quentin, m’a adressé, à ce sujet, un éloge qui, s’il était fondé, serait de nature à me remplir d’orgueil. Ne prétendait-il pas que, en dépit de mes vingt-six ans, j'étais devenue une rivale dangereuse pour Brascassat, c'est-à-dire pour le Paul Potter, pour le roi des animaliers français de l'époque. Il attribuait même à la conscience que celui-ci en avait, les efforts visibles et heureux que Brascassat fit désormais pour se surpasser lui-même.

En même temps que le jury m'accordait la haute récompense que je viens de dire, le ministre y joignait, à titre exceptionnel, un magnifique vase de Sèvres, et, bientôt après, la commande du Labourage nivernais. Je dis le Labourage nivernais , parce que c'est le nom qui fut donné à mon tableau, mais l’Etat ne me demandait qu'un sujet de

labourage, du genre de deux des peintures que j'avais exposées au Salon, et pour lequel il devait m ètre alloué 3. 000 francs.

Je n’oublierai jamais la joie de mon père à ce double succès. 11 triomphait vraiment dans ma personne. N'avait-il pas été mon seul professeur ? Et puis, la satisfaction bien légitime qu'il éprouvait de ce fait se trouvait accrue de cet autre : que le gouvernement qui glorifiait ainsi sa fille était celui-là même qu'il aimait et dont il avait rêvé l'avènement.

J'étais heureuse aussi, croyez-le bien, et le jour où ', au ministère

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