‹ Rosa et GertrudeChapitre 11 sur 15 · LX NOTICE · texte numérisé non relu

LX NOTICE

vérité et de naturel. Habile à pénétrer dans les replis les plus secrets de Tâme, non moins habile à rendre avec délicatesse et à exprimer avec bonheur les nuances les plus fines, Tôp- [Ter était dans ses opuscules ce qu*ll était dans sa conversation : le poète descriptif du cœur humain. Sous des formes tantôt burlesques , tantôt sérieuses , faisant le plus souvent usage du sentiment, quelquefois seulement de la froide raison, il savait aborder les sujets les plus différents de manière à faire toujours sensation. G*estque, plein de finesse dans Fanalyse des impressions, il ne les disséquait pas, il les peignait; aussi prenaient-elles sous son pinceau cette teinte de poésie dont il savait colorer jusqu'aux moindres détails, tout en leur conservant leur cachet de vérité. Voilà le secret du charme que Tôpffer répandait autour de lui et dont ses écrits portent partout Fempreinte. Est-il nécessaire de nommer la Bibliothèque de mon oncle , le Presbytère^ le Col d'Anterne j et tant d'autres charmantes productions que le public découvrit un jour comme l'enfant découvre à la douce odeur qu'elle répand autour d'elle la modeste violette cachée sous sa feuille ?

Moraliste aussi bien que poète, TopfTer savait peindre avec vigueur les vices de l'époque et combattre les tendances démoralisantes du matérialisme pratique. Plusieurs morceaux pleins de verve et d'originalité attestent à cet égard la puissance de son talent et celle de ses convictions. Honnête homme dans toute l'acception du terme, doué d'un sens exquis du bon comme du beau, et d'une inflexible droiture, il sut être et fut un excellent citoyen. La politique , dans laquelle il fut entraîné contre ses goûts, ne fut jamais autre chose pour lui qu'une question de haute moralité publique , et voilà pourquoi il y mit tout son talent comme tout son

SUB M. TÔPFFEB. L\I

cœar. Il s'en occapa à une époque de crise pour Genèye; il le fit avec courage, persévérance , énergie. Genevois avant tout, ce qu'il défendait c'était moins certains principes, certaines théories politiques, que la nationalité, Thonneur et la moralité de son pays qu'il croyait compromis par les événements dont il était le témoin.

Tôpffer, avons-nous dit, avait été et était demeuré peintre ; aussi aimait-il avec passion tout ce qui se rapportait à l'art et savait-il en traiter les questions les plus délicates avec une supériorité reconnue par tous les hommes eiperts. Dans ses traités sur le lavis à l'encre de Chine, dans ses morceaux sur le paysage alpestre, tantôt il réduisait à leur juste valeur les procédés purement d'imitation , pour montrer que l'art est ailleurs, qu'il est essentiellement dans l'âme de l'artiste ; tantôt il montrait à nos peintres des routes nouvelles dans cette région sublime des hautes Alpes qu'il apprit à connaître par les fréquentes excursions qu'il y avait faites. Ses appels furent entendus et les chefs-d'œuvre de l'école actuelle du paysage à Genève resteront toujours associés à la mémoire de Tôpfier; c'est du moins l'hommage que lui rendent ceux qui les ont produits.

Dès son enfance Tôpffer avait contracté, sous l'influence de l'exemple, l'habitude de rendre graphiquement avec une facilité et en même temps une fidélité des plus grandes toutes les impressions qu'il éprouvait II leur donnait un corps et savait ainsi les représenter par un ou deux traits caractéristiques. C'est à cette habitude, qu'il avait toujours entretenue, que nous devons ces séries de tableaux où l'imagination la plus vagabonde se trouve à chaque instant associée à la morale la plus sévère et au bon sens le plus pratique. Tantôt les ridicules du monde, tantôt les dangers de l'esprit

L\I1 TfOTIGE

de système, Untôt les leçons sérieuses d'une morale alarmée, tantôt simplement les élucubrations d'un esprit enjoué qui veut folâtrer, viennent prendre les formes les plus pittores* ques et les plus propres à frapper l'imagination. Tôpffer n'a-> vait d'abord songé par ce genre d'ourrages qu'à soii propre ditertissement et à celui de quelques amis intimes. Un mot de Goethe le décida à les livrer au public, et le succès qu'ils obtinrent montre que le poète avait touché juste. Une grande publicité atteignit également plus tard les récits illustrés de ses courses alpestres que Tôpffer autographiait lui-même chaque année à un nombre d'exemplaires suffisant seule'* ment pour ses élèves et ses amis. Mais, quel qu'ait été le succès de la belle édition des Voyages en zigzag , nou6 n'oublierons jamais les modestes cahiers auxquels l'inspira*^ tion du premier jet et la coopération plus directe de i'aûteur assureront toujours une véritable supériorité.

L'histoire de Técrivain est chez Tôpffer l'hiitoire de l'homme lui-même ; aussi avons-nous peu de choses à ajou-^ ter sur ce qui le concerne. Au milieu des formes les plus va*riées on retrouve toujours cette individualité si constante , si prononcée. La plume ou le pinceau à la main, au milieu d'un cercle d'amis comme dans un tête-à-tête au coin du feu, entouré des beautés sublimes et effrayantes des grandes Al* pes, ou se promenant dans le sentier ombragé d'une simple ferme , c'était toujours Thomme aux impressions vives et vraies, dont le cœur ouvert aux jouissances simples et puras savourait avec délices les trésors cachés que ta Providence ménage à ceux qui savent les chercher, et que personne mieux que lui ne savait découvrir. Un fonds inépuisable de gaîlé encadrait de la manière la plus heui*eusc ces disposi*

StIB U. TOPPFER. LXtlI

tions si propres à faire sou propre bonheur et celui de ses aleotonra.

Cette TÎe si doace, tà simple et ajontons si pleine et si heureuse, fut troublée par la dëcouTerle d'an mal qui devait en amena- le terme. Tôpffer saisit avec énergie l'espoir d'une goérison ; il fit durant deux ans avec courage tout ce qu'il iallait dans ce buL Lorsque la prolongation et l'intcnsilë croissante de ses soulTrances durent diminuer ses espérances, il n'en montra pas moins de patience et de courage ; mais ce n'élâit plus la patience et le courage de l'homme qui espère guérir: c'était la force du chrétien, qui, tout en regrettant amèrement les jouissances nobles et douces qui vont lui fitre ôlées , sait qu'il y a autre chose que cette terre, et que l'homme est destiné à un bonheur plus solide et plus complet que celui qu'il pent y trouver. Ces sentiments si élevés et en même temps si sincères chez lui expUqnent sa douceur et son inaltérable patience au milieu de ses douleurs. Ils aidèrent aussi puissamment à soutenir ceux qui l'entouraient dans ses derniers jours, et surtout cette compagne de sa vie dont nous nous bornerons i dire, pour ne pas blesser une juste et légitime réserve, qu'elle fut toujours pour hii, dans la santé comme dans la maladie, son ange gardien.

Tôpffer a succombé le 8 juin ; le 11, il était accompagné au champ du repos par la réunion nombreuse de ceux qui, dans un même sentiment et la même pensée, pleuraient en lui l'ami, le colique, le maître et le citoyen.

Dh; r..\ nt\K.

ROSA ET fiERTRUDE.

Gomme je me rendais un joar auprès d'un agonisant, en passant dans cette me ordinairement déserte où s'embranche Tescalier des barrières et qu'on appelle , je crois , la rne da *» Cloître, je vis deux jeunes filles qui, se tenant par le bras et s'entr'ajdant avec une gaîté amicale, s'efforçaient de maintenir leur ajustement contre les assauts de la bise qui soufflait avec une extrême violence. Â ma vue, elles éprouvèrent d'abord quelque embarras; mais comme, à ce qu'elles m'apprirent elles-mêmes, elles s'étaient égarées tout justement en voulant fuir de rue en rue ces importunités de l'orage , sur leur demande , je les remis dans le chemin de leur hôtel , et après les avoir accompagnées quelques instants, je pris congé d'elles pour me rendre en toute hâte dans la maison où j'étais attendu. Au moment où j'y entrai, Tagonisant venait d'expirer, en sorte que je ne pus qu*adresser aux parents qui s'y trouvaient rassemblés les consolations que notre divine religion met 5 la portée des affligés.

2 nos A ET GERTRUDË.

Ces deux jeunes filles s'étaient exprimées de manière à me faire croire qu'elles étaient Allemandes ; mais d'ailleurs leur air de richesse, de joie et de parure m'avait fait une impression d'abord inaperçue qui se trouva être devenue très vive au moment où j'entrai chez l'agonisttit C'était apparemment l'effet de ce contraste entre les âges, entre les situations, entre les destinées, qui, bien qu'il existe incessamment sur la terre, ne nous frappe pas toujours aussi visiblement, même dans les professions qui» conune la mienne, mettent en contact habituel avec les heureux et avec les malheureux de ce monde, qu'il fait quelquefois lorsqu'il vient à éclater fortuitement là où on ne le cherchait pas. Ce qu'il y a de sûr, c'est que , rentré chez moi , j'essayai vainement de poursuivre la composition de mon sermon pour le dimanche suivant sur le texte qui m'en avait déjà inspiré une bonne moitié, et que, bon gré mal gré» après avoir fait les plus grands efforts dans le but de ne pas me voir privé de cette bonne moitié de besogne tonte faite , je fus obligé à la fin de changer de texte et de recommencer à nouveau. Alors, néanmoins, placé par mes impressions et par mon ressouvenir entre l'image qu'avait laissée dans mon esprit l'apparition de ces deux jeunes fiUes si heureuses, et celle que venait d'y mettre la vue de ce mort entouré de parents désolés, je composai avec assez de promptitude un autre sermon sur ce texte : J'ai dit touchant le rirej 11 est insensé; et touchant la joie. De quoi sert" elle 7 Ecclés. . . u, 2. Mon fils , devant qui je lis toujours mes prônes, soit pour iaire usage de ses remarques, soit pour que ces remarques lui profitent à lui-même , en tant qu'il se destine à entrer aussi dans la carrière du ministère évangélique, trouva bonnes certaines parties de celui-ci, et quand il eut critiqué les autres, nous nous entretînmes ensemble des deux jeunes fiUes que j'avais rencontrées le malin»

tfi dimaocbe suWant je montai en chaire et je pr^ai mon sermon. Par malheur, la beauté du temps et une fête militaire qui avait attiré presque toute la population dans une |irairie voisine de la ville furent cause que j'eus encore bien moina d'auditeurs ce jour-là qu'à l'ordinaire. C'étaient quelqnes vieillards, la plupart durs d'oreille, trois ou qnatre dames âgées, tous groupés au bas de la chaire, et plus loin , seules assises dans le chœur désert de notre immense cathédrale , les deux amies à qui j'avais l'autre jour montré leur chemin. Je fus presque ^clié de les voir là; car, s'il est bien vrai que notre divine religion ordonne qu'on prépare les heureux à l'infortune , puisqu'elle est à la fois le lot de tous les enbnts d'Adam, et le fouet qui , dans la main de Dieu , les dtasse au salut, il est pénible en même temps d'anticiper auprès de la jeunesse siu* les avertissements inévitaUes de l'infortune elle-même, et de troubler par des discom^ trop tôt chagrins cette joie qui fleurit nalnrellement en elle. En outre je ne me dissimulais pas que c'était l'apparition forluile de ces deux jeimes filles, et l'impression qu'elle aviiit fuile sui' mon esprit, qui avait été pour moi un motif de ciiaiiger de texte, en sorte qn'il me semblait qu'au lieu de dii c comme à l'ordinaire des choses d'une application générale , je venais '

U ROSA £T GËRTKUDË.

m'élever coulre leur légitime allégresse et leur en faire injustement un péché. Cependant elles écoutèrent avec uue religieuse attention , malgré un bruit lointain de détonations et de fanfares qui venait de temps en temps couvrir ma voix.

La prédication est un art si difficile et d'une réussite si chanceuse, que, plus j*y avance, plus je demande pardon à Dieu dans mes prières de m*y être consacré avec d'aussi insuffisants moyens que ceux qu'il m'a départis. Il faudrait, eu effet, pour se croire prédicateur efficace , être assez prompt d'idée et assez délié de parole pour ne faire son sermon qu'au moment même de le prêcher, après qu'on a vu d'un regard qui sont ceux qui vont l'écouter, et qu'ainsi l'on est à même de leur adresser des enseignements à leur taille et des appels à leur portée. Autrement le grain a beau être bon, faute de tomber en terre, il n'amène point d'épi, et la moisson du Seigneur manque ainsi par la faiblesse de ses propres ouvriers. C'est bien pourquoi je tâche que mon fils se délie aussi bien d'idée que de parole par des exercices qui conduîkut à cette promptitude, et, le dimanche soir, tant chez moi s'il pleut, qu'à la promenade si nous nous trouvons dans un endroit solitaire , sur un texte que je lui donne il s'efforce de me prêcher, et de mieux en mieux y réussit avec plus d'onction et moins de besogne. Que le bon Dieu répande ses bénédictions sur ce garçon qui fait mon unique joie en Notre- Seigneur Jésus- Christ !

Cependant quelques seuiaiues s'étaient écoulées, et j'avais perdu de vue les deux jeunes amies , lorsqu'il m'arriva un matin de lesrencontrerdeTantmoi.aumonientoùjeEonais de l'allée de ma maison. En les voyant je fus frappé de leur même air d'inaltérable union, qui était si marqué dans leur illilude et dans la vive intimité de leurs regards, que, bien sûrement, si j'avais rencontré l'une sans l'autre, il ne me serait pas advenu de la reconnaître. Dès qu'elles m'eurent reconnu elles-mêmes, elles me firent un salut plutôt de bon rire et de lùeaveillant ressouvenir que de politesse ordinaire , et comme leurs yeux semblaient m'appeler sans que leur retenue leur permit de m'aborder, je m'approchai d'elles et je leur fis quelques civilités. Alors toutes les deux me marquèrent une amicale reconnaissance de ce mouvement, et, con- Ijnuant de m' entretenir, eUes me parlaient avec cette confiance respectueuse dont les cœurs jeunes et bien nés font volontiers les avances à un vieillard qui est d'ailleurs revêtu du caractère que je porte.

Durant cet entretien, j'appris iticidcmnicnt une chose dont je ne m'élais guère douté , tant il est vrai ([ue, mOme lorsque nous devrions y être formés par la pratique du monde, nous ^ fuîmes sujets à discerner mal la coudiiîon de noire prochain î (

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c'est que, de ces deux jeunes filles, la plus jeune était ma-* riée. Mais, en vérité, à sa taille, à sa Toix, à sa candeur de discours, je Tavais prise pour une enfant, et je ne pus m'empécher de le lui dire. Elle rit alors de ma méprise, et son amie, prenant la parole, me fit comprendre, par diverses insinuations, que, seules pour quelques jours encore dans une ville étrangère, elles aimeraient bien pouvoir-se persuader qu'elles y avaient un ami, et, au besoin, un protecteur. « Qu'à cela ne tienne, leur répondis-je, mes chères enfants, à l'un comme à l'autre titre, disposez de moi. » A cette appellation familière qui m'était échappée, au lieu de paraître choquées, elles se montrèrent heureuses et me serrèrent la main avec effusion, en telle sorte que, malgré la recherche mon* daine de leurs attifements, je fus porté à conclure de la sim* jdicité de leurs sentiments à l'honnêteté de leurs cœurs.

C'est chose bien singulière que , malgré l'image qui me reste nettement empreinte de la figure qu'avaient à cette épo que ces deux jeunes amies, et vêtues qu'elles étaient de la même façon, je sois très embarrassé à en faire quelque portrait qui vaille. Quant au visage, elles étaient délicates de traits, fraîches de teint, les yeux bleus, toutes les deux blondes et la figure encadrée en des boucles flottantes. Quant à la mise , je ne sais me ressouvenir que de chapeaux de velours , ornés de bandelettes légères, d'une sorte d'écharpe dont la couleur m'échappe, et de robes d'un noir chatoyant, qui , le jour de bise surtout, se fi*oissaient avec ce claquement que font entendre les étoffes de soie. Mais cette mondanité des ajustements que la religion réprouve comme étant peu séante à des créatures pécheresses, qui doivent plutôt nettoyer le dedans du vase que d'en décorer trop les dehors, bien qu'elle me soit d'ordinaire une cause de prévention dé* favorable, n'avait pu prévaloir ici sur l'indulgence que pro- '^ leune âge, sur cette impression d'une étroite intims entre deux jeunes filles d'ailleurs étourdies et

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tolitres, et je ne pois nier qu'en cette occasion je me sois saili désarmé, alors que , dans d'autres occasions de même si»1e, je me sois mimtré bien sévère. Nous ne sommes, ô mon Dieu, que faiblesse et injustice dans nos jngemenls, et si les tiens devaient Aire semblables aux nôtres, pas même l'effort pour te plaire , tant tn discernerais ma) , ne trouverait mieui griice devant loi que l'impénitence volontaire et obstinée I

Ce jour-lk , j'accompagnai jusqu'à leur hôlel ces jeunes dames , et après que je leur eus réitéré mes ofTies de bons services , je pris congé d'elles pour aller reprendre le cours de mes affaires.

La semaine suivante et les deux autres encore, excepte le dimanche où , de la chaire , je les voyais assister régulièrement au service divin , je n'eus point l'occasion de rencontrer ces jeunes dames et de m'entretenir de nouveau avec elles. Aussi, venant à songer que j'avais contracté à leur égard une sorte d'engagement de leur être utile si je pouvais, et me trouvant assuré d'ailleurs par leur présence à l'église que leur séjour à Genève se prolongeait, je me décidai un lundi à leur aller rendre visite. M'y étant donc acheminé, j'arrivai bientôt à l'hôtel où je les savais logées, et, après qu'un garçon m'eût annoncé , je fus introduit auprès d'elles.

Dès l'abord, je remarquai dans leur accueil des signes marqués du vif plaisir que leur causait ma venue. Elles quittèrent bien vite la causeuse sur laquelle elles étaient assises , et m'ayant pressé de m'y asseoir moi-même , elles approchèrent des sièges et s'y établirent familièrement auprès de moi. Alors elles me contèrent qu'ayant attendu M. le comte (c'est ahisi qu'elles désignaient le mari de la jeune ' 'durant ces derniers jours, ou, à défaut, une lettre qui nçât sou arrivée prochaine , elles ne laissaient (his

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que d'être contrislécs i la fois de ce retard et de ce siteuce, ■ Pour quelle cause, leur di^-je, tous a-t-il quittées?

— Pour fiire une course !i Hambourg à l'occasioa de la mort de sm père , qu'il a apprise par les lettres qui nous atlendaieDt ici , et pour y r^er les affaires de la succcssioa.

— Les affaires, mes chers enfauts, leur dis je alors pour les tranquilliser, amènent les affaires, et il ne dép«id guère de Doos de les dore i heure fixe. Patience donc M. le comte partage bien sûrement cette impatience que vous éprouves de vous voir de nouTean réunis; ainsi il est i croire que, s'U plaît à Dieu... »

Dans ce moment , un garçon entra pour annonce' une visite, et un jeune homme d'une mise distinguée se montra presque ausùtôt dernère lui. A cette ùmilière hardiesse , je cros, moi, que c'était le comte; mais, à l'air de mécontenlement qui se marqua chez les deux jeunes amies et à la rougeor qui couvrit leur visage , je ne sus vraiment plus que penser, et je ne puis dissimuler qu'en moi-même j'éprouvai à leur égard quelque ébranlement d'estime. Je voulus me retirer, mais elles me conjurèrent si ingénument et avec tant d'instance de rester, que, de nonveau, je revis pure leur physionomie et vierges de souillure leurs atUfemunts

Pour le jeune homme , au contraire , il ne me parut i>as que ma présence lui (ût agréable , et, à chaque fois que je m'efforçai de détourner vers des cAtés plus sérieux son entretien trop frivole bmongrë,!] traversa cet effort par quelque sèche brusquerie , voilée cependant sous des formes assez civiles. Et comme, par l'habitude que je me suis faite de ne me prendre ï aucun mauvais accui^il , afin de pouvoir toujours m'approcher de tous et parler i, qui que ce soil, je continuais tranquillement d'inlervcnir dans la coavcrsatiua; impatienté de ma persévérance , et n'oïaiu toutefois mi qnerdevautceGdames,detil il ^ujaiirullituiiercspeci.

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k mon égard , il ehtBgea de tonr, et se t>rit k ralBer avee une fine retenue mes propos un peu frustes et mes ofrfnions surannées. En eela non plus il ne réussit pas à pbdre aux jeunes dames, en sorte que tout à l'heure il se le?a, prit congé, et se retira plus tôt apparemment qu'il n'aurait fait si je ne m'étais pas trouyé présent k sa visite.

Quand il fut parti » je remarquai que les deux jeaaai dames étaient de plus en plus contristées et comme rougir santés encore de ce qui venait de se passer. « Je pense, leur dis-je aussitôt, mes chères enfants, que c'est de la visite de ce monsieur, et non de ce qu'il n'a pas paru content de me trouver ici, que vous étes.affligées et honteuses. En effet, un jeune homme plus délicat respecterait votre Isolement, et il saurait que la porte d'une épousée de hier ne s'ouvre qu'à son mari. » Alors elles pleurèrent, et comme je leur demandais de m'ouvrir leur cœur, elles m'apprirent qu'ea effet ce jeune homme faisait leur tourment par ses assiduités Buprès d'elles; qu'après qu'elles s'étaient interdit jusqu'à la promenade pour n'avoir point à l'y rencontrer , elles avaient élé en butte k ses visites, sans même oser tout-à-bit, dans la crainte d'attirer l'attention sur elles ou de paraître croire k des intentions malhonnêtes , lui fermer leur porte. « Eh bien ! leur dis-je , mes chères enfants, assurez-moi que vous la lui fermerez désormais; et, pour ce qui est de la promenade , je me chargerai , en retour, de vous y conduire tous les jours. » Elles me le promirent , et nous convînmes que , dès le lendemain , et jusqu'à l'arrivée de M. le comte , je serais leur eavalier pour la promenade , comme je voulais bien être à leur demande leur conseiller et leur protecteur» en vertu sans doute de mon amitié personnelle , mais en vertu aussi de l'obligation qui m'est assignée, comme ministre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, d'être en aide à mes sem< ''^K et de ne refuser k aucun d'eux mon humble appui.

Gomme je Tenais de le» quitter, j'aperças, qui se disposait ï sortir de Fhdtel, le jeutie monsieur de tout à Ttieure , et, par une idée qui me yint, m'étant approché de lui, je lui demandai nn moment d'entretien. « Eh bien I voyons, parlez, qoe Yons faut-il , bonhomme ? > me répondit-il. Mon désir aurait été qu'il me fît entrer dans sa chambre, car j'ayais à lui dire des choses priyées, et le perron sur lequel nous nous trouvions était à chaque instant traversé , soit par des étrangers , soit par les gens de Tbôtel ; mais^ ne jugeant pas à propos d'insister : «Je veux vous faire considérer, lui dis-je, que, quelque honnête que soit votre intention, vos assiduités auprès de ces dames ne peuvent que les compromettre ; puis, après que vous en serez tombé d'accord, je vous marquerai le désir que vous y mettiez un terme , comme aussi la reconnaissance que nous en aurons , moi et celles qui en sont l'objet — Eh mais! que vous importe? répondit-il en me regardant d'un air courroucé, et qu'avez-vous à vous ingérer dans ce qui me regarde ?... Plutôt, mêlez-vous de vos prônes , et cessez vous-même de fréquenter ces dames qui n'ont besoin ni de confesseur équivoque, ni de protecteur officieux ! « Après quoi il me tourna le dos ; mais, l'ayant doucement retenu par le bras ; « Comme ministre de notre divin

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Sauveur, lui dis-je , tous m'excuserez d*étre un peu tenace. Mais foici : ces dames sont des brebis, et tous , vous pourriez être le loup ravisseur dont parle TApôlre ; jugez donc s'il est important que le chien fidèle fasse bonne garde antour d'elles... » Là-dessus , il se prit à rire : « Allons» vieux fou, si TOUS êtes le chien fidèle, retournez-Tous-en garder TOtre propre troupeau ! » Puis , m'ayant quitté brusquement, il s'éloigna.

Je m'applaudis d*aToir fait cette démarche f parce qu'elle m'avait procuré l'occasion de reconnaître que ce jeune monsieur était bien un de ces enfants de l'opulence qui , dépour- Tus de principes et voués à l'oisiveté , emploient leur plus bel âge en œuvres de perdition , et se font une occupation d'amorcer et de séduire celles qu'exposent à tomber dans leurs pièges ^ tout autant leur candeur et leur besoin d'aimer que leur relâchement on leur frivolité ; mais je n'en fus que plus porté à concevoir des craintes pour la réputation de mes deux jeunes amies , et pour le dépôt de cette réputation dont je venais en quelque sorte de me charger, afin de pouvoir le rendre intact à M. le comte. Tout en cheminant donc, je demandai à Dieu sa protection dans cette œuvre , d'ailleurs conforme à ses commandements , et considérant que ce jeune homme, en m'invitant à aller garder mon propre troupeau, m'avait donné en cela un juste avertissement de ne pas le négliger pour d'autres , je résolus de redoubler temporairement d'activité et d'ardeur, afin que ces promenades auxquelles je venais de m'engager n'allassent pas ôter à mes pa« roissiens un seul des soins que je leur devais. Quand j'eus pris cette ferme résolution , la force me vint avec le calme , et je m'occupai sur l'heure même d'avancer ma besogne quotidienne.

Dès le lendemain j'allai prendre les deux jeunes amies , et nous commençâmes nos promenades. Tantôt je dirigeais la marche, tantôt je me laissais moi-même diriger du côté qm agréait à mes compagnes ; mais lorsqu'elles eurent ainsi fait connaissance avec les environs de notre ville , ce fut insensiblement sur la promenade qu'on appelle le Tour des jardins que se fixa presque toujours leur choix. Cette promenade pourtant est solitaire , mélancolique ; et des roches monotones, au pied desquelles coulent pour se joindre bientôt au delà d'une grève déserte l'Arve et le Rhône , y bornent l'horizon à peu de distance. Mais l'on y est seul; le cours des flots attache , et des saules vermoulus y abritent sons leur* flexible branchage un sentier toujours frais. Moimême, tant l'accoutumance a de pouvoir pour nous assujétir, j'avais fini par préférer cette promenade à toutes les autres, et il m'eût semblé éprouver quelque regret le jour où je lui aurais été infidèle. Aujourd'hui , dix ans plus tard , au moins une fois la semaine, je la fais encore.

Durant ces promenades , j'appris des choses qui me ré^ jouirent; j'en remarquai d'autres qui me donnèrent à songer. Le jeune monsieur paraissait avoir cessé ses assiduités»* et plus rien , depuis que ces dames avaient eu l'occasion dî^'

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lai fermer leur porte pour me FoiiTrir plus sonreiit à moimême , ne 8*était passé qui pût compromettre leur réputation. Sous ce rapport doue , je m'applaudissais de leur être Tena en aide, et je bénissais Dieu qui, lorsqu'on Teut bien se mettre franchement sous sa garde, ne manque jamais de TOUS prêter main-forte.

Mais, sous d'autres rapports, j'éprouvai quelque sollicitude. A la Térité , ces dames étaient remplies à mon égard d'une grande confiance , et elles s'entretenaient en ma présence avec le plus entier abandon , au point qu'il me sem- Mait, à les entendre si souvent faire l'éloge des vertus et des qualités du comte , que je Teasse moi-même connu autant qu'estimé ; mais d'autre part , outre que je commençais à ne plus pouvoir m'expliquer, sans des pensers d'accident on de catastrophe , ni les causes de son retard , ni surtout celles de son silence , j'avais remarqué que ces deux jeunes amies , si expansives d'ailleurs, ne parlaient devant moi de leurs fa-" milles que rarement et avec quelque réserve. Sur ce point donc j'étais moins satisfait , et il m'arrivait de concevoir à ce sujet telles défiances qui m'étaient pénibles. Car une des choses que m'a enseignées une longue pratique des hommes , c'est que , parmi toutes les garanties de conduite ou de caractère qu'on peut être à portée de désirer de leur part , il n'en est point qu'il faille meure au-dessus des signes sincères d'une tendresse filiale franche et ouverte.

Au surplus, si mes deux compagnes étaient à mon gré trop réservées dans leurs témoignages à cet égard, elles ré* pondaient d'ailleurs à mes questions complaisamment et sans artifice. J'appris ainsi qu'elles appartenaient à deux familles honorables de la ville de Brème , qu'elles s'étaient liées dès leur première enfance d'une vive et indissoluble amitié ; que l'une avait fcKïilité le mariage de l'autre en lui promettant de ne Doint se séparer d'elle ; et que ce mariage lui-même avait Delmonhorstf qui est un petit bonrg toùtvobiJl

BOSA ET GEKTBUDE. 15

de Brdme , le jonr même où elles avaieut quitté lettr famille pour entreprendre le voyage qui les avait amenées ï Genère. Quelques-unes de ces di'coQslances m'auraient , dans d'autres occurrences , paru plus romanesques qu'il ne convient et marquant une grande inexpérience de la vie ; mais tel était le tour d'esprit à la fois ingénu et eialté de cesdeux jeunes amies , qu'ici , au contraire , ces circonstances ellesmêmes confirmaient k mes yeux h fidélité de leur récit. Pour ce qui est de lenr position de fortune, j'en jugeais moins par leurs discours que par leur mise , par l'hôtel qu'elles s'étaient dioisi et par les dehors d'opulence qu'on pouvait remarquer dans tout ce qui touchait i leurs personnes , en telle stHie que J'entrevoyais au moins par ce c6té-)ï un motif de sécurité pour le présent et unii ressource bien tranquillisante pour l'avenir , s'il arrivait qu'im long et ooûteuE voyage dflt i la fin devenir leur seul moyen de rejoindre le comte ou d'être rendues h leurs fiimllles.

Aussi éprouvai-je une bien grande surprise lorsqu'un samedi au soir, au moment où je venais de reconduire chez elles mes deux compagnes, et comme je sortais de leur chambre , je vis devant moi Fhôte qui m*avait attendu tout justement pour me faire savoir que, n'ayant reçu aucun àcompte encore sur la dépense assez considérable que faisaient ces dames , il commençait à concevoir quelques inquiétudes à ce sujet , et pour me prier, en tant que j'étais la seule personne à qui il pût s'adresser dans cette occurrence , de vouloir bien leur faire comprendre la convenance d'acquitter tout ou partie de cette dépense sans trop de délai Je lui répondis qu'il s'alarmait sans fondement, que la situation, tant de ces dames que de leurs familles, devait lui inspirer toute confiance, et qu'au surplus, je me faisais garant que tous ses frais lui seraient intégralement remboursés. Ces paroles me parurent l'avoir rassuré pleinement , car aussitôt il m'exprima le regret d'avoir fait cette démarche , et le désir très vif que je voulusse bien n'y donner aucune suite auprès de ces dames. Pendant que l'hôte me parlait, j'avais remarqué que le jeune monsieur de l'autre fois , sans paraître d'ailleurs prêter attention à notre entretien , se trouvait à **tée néanmoins d'en entendre quelque chose.

BOSA ET GERTRUUE. 17

CoDune je regagnais mon logja en cheminant le long de la rue basse, un joaillier, aTecquij'aTaiseuanciennemeutdes relations de paroisse , accourut sur sun seuil dès qu'il m'eut aperçu , et, m'ayant prié d'entrer dans sa boutique, il me mit sous les yeux deux belles agrafes d'or que j'avais effectivement TU figurer plusieurs fois dans l'ajustement des deux jeunes amies, o Jeles ai adietées au poids, medit~il, mais fous connaissez c^ dames , puisque l'on tous voit chaque jour les conduire à la promenade , ainsi tous pourrez me dire si j'ai agi inconsidérément en faisant ce marché , que je sois d'ailleurs tout prfit à résilier. ■ Je lui marquai k k fois et ma surprise et mon chagrin d'apprendre que ces dames en fassent réduitesà se défaire ainsi de leurs bijoux; et tout en le priant d'ailleurs de vouloir bien garder les agrafes quelques jours encore , tout au moins jusqu'à l'arriTëe du ccHDte , dont le rel^rd était sans doute la seule cause de cette gêne momentanée, je l'exbortai k n'ébruiter point une circonstance qui ne pouvait qu'attirer sur deux jeunes personnes , d'ailleurs aussi dignes d'intérêt que d'estime , des préventious offensantes ou défavorables. 11 me le promit , mais sans me cacher que pour sa part il ne croyait pas beaucoup à la vertu de ces jeunes personnes , et encore moins à U réalité de ce comte si longtemps attendu et toujours invisible. Ce propos me lit une pénible impression , non point que je doutasse de la réalité de M. le comte, mais parce que, n'étant point en demeure d'en fournir la preuve irrécusable , je voyais une jeune femme et son amie livrées ainsi k toutes les dangereuses médisances auxquelles donnent lieu une position incertaine et une situation louche.

Quand je fus rentré au l(^is , j'y trouvai une lettre qu'u» homme venait d'apporter. Cette lettre que j'ouvris auss n'était pas signée, mais d'ailleurs celui qui l'avait écrite laissait inteutiouaellement deviner. La voici :

18 R08A ET GERTRUDB.

f( MaqsieHr le miniatre >

« Tous deyez comprendre maintenant ce qjae sont vos protégées, et ce qu'il y arait de sa^e dans mes paroles lorsque , l'autre jour, en vous invitant à tous occuper de votre propre troupeau , je voulais indirectement vous sauver de la honte d'avoir été dupé par deux créatures que j'ai cessé de voir moi-même après que j*ai pu connaître de quelle sorte elles sont, et ce que signifient leurs dehors d'opulence. Cessez donc de prostituer vos cheveux blancs , et ayez l'humilité de croire qu'en ces choses un jeune étourdi habitué ati monde y voit plus clair encore qu'Ain ministre qui ne connaît que sa paroisse.

9 Agréez mes salutations empressées. »

Cette lettre , tout en me causant autant d'indignation que de défiance à l'égard du jeune homme qui l'avait écrite, ne laissa pas que de me jeter dans une vive angoisse, et, je le confesse aussi, dans des doutes auxquels les propos de l'hôte, ceux de l'orfèvre et ces agrafes qu'il m^avait montrées, offraient certainement quelque prise. Et comme j'étais trop troublé pour prendre un parti sur l'heure , j'aUai préalablement dans ma chambre , où, après une courte invocation , j'ouvris l'Évangile et je m'appliquai à en lire quelques pages avec un vif sentiment de ma faiblesse, et un sentiment non moins vif du secours qu'on rencontre toujours lorqu'on s'élève au-dessus des motifs et des préoccupations terrestres pour aller puiser à cette source de toute grâce excellente et de tout don parfait. Après cette lecture , je n'eus plus honte en eifet d'avoir pu , si tel était le cas , prostituer mes cheveux blancs au service d'une intention honnête et d'une erreur désintéressée ; je me trouvai fortifié dans cette pensée, '^rs charitable , qu'au milieu d'une si grande incerti-' ais attacher plus de foi encore aux marques d'hon-

néleté qui m'avaient inspiré de Testime pour deux personnes d*âgc encore si tendre, qu'aux propos toujours enclins à la malice et souvent criminellement intéressés du monde ; qn*enfin , à supposer encore que ces deux jeunes filles fussent en effet des créatures , comme ministre d'un Seigneur qui vivait avec les publicains , qui tendait la main aux gens de mauvaise vie et qui relevait la femme adultère , je leur devais mon aide tout autant que si elles n'étaient que deuxfiUes honnêtes et seulement imprudentes ou temporairement dans la gène. Je résolus donc de redoubler de prudence, sans diminuer de charité, et après avoir le soir même mis mon fils en part dans toutes mes anxiétés et dans toutes mes résolutions , soit afin d'avoir son avis , soit afin de le mettre en garde contre ce qu'il pourrait entendre dire , et aussi de le former insensiblement i démêler sa voie parmi les sratiers entrecroisés de cette terre^ je gagnai mon lit, où je dormis d'un paisible sommeil

Le surlendemain, qui était un lundi, quand je me rendis, à mon ordinaire, pour conduire les deux jeunes daoaes à la promenade, je les trouvai dans un état de désolation difficile à décrire , et ma première pensée fut qu'elles avaient reçu au sujet du comte quelque fâcheuse nouvelle qui exigeait leur départ précipité. Leurs effets étaient en désordre, leurs bijoux épars çà et là sur les meubles, et pendant que la jeune mariée se livrait , à l'écart , à des pleurs et à des sanglots , sou amie, plus calme , mais pâle et consternée , s'occupait de remettre des bardes à une femme que je pris d'abord pour la blanchisseuse. Mais, derrière cette femme,un homme, que je reconnus pour être un juif de mon quartier, semblait attendre qu'elle en eût fini avec ses bardes avant d'entrer en marché pour les bijoux , en sorte que presque aussitôt je présageai qu'il était question des exigences de l'hôte plutôt encore que de mauvaises nouvelles du comte.

Ce n'était pourtant point encore cela, et l'humiliation bien plus que la détresse était la cause des pleurs que je voyais verser et de la scène dont j'étais le témoin. Après s'être précipitée dans mes bras sans pouvoir d'abord articuler une c^,.t^ narole : « O mon bon monsieur Bemier , me dit à la ^e , voudrez-vous nous protéger encore, après im

ROSA £T G£RTRUD£. 21

à grand outrage qui nous couvre de honte et qui nous livre au mépris de tout le monde! -^ Qu'est-ce donc , ma chère enfant, lui dis- je, et si vous n'ave:^ pas fait le mal , comment le mépris pourrait-il vous atteindre? » J'appris alors que, poussé probablement par de perverses intentions , l'auteur de la lettre que j'avais reçue , ce même jeune homme qui » la veiOe , avait écouté ma conversation avec l'hôte , s'était hâté de lui payer la dépense de celles qu'il croyait être des créatures , et qu'il avait osé se présenter ensuite chez ces dames » certain d'être toléré , et ensuite agréé » après que , sous la forme simulée d'un prêt d'argent, il se serait vu l'auteur de leur délivrance et l'arlMtre désormais de leur scHt; puis, qu'aussitôt que ces dames avaient eu compris, au travers de l'ambiguité polie de ses propos, toute Tindignité de ce prêt ofiBcieux, elles avaient fait venir l'hôte pour lui déclarer qu'il serait payé avant une heure , et qu'avant une heure aussi elles auraient quitté la maison d'un homme assez méprisable pour compromettre gratuitement par sa basse cupidité la réputation des étrangers qui s'étaient choisi chez lui leur demeure. De Ik la présence de cette femme et de ce juif; de là ce désordre d'effets et ces sanglots provoqués par un bien coupable affront. Pendant que la jeune épousée me contait ces détails , le marché avait été grand train , et une sonune de quinze cents francs environ se trouvait réalisée. « Assez, dit alors l'amie ; retirez-vous, et que l'hôte monte. » Quand celui-ci fut entré , il voulut s'expliquer , faire des excuses , proposer des délais , mais la même jeune fille : « Des délais! demeurer une minute de plus dans votre odieuse maison! Ah! ce lui est trop d'honneur, et à nous trop de honte, indigne que vous êtes, qu'une seule fois nous en ayons franchi le seuil ! Voilà vos douze cents francs , donnez-m'en le reçu, emportez-les en présence de monsieur, n'ajoutez pas un mot , et que jamais nos regards ne soient plus souillés de votre vue ! » L'hôte accomplit ce qui lui était

S2 BOSA ET GEBTRUDB*

ordonné d*un ton si impérieox, et, aprèi qu'il se (ut retirét Je démettrai avec ies deux jennes dames qui, insoueiantes du reste d*effet8 encore épars dans lenr chambre, m^eatrai-» naient à quitter l'hôtel en toute hftta

« Mais un moment, un moment, m^s dières enbnts, leof dis-je; encore ftut-il que je sache où nous voulons aller 1 n Alors, épuisées qu'elles étaient par la douleur et Fanxiété • elles s'assirent, et, k peine assises, elles fondirent en larâfiSé c En effet, leur disais-je, vous avez été crnellen^ent outrt^ gées, et si M. le comte n'arrive pas bientôt , votre situatioii menace de s'aggraver encore. Toutefois , mes chères enfasts» rimprudence, le malheur, la détresse, ne sont pas le péobé, et si l'épreuve vient de Dieu, la délivrance aussi vient df lui Ayons donc bon courage, et une autre fois, en m'accep«^ tant comme protecteur, ne vous réservez pas de me taire vos secrets; car si j'avais connu que vous êtes temporaire-» ment dénuées d'argent, par de bien faciles conseils , sinoa par des sacrifices qui ne sont guère à ma portée , je vous aurais certainement épargné et cet outrage et ce désespoir. Pour l'heure , le plus pressé est de vous trouver un gile honnête et modeste , et je vais m'y employer ; ainsi , employez-vous vous mêmes à enserrer dans vos valises ce reete d'efléts qui peut vous devenir plus précieux que vous ne pensez, et, dans une demi-heure environ, je reviendrai vous tirer d'ici pour vous aller loger en lieu sûr. » Elles se conformèrent i cet avis, et après m'avoir averti de heurter, à mon retour, d'une certaine manière qui me ftt reconnaître , tant elles avaient peur que l'hôte ou le jeune monsieur vinssent à se présenter h leur porte, elles s'enfermèrent in^ térieurement à double tour, pendant que j'allais leur chérir cher un logement

Cet incident, qneique pénible qu'il fût eti lui-même, avait ttéanmoins affermi mon opinion de la yeillc à Tégard de ces denx jeanes dames, et jusqu'à leur étourderie au sein de la délresse , jusqu'à cette précipitation qui les poussait à se inef tre à la rue sans seulement songer à emporter le reste de leurs effets , mais uniquement afin de se voir (Jus vite à l'abri d'impures machinations, tout me portait à croire que j'avais bien fait de les juger plutôt d'après leur air et lears discours que d'après quelques actes fâcheux sans doute, mais excosaUes pourtant, et d'ailleurs envenimés par h médisance. D'un autre côté , cette découverte que je venais de faire de leur dénûment et du secret qu'elles en avaient gardé auprès de moi me dotinait des doutes que je n'avais pas eus encore , sinon sur leur honnêteté , du moins sur leur situation^ et je me disais qu'il était possible, après lont, que je n'en connusse pas le mystère. Comment pou* mt*-il se faire, en effet » que ce comte abandonnât, sans donner signe de vie, et sans hii avoir laissé les moyens de se procurer de l'argent, une si jeune épousée? Comment expliquer aussi que ces dames , à mesure que se prolongeait l'absence du comte et leur séjour à l'auberge, à mesure par conséquent qu'elles se voyaient plus près d'un dénûment

24 ROSA ET 6ERTRUDE.

prochain , n*enssent pas recouru dès longtemps à leurs familles, toutes deux opulentes? Ces choses, je l'avoue, ébranlaient ma confiance. Certainement ce n'étaient pas là des créatures , suivant l'infâme expression du jeune libertin , mais certainement aussi ce n'étaient pas des dames dont la position offrit cette simplicité de rapports qui est d'ordinaire, à première vue du moins, la plus claire remarque d'une vie régulière et d'une conduite sans nuages.

J'allai m'adresser à la famille justement de cet agonisant dont j'ai parlé. Ces gens étaient peu aisés , et désireux à cause de cela de se décharger d'une partie de leurs dépenses en me sous-louant au profit des jeunes dames leur meilleure chambre. D'ailleurs , ils s'engageaient pour un prix raisonnable à leur fournir la nourriture et à faire eux-mêmes leur petit service journalier. Je conclus donc avec eux, et, pendant qu'ils disposaient quelques meubles de façonàren* dre rhabitation de cette chambre plus ornée et plus com^ mode , je les quittai pour aller chercher les deux dames. Mais cette fois je ne franchis pas le seuil de cette maison sans me ressouvenir que déjà le contraste n'existait plus entre l'insouciante joie des deux amies et la tristesse de ces affligés, en sorte que, songeant à mon sermon, dont je m'étais reproché, au moment de le débiter, les appels trop chagrins, je regrettais au contraire qu'il n'eut pas été assez éloquent pour préparer efiîcacement à l'épeuve celles que j'y voyais en butte maintenant. Ainsi , ô mon Dieu, nous flottons au soufile de toutes les impressions et de tous les changements , quand nous devrions avoir saisi une bonne fois pour toutes le gouvernail de ta loi. Tes voies ne sont pas nos voies, mais notre faiblesse est toujours notre faiblesse , et notre orgueil toujours notre piège; que ta miséricorde soit sur nous !

Quand je fus de retour à Thôtel, j'y trouvai les effets emballés, et les deux jeunes dames qui erraient toutes tremblantes dans leur chambre nue et comme Inhabitée déjà. G*est^que , pendant mon absence , on avait frappé à plusieurs reprises à leur porte , et qu'à la fin le jeune monsieur avait vivement insisté du dehors pour être introduit un moment , afin , disait-il, de pouvoir tout au moins justifier ses démarches et expliquer ses intentions. Aussi, ne voulant point laisser seules mes deux compagnes dans un moment où je les voyais en proie à un si extrême effroi , de la fenêtre j'appelai on portefaix qui stationnait sur la place, et, lui ayant donné l'ordre de porter les malles rue de la Prison , 37, au quatrième, je m'y acheminai moi-même, ayant à chacun de mes bras une des jeunes dames. Des gens dont la scène du matin avait éveillé l'attention s'étaient placés sur l'escalier de l'hôtel , ou groupés sur le perron du seuil , et le spectacle insolite d'un vieux pasteur devenu le cavalier de deux jeunes personnes d'une moralité à leurs yeux équivoque faisait naître sur leur visage, à mesure que nous passions, le sourire impitoyable de l'ironie. Quand nous eûmes franchi le seuil » des rires, quelques huées se firent entendre , et à ce mo- j ment j'eus Ijien de la peine à soutenir ma compagne de

droite, de qui les jambes défaillaient sous elle. Mais son amie vint à mon aide, et, une fois placée entre nous deux , elle put avancer plus aisément.

« Mes chères enfants, leur disais-je en cheminant, pour les instruire de mes démarches et pour les ragaillardir en même temps, car leur trouble mé faisait pitié, je vais vous loger tout à côté de Tendroit où je vous ai vues pour la première fois; c'est donc en façon de ressouvenir de cette rencontre où s'est nouée notre affection. L'endroit n'est pas bien beau, vous le savez, et la bise y souffle un peu; mais des braves gens , un gîte sûr, une chambre qui , toute modeste qu'elle est , vous laisse voir de la fenêtre un beau coin des œuvres de notre bon Dieu : le lac, les coteaux, les montagnes, ce grand ciel aussi d'où il nous voit, d'où il nous pro^ tége et où il nous appelle. Avec de modiques ressources, vous pourrez vous y suffire jusqu'à des jours meilleurs et y abriter, sous ma garde, votre honnêteté, qui est après tout le meilleur et le seul de tous les trésors. J'irai vous y voir plus souvent , à cause de la proximité de ma demeure, et, aussitôt que vous serez refaites de cette épouvante bien naturelle , nous recommencerons nos promenades. Allons, mes chères enfants , n'ayez pas plus de crainte que moi qui vous suis attaché; acceptez l'épreuve comme étant utile à l'âme encore plus qu*elle n'est amère à la chair, et vous retrouverez dans cette retraite où je vous mène le courage , la paix , le contentement même , en attendant qu'il plaise à Dieu de vous ramener l'époux d'où dépendent votre réjouissance et votre sécurité. »

Durant ces propos, nous atteignîmes à la rue, à Tescahcr qui est obscur, à l'appartement enfin. Les gens , en voyant la parure de mes deux protégées, parurent éprouver du mécompte autant que de la surprise , et , d'empressés que je les avais laissés, je les retrouvai incertains, inactifs, douteusemQnt disposés, surtout après que les deux jeunes dames

B03A ET GEKTRUDE. 27

sans leur avoir encore rieo dit d'affectueux i came de l'émotion qu'elles éprouvaient, se furent précipitées dans leur chambre pour s'y abandonner de nouveau aui transports de la plus Tïfe douleur. Je fos donc obligé de vile fermer la porte; apr^ quoi je leur représentai qu'en se comportant ainsi, elles risquaient d'efTaroucberles gens simples chez qui je les avais placées, et, dans tous les cas, d'attirer de nouveaa sur elles l'attcnlion et de se préparer des ennuis pour la suite. Aussitôt elles compriuiërent leurs sanglots , et, ayant ronverl elles-mêmes la porte, derrière laquelle au reste les gens de la maison étaient demeurés aux écoutes, elles leur témoignèrent avec bonne grâce le plaisir qu'elles avaient de se trouver au milieu d'eui , combien la cbambre leur paraissait If^^able , et la reconnaissance qu'elles ressentaient de ce qu'ils s'en étaient privés en leur faveur. A ces démonstrations , les gens me parurent avoir repris de la confiance ; ils m'aidèrent i compléter l'établissement de ces dames , et, lorsque je les eus vues plus tranquilles , je me hâtai de retourner ft mes affres dont le cours avait été bien ftcheuse-* ment interrompu par l'incident que je viens de raconter.

Quand je rentrai au logis après avoir fait quelques visites, j*y trouvai le jeune monsieur qui m'attendait, et dès l'abord je lui dis sans façon : « Arrière de moi, Satan I... et puisqu'aussi bien le temps est précieux, retourne à tes perversités, pendant que je retourne à mes affaires. » £n même temps je lui ouvrais la porte de ma chambre , en lui indiquant clairement par-là que je préférais qu'il me laissât seul. Mais il ne fit aucun mouvement pour sortir , et, au contraire , ayant pris un siège , il s'y assit en me disant : « Morbleu ! j'ai juré que je vous parlerais, et vous m'écouterez I — Il ne tiendra pas à moi que vous ayez fait un faux serment, lui répondis-je alors; mais, de grâce, dépêchezvous; il se fait tard et j'ai encore beaucoup de besogne. »

Alors il s'efforça , tout en inculpant la légèreté de mes jugements et en faisant profession d'être chrétien autant qu'un autre, de me persuader qu'il avait agi dans des intentions honnêtes , et qu'ayant l'avantage de connaître un

'" '^^s dames, il lui avait paru naturel de leur épargner 'ment d'avoir à se procurer de l'argent , eu cou-

ROSA ET UEUTRUDE. 29

Trant lui-m^ne lear dépense par on [H-ét itpouUué. Je l'arrêtai lÀ : B Et votre leltreî lui dis-je. — Quelle lettre? • Je la lui moolrai , et tout en la saisissaul pour la déchirer avec iudignatioa : • Uoe infamie, monsieur, une abominalron ! et j'ai le droit de m'offenser de ce que tous avez pu m'attribuer celte pièce ua seul instant! ■ Puis, sortant un billet de sa poche : i Voyez au surfdus si celte écriture , qui est il mienne , a le moindre rapport avec celle que vous me présentez ! — Arrière, Satan! >> repris-je alors tout court, et ouvrant de nouveau ma porte : e Je vous ai écouté , c'est k vous maintenant d'être complaisant en vous retirant au plus tôt de céans. >

Mais il ne sortit point; et, revenant h ces dames, il me dit qne l'une d'elles en effet lui avait plu qui était libre eacore ; que , libre lui-même et possesseur d'une belle fortune, il n'avait visé dans toutes ses démarches , et en particulier dans ce prêt qui m'avait injustement indigné, qu'à se bire agréer par un bon office , en endormant ainsi, h l'insu de ces dames, la cupidité de l'hôte ; que l'éclat était provenu d'une susceptibilité excessive que j'avais moi-même encouragée malencontreusement, et qu'il en avait éprouvé la plus vive douleur. • Voilà pourtant, ajouta-t-il, où peut conduire une bonne action ! Vous qui devriez être le premier à en faire l'éloge, vous la blâmez hautement, et ces dames, ou tout aa moins l'ane d'elles, à qui j'aurais été disposée cflrir ma fortune et ma main , ces dames , grâce à vous , sont rempfies à mon égard des préventions les pins défavorables! Toutefois je consens, si vous voulez bien no plus vous trou- Tcr sur mou chemin , i, réparer loul le mal que j'ai pu faire iovolontaircment , et à rendre peul-êlre à des pcrsouncsdé laissées et sans ressources une fortune à la fois et un proto leur. » Alors pour la troisième fois : « Arritrc de moi, ' tan!... El si vous ne sortez pas, c'wt mol qui ior voyez ce que vous préférez.

30 BOSA £T GËKTRUUB.

-*- Plusqa*aa mot, contiooa-l-il, et je me rends k votre sommalioo qui» ao surplus, n'est pat polie. Ces dames, n'esta ce pas, attendent le comte? ^- C'est possible, t- Avant peu I *- Je n*en sais rien. — Ou, k défaut, des lettres? — Gela ne vous r^arde pas. — £b I bien, je voos dis cela poar votre gouverne , les lettres ne viendront jamais et le comte pas da^ vantage. » Lè-dessus, il me salua et il partit incontinent.

La séance m'ayait été rude; maïs ce dernier mot me terrassa, et je ne sais quel éclair Tint à traverser mon esprit qui illuminait comme d'une funèbre lueur la sorte de mystère qui y planait encore sur la situation réelle des deux jeunes dames. Avec cela , me dis-je bientôt , quelle créance méritent les paroles du méchant, et est-ce donc du loup ravisseur que le chien fidèle doit attendre la vérité ?... Mais quoi ? si le médisance nous prend à elle , la calonmie aussi se trouve des issues pour pénétrer dans notre esprit, et, à partir de ce moment, je ne recouvrai plus la pleine sécurité et Fintègre confiance qui , à quelques impressions près, avaient jusqu'alors accompagné mes démarches et mes services auprès des jeunes amies.

Le comte , avait-il dit , ne viendra jamais ! Que signifiait alors la tranquille persuasion de sa jeune épousée, ses épanchements dont j'avais été le témoin, son ingénuité, à laquelle ma vieille expérience s'était séduite d'emblée et à tant de reprises, comme à la marque d'une âme honnête et d'un cœur exempt de corruption ? Ou bien avais-je affaire réellement à telles de ces femmes prématurément vicieuses et dissimulées, dont l'artifice, par sa merveilleuse perfection, atteint aux dehors les plus vrais de la candeur et de Tinuocence 7 Ou bien

32 ROSA £T GERTRUDË.

encore, car je me fais vieux et l'écrit baisse avec les années, n'étais-je point la dupe maladroite d*un artifice même mal fait, et ma sénilité elle-même ne m*avait-elle pas tendu le piège auquel je m'étais pris en me faisant le proteclem* de deux aventurières intéressées à cacher leurs vices ei leurs déportements derrière le voile respecté de ma robe ?... En vérité je ne savais plus que penser, et telle était mon angoisse, qu'ayant eu recours comme Tautre fois à la lecture de l'Évangile , et ne m'en trouvant guère plus calmé, je commençai à croire qu'en effet j'avais pu, même par une erreur désintéressée , compromettre mon caractère, et, tout en croyant sauver de mal ces deux jeunes femmes, ne faire que faciliter leurs péchés et abriter leur impénitence.

Les nuits sont bien cruelles alors qu'on est en doute sur les dioses de cette sorte, et qu'incertain à la fois sur son prochain et sur soi-même, l'on craint aussi bien d'être charitable que de ne l'être pas. Aussi l'insomnie me vint visiter cette nuit-là, en telle sorte que le lendemain je me trouvai incapable de quitter le lit.

J'envoyai ce jour-là et les suivants mon fils demander des ncavelles de ces dames qui, ayant entendu sa voix et après s*être fait dire qui il était, voulurent faire sa connaissance et recevoir sa visite. Il les avait trouvées modestement établies, assez tranquilles, ets'occupant d'ouvrages de couture. Autant qu'il avaitpu s'y connaître, elles faisaient pour leur usage ordinaire des robes plus simples que celles qu'elles avaient portées auparavant et mieux appropriées à leur nouvelle situation. J'y vis, je l'avoue, une preuve de bon goût de leur part, sans compter que l'extrême mondanité de leur parure avait toujours été pour moi le sujet d'un secret reproche dont je me trouverais désormais déchargé. Les Miller d'ailleurs (ce sont les gens chez lesquels je les avais placées) paraissaient plus contents, et ils s'étaient mis à les servir avec assez d'em • pressement. Une chose surtout les avait touchés, c'est que ces dames avaient d'elles-mêmes offert de manger à la table de la famille, ce qai simplifiait beaucoup le service et en même temps diminuait la dépense , le tout au profil de ces bonnes gens à la fois peu aisés et très laborieux.

De leur côté , ces daines s'étaient louées auprès de mon fiks de la bonne volonté des Miller, et elles avaient insisté pour qu'il m'assurât que , grâce à mes bons soins , elles se trou-r vaient logées à leur entière satisfaction. Puis , à propos de la résolution qu'elles avaient prise de ne pas sortir du tout ju^** qu'à l'arrivée du comte, ce qui les empêcherait d'aller ellesmêmes porter et retirer leurs lettres à la poste, elles avaient réclamé de lui , comme un service dont elles seraient infiniment reconnaissantes, qu'il voulût bien, à l'heure de la journée qui lui conviendrait, remplir à leur place cet o£Bce quotidien. Mon fils s'était acquitté déjà deux fols de cette commission. A chacune il avait porté des lettres à la boîte , mais il n'en avait point rapporté, et tout aussitôt ces dames» qu'il avait quittées peu d'instants auparavant animées, gaies , remplies d'espoir, étaient retombées devant lui dans toutes les tristesses de l'attente et dans toutes les alarpies de l'incertitude. I^ui-même s'était surpris à partager cçs alarmes, et, tout en s'efforçant néaiimoins de les dissiper, nonsculemei^t il c'était convaincu que jamais époux i^'avait été chéri avec une plus pure tendresse que celui dont l'arrivée était attendue avep de si vifs battements de cœur, mais il avait appris différentes particularités qui semblaient mettre à néant tontes les suppositions auxquelles le mot du jeune homme avait donné lieu dans niou esprit,

Une chose encore avait contribué à rendre ces visites agréables à mon fils , c'est la manière dont ces dames lui avaient parlé de moi. Le pauvre garçon en était tout pénétré, et il ne lui venait guère à l'esprit qu'on pût marquer tant d*estime et d'affection pour son père sans en être soi-m^me digne sans réserve. La jeune fille lui avait même dit , ^n apprenant que nous n'avons point de servante à domicile , qu'elle se reprochait de n*êtrc pas accourue pour me soigner durant mon indisposition , et que si cette indisposition se pro- ^'^ugeait un jour de plus , rien au monde ne l'empêpherait de

Tenir à la maison, d'antant plus qu'elle voulait me demander qœlques llTies de piété. Je lui fis passer ces livres de piété , et comme ces bonnes nouvelles avaient accéléré mon rétablisseaient, je joignis à ce message Tassorance que j'irais moi-même loi porter dès le lendemain des nouvelles de ma santé.

En effel, dès le lendemain , j'allai rendre visite à ces dames, et comme ce fut la femme Miller qui m'ouvrit la porte du logis, avant de me faire introduire, j'eus avec elle quel* que entretien. Cette femme me ditqu^elle était très satisfaite de la bonne grâce de ses deux pensionnaires et de la tranquillité de leur vie ; que rien ne semblait changé dans /a maison depuis leur venue, tant elles donnaient peu d'embarras ; que tous les matins elles faisaient venir son plus jeune enfant pour lui donner de petites leçons de Içcture, et qu'elle-même ayant été un peu indisposée , elle avait eu à se louer des bons procédés de ces dames. « Seulement , ajouta-t-elle , elles consomment beaucoup de linge, de l'eau à profusion pour des propretés superflues, et nous croyons, mon mari et moi, qu'elles n'ont pas encore fait usage de leurs lits depuis leur entrée ici. Ce nous est pénible, monsieur le pasteur, car les lits sont en bon état , et nous avons tâché de les contenter. » Sur ce dernier point je fis observer àla femme Miller qu'elle n'avait ni à souffrir ni à s'affliger le moins du monde ; que ces dames m'avaient fait dire qu'elles se trouvaient logées à leur entière satisfaction, et que le tout était, non pas de faire ainsi ou ainsi, mais de se convenir quand on loge sous le même toit. Puis , après avoir re-

commandé de nouveau que, excepté mon fils et moi, l*on n'introduisît aucun homme auprès de ces dames , sous quelque prétexte que ce fût, je les fis prier de me recevoir.

 peine cette demande eut-elle été faite, que je me trou* vai avoir les deux amies dans mes bras, de sorte que, gros et replet comme je suis, j'avais un peu de peine à répondre desdeu;^ côtés à la fois à la vivacité de leurs caresses. Elles m'entraînèrent dans leur chambre , et là , m'ayant fait as* seoir sur une grande vieille bergère qui était, disaient-elles, leur trône d'honneur, avant même que je fusse bien établi, elles m'avaient déjà supplié de rester bien , bien longtemps. Dès l'abord je vis avec plaisir qu'elles portaient les robes dont m'avait parlé mon fils, sans trouver que cet accoutrement, pour simple qu'il était et de couleur brune, je crois, ôtât rien à l'agrément de leurs figures et à la distinction de leurs personnes. Leurs cheveux aussi s'épandaient en moins de boucles , mais ceci faisait découvrir quelque maigreur dans leurs visages, que je trouvai d'ailleurs un peu changés en pâleur et en traces de lassitude. Et comme je leur demandai si elles passaient de bonnes nuits , elles m'assurèrent que oui , tout en m'avouant que , la première exceptée où il leur avait été peu possible de dormir dans leurs lits, elles avaient mis à profit toutes les autres au moyen de la bergère et de quelques ajustements de meubles. Je tâchai de leur persuader qu'il valait mieux encore forcer leur délicatesse à supporter quelques incongruités , que de continuer sur ce pied; mais, sans contester sur ce point, elles ne me promirent pas d'ailleurs d'obtempérer à mon avis.

J'en vins ensuite à l'article qui me tenait à cœur. « Point de lettres, mes chères enfants? leur dis-je. — Point, point, jamais ! répondit l'épousée en s'attristant soudainement ; aussi mes alarmes au sujet de Ludwlg (c'était le prénom du comte) croissent de jour en jour, et je suis bien malheureuse ! » Là-dessus vint l'attendrissement , et ses larmes

38 nos A ET GEftTRUDB.

coulèrent. « Ehl bien, repris-je, il faut à tout prix sortir de celte situation , et , dès aujourd*hur, YOU»-même, ou moi si vous l'aimez mieux , nous écrirons à tos familles pour qu'elles aient à vous faire chercher au plus vite. Une fois rendues au milieu d'elles , M. le comte vous y rejoindra aussi bien qu'ici, et d'un autre côté tous serez bien plus à portée d'en avoir certainement et presque immédiatement des nouvelles. » A cette proposition les deux amies rougirent, et leur attitude marqua beaucoup d'embarras. « Gela, dit enfin craintivement l'épousée , n'est pas possible. » ^^ Pas possible I... pas possible, dites-vous?--^Non, monsieur Bernier, cela n'est pas possible. Notre seul appui, notre seule ressource, notre seul bonheur, notre seul avenir à toutes les deux est dans Ludwig, mon époux. Pour nos familles, il ne nous appartient pas d'en rien attendre I ^ — Ah malheureuses I m'écriai-je en me levant par un

mouvement de blâme , de terreur et de pitié tout à la fois, quoi ! le rameau s'est séparé du tronc, la fleur s'est détachée de sa tige I J'ai affaire à des filles coupables ! Je protège celles qui ont renié les seuls protecteurs que Dieu leur reconnaisse. Je seconde ce qui doit être empêché, proscrit , maudit atout prix, la rébellion filiale, l'outrage fait au plus saint des devoirs et au plus sacré des commandements ! Pau^ vres enfants , qu'avez-vous donc osé faire , et comment se peut-il que, criminelles comme tous êtes, j'aie pu vous consacrer mes services et vous vouer mon affection!... » Après ces mots, vaincu par ma propre angoisse , je retombai dans la bergère , pendant que, contraintes et désolées tout ensemble, les jeunes dames se livraient séparément à la silencieuse effusion de leur peine.

Au bout d'un moment : « Que signifie alors ce que vous me dites un jour, que ce mariage avait été héni à Delmenhorst, dans la journée même où vous quittâtes vos familles? — Cela est vrai , répondirent-elles toutes les deux à la fois ;

ROSA £T GERTAUDË. 39

cda est vrai, monsieur Beroier. — Ce sont donc vos famil* les qui ont accompli cette union , Rosa (c'était le nom de la mariée)?... » Elles se turent « Ah ! malheureuses I m*é^ criai-je encore, et veuille Dieu lui-même vous prendre désormais sous sa protection, puisqu'aussi bien j*entrevois que la mienne , bien humble qu'elle est, va pourtant devoir vous être refusée !... » Alors elles m'entourèrent, et, se saisis-» sant de mes mains comme pour me retenir à elles, elles les inondaient de pleurs et les couvraient de baisers. Mais j'en éprouvais peu de miséricorde : « Ah! Rosal ahl Gertrudel continuai~je, sur ce point donc aussi , et après que je vous ai grondées pour m'avoir caché votre dénûment, vous m'en* treteniez dans une grossière erreur ; et moi qui vous aimais k cause de votre ingénuité, vous me dupiez par votre artifice ! Honte aux jeunes filles qui se jouent des cheveux blancs 9 de la probité, du bon vouloir! Honte aux jeunes filles qui , après avoir trompé leurs parents, s'en viennent encore tromper le vieux ami que la Providence leur envoie , et qui s'en servent comme d'un reste de manteau dont on cache ses laideurs I » Ici, je dus m'arrêter, car de sanglots en cris et de cris en défaillance, Rosa était devenue froide, insensible et d'une mortelle pâleur. Pendant que je la retenais appuyée contre mon corps , Gertrude courut dans la cuisine chercher du vinaigre, madame Miller arriva, et au bout de quelques minutes Rosa eut repris connaissance. Mais le bruit avait attiré jusqu'aux enfants de la maison, et quand j'eus à les prier de sortir de la chambre , je vis bien à leur air qu'ils n'auraient garde malheureusement de taire dans leurs propos la scène dont ils avaient été les témoins, a Oui, reprit Rosa dès qu'elle fut revenue à elle, oui» mon cher monsieur Bernier, nous avons manqué de respect envers vos cheveux blancs ; mais si vous imputez ce tort à notre intention , au lieu de l'imputer à notre timidité , à notre crainte ou à notre situation , alors vous êtes injuste

envers nous, et votre reproche est bien crael... Si nous ne vous avons pas tout dit , jamais, je le jure , nous ne vous avons trompé; jamais même, j*ose le dire, nous n'avons concerté enfre nous le projet de vous rien cacher, et en quelque moment que vous nous eussiez adressé les mêmes avis ou les mêmes questions qu'aujourd'hui, vous auriez ob— tenu les mêmes éclaircissements et les mêmes réponses. Ainsi ne nous abandonnez pas dans cette détresse si grande, dans cet isolement sans remède , et en butte à ces hommes affreux qui ont déjà réussi à salir notre couronne jusqu'à— lors sans tache ! » Les pleurs l'empêchèrent de nouveau de poursuivre , et Gertrude , suppléant son silence , me fit , dans le même langage, des supplications encore plus affectueuses et plus pressantes. « Ayez, ajouta-t-elle , ayez, monsieur Bernier, de l'indulgence pour deux jeunes filles bien plus inexpérimentées que coupables, et puisqu'elles se sont attiré votre juste colère par des réticences qui, je vous le jure aussi , ne furent jamais concertées, daignez alors écouter leur histoire tout entière, afin qu'il ne soit pas dit qu'elles aient pu cacher une seule de leurs actions , ni un seul de leurs sentiments, à un ami aussi bon et aussi vénéraMe que vous l'avez été pour nous, et que vous le serez encore, je vous en supplie , je vous en cqnjure! » Ici, elle allait se mettre à deux genoux. Je la retins, et les voyant dans un état qu'il ne fallait pas prolonger si je voulais éviter que toutes les deux retombassent dans une crise comme celle de tout à l'heure : « Assez pour aujourd'hui , leur dis-je. Oui, mes enfants, je vous écouterai, je vous servirai, je vous protégerai selon mes forces , et je retire ce mot peu charitable que m'arrachait la première impression de votre immense faute. Pour l'heure , efforcez-vous de vous calmer, faites, dans les livres que je vous ai prêtés , une sainte lecture, ne changez rien à vos habitudes et à vos façons de vivre auprès des Miller, et, tout aussitôt que j'en serai libre,

BOSA £T G£RTRUD£. ^i

je reviendrai vous voir , vous écouter et vous conseiller. Adieu. » Là-dessus elles imprimèrent chacune un baiser sur ma main , et je les quittai au moment où mon fils, fort triste lui-même de ce message , venait leur annoncer qu'il n*avait point trouvé de lettre à la poste.

Quand je fus sorti de leur appartement , je trouvai la femme Miller qui m'attendait pour me questionner sur ce qui s'était passé. Il m'était impossible, comme on peut en juger» de lui révéler les confidences de ces dames; aussi fus-je bien embarrassé, car, même là où elle est commandée , la tromperie répugne comme une souillure. J'usai donc de termes vagues plutôt que mensongers pour lui faire entendre que des difiicultés de famille et une attente trompée avaient été la cause du chagrin de ces dames. Mais je vis bien que mes réticences lui causaient quelque mécontentement, et que son amour-propre souffrait de ma réserve. « A la bonne heure , dit elle , et M. le pasteur a sûrement ses raisons pour être discret. Mais il faut espérer que des crises de cette sorte ne se renouvelleront pas souvent , sans quoi , n'en sachant pas la cause et étant comme chacun sous la langue du quartier, des bruits pourraient courir qui nous seraient nuisibles. — Madame Miller, lui dis- je, les bruits, c'est à nous de n'y pas donner prise par l'intempérance du babil , et, à ce propos , je vous invite à brider celui de vos enfants, puisque le hasard les a amenés là où il aurait mieux valu qu'ils ne se trouvassent pas. Croyez que si je suis obligé d'être discret avec vous, que je connais pour une brave et pieuse femme, c'est qu'il convient encore plus que vous et les vôtres vous le soyez avec ceux qui ne vous valent pas. Ainsi je m'en fie à vous , et là-dessus je vous salue , ma bonne dame Miller. »

En sortant de chez madame MUler, je pris par Tesealler des Barrières pour aller faire une tournée de visites dans le quartier de la Madeleine, et comme je venais d'entrer sur la place, j'y vis, qui adressait la parole à une mauvaise femme de ma paroisse , le jeune homme de Tautre jour. Il ne me voyait pas venir, étant tourné à Topposite , mais j'aperçus bien que, sur un signe qui lui fut fait , il quitta subitement cette femme pour disparaître dans une ruelle voisine ; puis» faisant le tour par le petit perron, il se trouva devant moi au moment où j'allais déboucher sur la place du Molard. Cet endroit est étroit, sale, obscur, et bordé de cabarets où des buveurs font leur vacarme tout le long du jour. « J'allais chez vous, monsieur, dit-il en me saluant. — C'est heureux, dans ce cas-là, lui répliquai-je sans m'arréter, que j'en sois sorti. Mais faites, allez, et laissez-moi poursuivre. — Vous voudrez bien au moins, me dit-il, m'indiquer une demeure, celle d'un marchand horloger que les gens de cette rue n'ont pas su m'indiquer ? — Il n'y a point de marchand horloger dans tout ce quartier, et il n'est pas un habitant de celle rue qui ne vous l'eût dit, si vous le lui aviez demandé. — Mais justement , je l'ai demandé à une femme... — Arièrc de moi, Satan ! » iuterrompis-je alors, et je voulus paj^i*

KOSA ET GERTRUDE. 43

outre. Mais lui , me barrant le chemio : « Veuillez considérer, mon cher monsieur, qu'il n*y a ici d'autre Satan que vous ! !. . . Je vous le répète, le comte ne viendra jamais, et ces jeunes personnes sont abandonnées. Si donc je veux bien épouser Gertrude et me chaîner de l'autre, et que vous traversiez de tontes vos forces cet honorable dessein , qui êtes* vons autre que Satan lui-même, jetant dans la perdition celle cjoe j'en veux préserver? » Sans rien répondre cette fois , je le brusquai, et, m'ouvrant un chemin, j'allai achever ma tournée de visites.

Quand je rentrai au logis, mon fils m'apprit qu'il était demeuré auprès de ces dames lorsque je les eus quittées, et qu'elles avaient parlé, sans se contraindre devant lui, dos motifs de leur affliction. Rempli de droiture comme il est , mon fils avait blâmé avec modestie leur conduite, en leur disant que rien selon le monde, et rien selon l'Écriture, n'autorise jamais les enfants à secouer le joug des pères et mères; qu'en conséquence, il ne pouvait s'empêcher de partager à leur égard les sentiments que je leur avais manifestés; mais en même temps, plus encore que moi, il avait marqué de la compassion pour leur douleur, ainsi que la vive espérance qu'aidées désormais de mes conseils, elles avanceraient vers une réconciliation avec Dieu. Après cela , sur la proposition qu'elles en avaient faite, il leur avait lu un chapitre de la Bible, puis il s'était retiré en les laissant plus calmes et comparativement plus sereines que lorsqu'il était arrivé.

Comme c'était la semaine de Pentecôte et que j*aTais un sermon à composer pour ce jour-là, je fis dire le lendemain à ces dames qu'elles ne m'attendissent pas avant le lundi suivant, et que, dans le cas où elles seraient disposées à communier, comme au reste je les y invitais, mon fils les accompagnerait à Téglise, qui est toute voisine de la demeure qu'elles occupaient. En même temps je leur faisais passer quelques directions sur Ja manière dont elles devaient, dans leur situation particulière , se préparer à s'approcher de la sainte table, et je réitérais auprès d'elles l'avis que, renfermées chez elles pendant le reste du temps, elles n'y commissent aucune imprudence , et qu'elles ne reçussent ni message ni visite de qui que ce fût, excepté de mon fils ou de moi.

C'est qu'en effet cette entrevue que j'avais surprise la veille entre le jeune homme et cette mauvaise femme , et surtout l'artifice qu'il avait tenté d'employer pour me donner à penser que celte entrevue n'avait été qu'accidentelle, m'avaient causé de vives alarmes et les plus sérieuses inquiéiudes. Comme on sait , il y a au fond de toutes les paroisses, dans les grandes villes surtout, une lie d'êtres pervers qui , après avoir été corrompus eux-mêmes, se font un affreux plaisir, H comme une vengeance du mépris auquel ils sont coudam-

nés, de corrompre à leur tour, et d'aider de leur entremise qoicoDqoe a^ire à entraîner aatrai dans la fange où ils se débattent eux-mêmes. Cette femme, déchue d'une condition honnête qui lui avait laissé le bon goût du langage et le vernis des manières , d'ailleurs habile , intelligente, et qui connaissait aussi bien que moi le personnel du quartier, était un de ces êtres immondes ; et dès l'abord je n'avais pu douter que le jeune homme n'eût été chercher auprès d'elle , sinon un abominable appui de ruse, de perfidie et de sourde intrigue, da moins des renseignements dont il pût lui-même faire usage. Ce qui m'y confirmait au surplus , c'était la persistance qu*ii avait mise à m'affirmer par deux fois que le comte ne viendrait pas et que ees jeunes personnes étaient abandonnées sans retour. Ne devait-il pas en effet parler ainsi, lui dont à Toccasion de la lettre j'avais pu connaître l'astucieuse eiromerie , s'il avait quelque projet de faire tomber dans les rets de son libertinage, au moyen d'ime fausse amorce d'hyménée, les deux jeunes dames qu'il convoitait ? Aussi ne dou -> tais-je presque plus déjà que son propos ne fût un mensonge intéressé, et je revenais insensiblement de cette terreur que j'en avais ressentie la première fois, alors que j'étais allé jusqu'à m'imaginer que , non-seulement il n'y avait peut-être point de comte au monde , mais que s'il y en avait un , c'était peut-être aussi , comme l'homme à qui je parlais, quelqu'un de ces roués de haut parage, qui, après avoir séduit une jeune fille et consonmié sa perte, l'abandonnent ensuite à sa honte , à ses remords , à sa détresse et souvent à son trépas.

Sans doute, l'honnêteté native de ces dames, et toute cette cuirasse d'habitudes, de timidité et de pudeur, qui défend même des jeunes personnes moins bien élevées contre les tentatives du vice , me garantissaient assez qu'aucune atteinte quelconque ne pouvait être portée à leur chasteté, et que toute démarche directe pour les perdre, ou seulement

46 ROSÀ ET G£RTRUDË.

pour les séduire « n'aboutirait au contraire qu*à réveiller eu elles cette horreur qu'elles avaient déjà ressentie à Tcxxasioa d'une démarche pourtant furtive, et encore plus équivoque que directement offensante. Mais si » d'une part , je savais que leur situation même les exposait à se laisser graduelle* ment enlacer dans des rets d'intrigue, car, une fois exilées du colombier, comment de pauvres colombes éviteraientelles, ici le plomb, là le rets du chasseur ? d*autre part, j *BYai8 la crainte bien plus prochaine de quelque tentative détour* née qui, en amenant des propos, des soupçons, quelque éclat , effraierait les Miller pour eux-mêmes , chasserait les deux amies de leur maison , et les replacerait encore une fois dans la rue, plus humiliées, plus avilies, et plus près en cela même de devenir la proie peut-être du ravisseur qui rôdaît autour d'elles. Ah I mon Dieu, disais-je avec ferveur, en son-^ géant à tant de dangers qui menacent de toutes parts la fille abandonnée , combats avec ton faible serviteur pour sauver ces deux enfants, et pour que sauvées elles retrouvent le toit paternel , la garde de leurs mères, l'arche de leurs familles, et la bénédiction à laquelle elles se sont témérairement soustraites !

Le ditiHanche nuivânt, je prêchais à Saint-Pierre, et, après le sermon et la préparation , je descendis de la chaire pour donner U conpe. Il y avait grande affluence de fidèles , et mes deui jeunes dames, vêtues avec modestie, étaient per-^ dues dans la foule. Â la fin leur tour arriva de se présenter devant la table sainte, et je leur adressai en commun ce passage que j'avais gardé en réserve pour elles : Je m^en irai ters mpnpère^ et je lui dirai: Mon père y f ai péché contre le ciel et contre toi ! Gomme on peut croire, et c'était mon intention , elles éprouvèrent un grand trouble religieux à l'ouïe de ce passage , mais d'ailleurs je l'avais prononcé à voix basse > et de fiiçon à ce qu'il parût m'êlre échappé à la file des autres sans intention concertée, en sorte que personne n'eût lieu de rien remarquer à ce sujet Un moment après, je vis à l'autre table , ï celle des hommes , le jçune libertin qui passait aussi, et de telle sorte qu'il ne put manquer d'être vu de mol Alors je me dis en moi-même, et pour moi-même : ^ fie jugez point ^ afin que vous ne soyez point jugés y car, tin moment de plus, et j'allais réjouir mon orgueil de cette pensée : Celui-ci boit et mange sa propre condamna-* tion.

U communion terminée, et après avoir assisté an service

Ù8 ItOSA ET GERTRUDE.

de l'après-midi , nous allâmes, mon fils et moi , faire le tour des jardins. Toaten cheminant, il me mitaufaitdeceqai s'était passé ces derniers jours chez les Miller. Point de lettres toujours. Uab la Irislesse de ces dames i ce sujet lui avait para se manifester moins vivement qu'auparavant, ï raison même de ce qu'elle se confondait avec l'afiliction dans laquelle mes discours les avaient plongées. Elles s'Étaient remises i coudre durantles inlerraUes de leurs longs entretiens; mais le jeudi et le vendredi, Rosa ayant été 1res souffrante , il n'avait pas pu être introdait dans la chambre ; en sorte qu'il s'était borné, après y avoir fait faire son message, h recommander de nouveau ces dames à la femme Miller. Mais celle-ci lui avait paru avoir de l'humeur, et son mari étant survenu avait marqué du mécontentement de ce que ces dames, en ne se comportant pas comme les autres personnes de leur condition , et en demeurant cloîtrées tout le jour, quand d'ailleurs chacun les savait logées chez eux , apprêtaient à jaser ; que le juif dn coin avait prétendu que c'étaient les mêmes demoiselles qui lai avaient vendu des bijoux pour payer leurs dépenses h l'auberge ; qu'enfin le bruit s'était répandu dans le quartier que l'une d'elles se disait mariée à ou comte allemand , quand même il n'en était rien. A toutcela mon fils avait allégué qu'il fallait laisser jaser les gens sans y apprêter soi-même par des indiscrétions , et qu'il devait suffire aux Miller, pour braver tous ces bruiLs , de savoir que son père coimaissait ces dames , qu'il savait toute leur histoire, et que c'est à cause de cela justement qu'il les avait prbes sons sa protection et placées chez des personnes choisies, à qui il ne voulait certainement que du bien.

Tout ceci , sans me surprendre trop , ne m'en cansa pas >ins beaucoup de chagrin , car, outre que je prévis que j'aus blinde la peine îi maintenir les Miller dans leursbonnes dispos liions, et mes jeunes dames i l'abri de la maligne cu- >iiL' des gens du quartier, il ne m'échappa pas de compren>

KOSA ET GEBTRVDE. fl9

dre ifue l'un de ces bruits, dont le mari Miller s'était fait l'organe, je veux dire le dei-nier, parlait évidemment d'une source empoisonnée , et que le concert que j'avais redouté entre le jeune homme et cette mauvaise femme dont j'ai parlé n'était que trop réel De mou côté, je mis mon Gis aa fait de tout ce que je savais, et, après nous âtre entretenus des pensées sérieuses que faisait naître le triste spectacle de cesjeunes femmes malheureasespar les suites de leur filiale rébellion, et de ces êtres dégradés se liguant pour les perdre, nous reprîmes le chemin de notre It^is.

Le lundi , selon ma promesse , je me rendis chez les deux jeunes amies. Ce fut cette fois la petite Miller qui m'ouvrit la porte. « Eh bien! mon enfant, lui dis-je, comment va-t-on par ici ? » Alors cette petite , effrayée qu'elle était et baissant la voix , me dit que cela allait très mal ; qu'au milieu de la nuit, mademoiselle Rosa s'étajt levée pour faire, la lampe à la main, un tour de cuisine ; que, dès le matin , elle avait mis ses plus beaux habits , et s'était montrée tout-à-coup joyeuse ; qu'elle avait fait acheter des fleurs, pour beaucoup d'argent ; qu'enfin , en la voyant si subitement changée , sa mère avait pris la crainte que mademoiselle Rosa ne fût devenue folie , et qu'elle venait de descendre à l'atelier de Ttlil- 1er pour s'en entretenir avec lui et lui confier cetle appréhension. A ce moment, la porte de chez ces damés s'ouvrit, et, étant entré aussitôt, j'y trouvai en effet des vases de fleurs , disposés çà et là ; Rosa toute parée de qui les traits respiraient la plus douce joie, et Gertrude dans ses habits et dans son expression de tous les jours qui me sembla n'être point en part dans l'allégresse de son amie.

« Mais, au nom du ciel , mes chères enfants, leur dis-je alors, qu'est-ce que tout cela signifie, et avez-vous donc reçu

^Duis hier des nouvelles dg comte ? — Oui, monsieur Ber

BOSA ET GEHTRUDE. 51

iiier« répondit Rosa , avec une expression de visage où se peignait en effet une sorte de joie fébrile ; oui, monsieur Bernier. .. cette nuit je l'ai yu ; je Tai vu en songe, tendre, bon, fidèle, comme au plus beau temps de nos plus chères amours, et il m'a dit, l'œil mouillé de larmes : Rosa, mabien-aimée Rosa , combien tu as souffert durant cette séparation par la* quelle j'ai voulu éprouver ton amour ! mais l'heure est venue d'y mettre un terme... Demain, demain, ma bien-aimée, je serai sur ton seuil I Après m'avoir ainsi parlé, il a disparu en me jetant mille baisers, et la joie m'a réveillée. Alors, j'ai al« lumé une bougie, et j'ai été regarder l'heure à la pendule des Miller. Minuit n'avait pas encore sonné ; c'est donc bien aujourd'hui qui est le demain si désiré , si attendu , et ma joie est inexprimable I »

En vérité, je commençai à être un peu de l'avis des Miller. « Rosa, mon enâmt, lui dis-je, étes*vous bien dans voU*c bon sens ?-^yotre question, répondit*eUe en souriant, m'embarrasse un peu, mon cher monsieur Beruier, car les preuves ne vous manquent pas , à vous, que je n'y ai pas toujours été. Aussi, tout ce que j'y puis répondre, c'est que je me crois dans mon bon sens, non pas plus, mais autant qu'à l'ordinaire. .. Est-ce donc que, dans cette contrée-ci , vous ne croyez ni aux pressentiments, ni aux songes?. .. » En cet instant mon fib entra en disant qu'il n'y avait point de lettres : « Quel Ixmheur, s'écria Rosa, car, pour aujourd'hui seulement, j'ai redouté d'en recevoir I... C'est donc bien lui, TOUS le voyez , qui doit venir ! Je serai , m'a-t-il dit , sur ton seuil. .. » Et elle se livra aux folles démonstrations de la plus vive joie.

Pour moi , ne sachant plus que penser, je regardais Gertrude à qui ces démonstrations semblaient être pénibles, « Comme à vous, me dit-elle, cette joie de Rosa m'est pénible, monsieur Bernier, mais elle ne me .surprend pas. J'ai aussi connu ces illusions, j'ai écouté ces pressentiments, j'ai

cru à ces rêves, et bien sourent je n'ai pas eu d'autres motifs d'agir contre mes devoirs, ou de donner de téméraires conseils. Ici elle s'attendrit Aujourd'hui je m'en défie. Les rêves , je commence à l'éprouver, ne sont que mensonge et que séduction , et si Rosa avait voulu m'écouter cette nuit , elle ne travaillerait pas à cette heure à se forger un décou* rageant mécompte. »

Alors Rosa s'approchant de Gertrude, et tout en passant un bras autour de son cou : « Ma sœur, lui dit-elle, mon unique et tendre amie, vous souvient-il de ce songe commun que nous nous confiâmes un matin l'une à l'autre, et qui détermina le don que je fis de mon cœur, de ma destinée et de ma personne, au plus aimable et au plus vertueux des honmies ? Alors, Gertrude, les songes vous paraissaient comme à moi une voix du ciel , et que de fois depuis, témoin que vous étiez du bonheur dont me comblait Ludwig, et des sages discours qui sortaient de ses lèvres, vous vous êtes confirmée, et moi avec vous , dans cette douce croyance!... Néanmoins , ma Gertrude, je vous vénère autant que je vous chéris, et puisque vous ne partagez pas mon espoir, il faut bien qu'il soit sans objet Je vais donc, autant qu'il est en moi, le chasser de mon cœur. J'ôterai ces habits, monsieur Bemier, je jetterai ces fleurs, je reprendrai mon faix de tristesse, et je ne croirai plus que la Providence nous envoie durant le sommeil l'annonce chérie du bonheur ! » £n disant ces derniers mots, Rosa avait quitté Gertrude pour ouvrir la croisée, et elle allait jeter les fleurs dans la rue, lorsque je l'en empêchai. Puis, comme je désirais qu'elle ôtâtauplus tôt ses beaux habits pour reprendre sa mise ordinaire et son train de vie habituel : « J'étais venu , mes enfants , leur dis-je , pour écouter ce récit que vous m'aviez promis , mais voici em- .ployé le temps dont je pouvais disposer. Â demain donc, et, de grâce, quelque^nge que vous ayez, ne faites aucune de

ces choses qui, comme celle d'aujourd'hui , peu?cnt attirer sur vous l'attention. »

£n sortant de la chambre, je trouvai tous les Miller réunis dans la cuisine, et je compris qu'ils s'étaient tenus aux écoutes pendant tout le temps de ma visite. Comme ils attendaient des récits que je n*eus garde de leur faire, le père Miller dit avec assez d'humeur qu'il se repentait d'avoir loué sa chambre pour qu'on y jouât des comédies qui n'avaient pour objet que de tromper monsieur le pasteur. « Miller, lui dis-je alors, faites éloigner vos enfants qui n'ont que faûre de s'ingérer dans tout ceci, et j'écouterai ce que vous pourriez avoir à me dire en preuve du propos que vous venez de tenir. » Il ne se fit pas prier, et quand nous fûmes seuls : « Voici , monsieur le pasteur. Une de ces demoiselles se dit mariée, et elle ne l'est pas; tout le quartier vous le dira. — Ceci, Miller, n'est qu'un bruit de rue que j'estime être sans aucun fondement, mais tout à l'heure vous parliez de comédie? — £h bien! reprit-il, quand même on m'a fait promettre de garder le secret , je dirai tout, d Alors il me conta que, tout à l'heure , un monsieur était venu dans son atelier pour lui commander quelques meubles ; que, de fil en aiguille , ce monsieur lui avait parlé de ces dames qu'il connaissait , et que, comme lui-même à cette occasion lui avait raconté ce qu'il savait d'un rêve , d'une parure et d'achats de fleurs, à propos du comte qui doit arriver aujourd'hui , il s'était pris à sourire en disant : « C'est pour tromper le pasteur ; le comte ne viendra jamais ! — Miller, lui dis-je aussitôt , si vous êtes un brave homme , vous n'aurez plus d'autres rapports avec ce monsieur que celui de lui envoyer ses meubles quand ils seront faits. Et écoutez-moi bien: c'est par lui, et jamais par ces dames , je m'en fais garant , que le scandale entrera dans votre maison. Vous voilà bien averti , et, là-dessus, je vous salue. »

Cependant le mécompte qne Rosa avait éprouvé l^avait, dès la veille, rejetée dans un grand désespoir, en sorte que lorsque je me présentai chez elle le lendemain , je la trouvai si affaiblie par une fièvre ardente , que je dus, par humanité, abréger ma visite. D'ailleurs, comme la violence du. mal Tavait contrainte à s'étendre tout habillée sur son lit, il lui répugnait que je Feusse sui*prise dans cette position , et j'avais hâte de délivrer sa pudeur de l'importunité de ma présence. Toutefois Gertrude saisit le moment de m'accompagner pour verser quelques larmes dont elle voulait dérober la vue à son amie, et elle me dit qu'à voir les défaillances de Rosa se succéder à tant de reprises durant cette nuit cruelle, pour la première fois elle avait entrevu la possibilité de la perdre, et celle de mourir de douleur après lui avoir fermé les yeux.

En la quittant, j'allai faire mes visites de paroisse, et comme ma profession m'appelle à entrer jusque dans les lieux les plus décriés, l'idée d'être de quelque utilité à mes pauvres protégées fut cause que j'allai sonner à la porte de la mauvaise femme. Quand j'eus sonné , quelque bruit se utendre dans l'appartement, et tout à l'heure cette ^Ile-même vint m'ouvrir. « Puis-je entrer? lui dis-je.

BOSA ET GliBTRUDE. 55

•— Pourquoi doue pas, monsieur le pasteur? » répondit-elle;

sur quoi elle me fit passer dans une chambre d*où elle sortit

aussitôt, en me priant de l'attendre un instant. Une odeur

d'impureté s'exbalait de ce réduit affreux , où Ton voyait

épars sur des meubles malpropres, ici des bouteilles vidées,

là des bas troués , et auprès , sur un support, un chapeau

de toilette neuf et garni de fleurs. D'ailleurs aucune trace

d'ordre, de soin, de travail, dévie domestique, et telle était

autour de moi l'absence de toute impression bonnête et

consolatrice , qu'au bout de quelques instante passés dans

cette solitaire attente, je ressentis un frisson auquel une

sorte de terreur n'était pas étrangère. « Béni sois-tu, disais-

je , ô mon Dieu , de ce que tu es à côté de ton serviteur,

car ici c'est bien ta droite qui retient, et ta présence qui

empêche de fuir ! »

La. femme rentra. « Rien qu'à voir cette chambre , lui dis-je , je devine , Marie, que vous vivez toujours dans le même dérèglement, mangeant, buvant , livrant votre chair aux impuretés et votre âme 9ux flammes de la géhenne ?— Je fais mon métier, reprit-elle , tout comme vous faites le vôtre; à chacun dans ce bas monde de se tirer d'affaire comme il peut — C'est à chacun au contraire , Marie , de vivre selon la justice et la tempérance , afin d'être épargné au grand jour du jugement. Mais encore, que songez-vous à vous aller chaîner d'iniquités gratuites, et pourquoi vous concertiez-vous l'autre jour avec ce misérable qui veut se servir de vous dans ses complots? Savez-vous, fille d'enfer, que si vous ne craignez pas la colère d'en haut, il vous faut tout au moins , pardonne , grand Dieu , le blasphème de ce parallèle! redouter les sévérités de la police !... » Au moment où j'achevais ces mots, trois hommes sortirent bruyamment de la pièce voisine , et, s'étant jetés sur moi , ils luc colletaient en me faisant entendre d'horribles menaces de coups et de mort si je venais à dénoncer Marie , ou à tra *

verser le moindre de leurs desseins. Gomme j*avais bien moins de peur alors que quand je m'étais vu seul tout à rhcure dans cette chambre : « Et toi aussi, Pierre, tu menaces ton pasteur ! » dis-je tranquillement, en m'adressant à Tun d*eux dont j'avais autrefois fait l'instruction religieuse et aidé la famille. Soudainement déconcerté par ces paroles, cet homme se découvrit d'abord , puis , tournant presque aussitôt sa fureur contre ses deux camarades : « Vous ne m'aviez pas dit, brigands, s'écria-t-il, en saisissant un couteau qui se trouvait sur la table , qu'il s'agissait de ce pasteur-là! Osez le toucher et je fais un malheur! — Pierre, lui dis-je , tu vas me donner ce couteau , et m'obliger ensuite en le retirant. — Alors retirez-vous le premier , monsieur le pasteur; retirez-vous, vous dis-je. Ceux-ci ne vous en veulent pas, mais nous ne sommes pas seuls ici. — Je le sais , répondis-je, vous êtes tous les trois payés et lancés par un monsieur qui est dans la pièce voisine ; mais n'aie crainte ni que ce monsieur me touche, ni seulement qu'il se montre. « Eu m'entendant ainsi parler, les deux autres hommes s'évadèrent en toute hâte, Pierre les suivit, et je me retrouvai face à face avec Ma» ie.

«Mon enfant, lui dis-je, r df perverse que tu es, et parce que tu es perverse , j'aurais voulu te faire quelque bien comme c'est mon devoir ; mais avoue que tu as mal payé ma bonne intention ; et tâche de retrouver un peu de cette honte que tu as perdue depuis si longtemps , à force de t'endurcir dans l'effronterie du vice et dans la moquerie de la religion. Je te savais une prostituée, mais je ne te savais pas encore en voie de descendre de degré en degré jusqu'au fond de ces cachots qui ne sont , tu le sais , pas bien loin d'ici. Eh bien , puisque je ne puis t'aider à rebrousser vers Dieu , en revanche je pourrai quelque jour nar mou témoignage t'aider à descendre dans ces cachots, ^ai ainsi du moins rendu un service à cette société

contre laquelle tu conspires de concert avec le mauvais sujet qui est là-dedans. C*est ce que je voulais te dire. A présent retourne à lui, et moi je retourne à mes aflaires. »

J'ai l'opiuion que les mËchants sont toujours moins forts pour nuire quand, au lieu de les attendre, on ose les aborder, et tel avait été au fond l'unique motif qui m'avait porté il entrer chez cette femme. Aussi , malgré le petit désagrément d'avoir été colleté, je sortis de chez elle plus l^er d'inquiétude que quand j'y étais entré , et, comme je me trouvais en veine , je lis ce jour-là la tournée de tous les vauriens de ma paroisse.

L'un d'eus au surplus m'apprît une chose précieuse h connaître, et qui me fît songer que, dans les mains de la bonne Providence, les vauriens sont encore utiles à quelque chose: c'est qu'un jeune monsieur s'était loué utt picd-ïtoji'u au cinquième étage de la maison dont il habitait ItiimCme le rez-de-chaussée, et qu'il lui arrivait d'y monter à tuuie heure du jour et de la soirée. ■ Que voulez-vousî lui dis-Ju, il se rencontre des fantaisies encore pins étranges. > Et JL- détournai l'entretien sur d'autres objets. Alais quand je uio retrouvai dans la rue, je ne manquai pas d'examiner les croisées du cinquième étage, et je reconnus qu'en effet l'cudroit était merveilleux pour voir tout ï la fois l'atelier de MjII<t, les abords et les êtres de la maison qu'il hahiiaîi, et jusrju'à la chambre des jeunes dames , dont Us croisées

BOSA ET GERTRUDE. 5d

étaient i peine an pen pins élevées que celles du pied-à* terre de ce jeune monsienr. Non-senkment je fis mon profit de cette remarque , mais je cooonaiçai à me persuader qœ ce jeane monsienr n'était pas, comme je l'avais cm d'abord , un simide libertin qui cherchait à sédoire les jeunes femmes qne le hasard , les aventures , ou la détresse mettaient à sa portée , mais un roué habile , tenace , maitre de loi, parce qu'il était sans cœur, plus jaloux de se choisir des victimes qae d'en immoler de toute sorte , et qui paraissait avoir formé sur les deux jeunes dames des projets fixes et arrêtés. J*en gémis en moi-même , et, considérant que dès lors la religion et ma conscience m'ordonnaient plus hautement encore de veiller au dépôt que la Providence avait commis k ma garde, je m'apprêtai avec tristesse à soutenir une lutte étrangère à mes habitudes, nuisible à mes occupations et bien rude à mon âge.

Bn m*en retournant , j'entrai dans l'atelier de Miller, à qui je demandai si les meubles avançaient, et s'il avait revu wu jemie monsieur. Après quelque hésitation , il me dit qu'il l'avait vu dans la matinée (c'était alors six heures du ^ir], mais quHl n'avait parlé avec lui que de choses étrangères aux deux dames. « Miller, lui dis-je alors , vous êtes RU brave homme , ainsi je dois vous croire ; mais si vous n'étiez pas un brave homme, je penserais que vous me men- ^ » Aloro Miller marqua beaucoup d'embarras, et, po- Kint son rabot : « S'il faut que je vous dise vrai, monsienr h pasteur, on a parié de ces dames ; mais ce que je puis affirmer, c'est que ce monsieur en a encore meilleure idée ^ moi, et peut-être que vous. Il dit qu'elles sont de bonne famille, honorables à tous égards, excepté en un point ^ elles vous trompent , et que nous devons nous estimer heureux de les avoir chez nous. — Est-ce tout, Miller? — Cest tout. — Bé bien, mon bon ami, puisque vous m'avez donné tout ï l'hevre le droit de ne pas croire à votre pre->

mier dire, j*en profite pour tous déclarer que certainement vous me cachez une partie de la vérité. — Je vous cache , monsieur le pasteur, seulement ce qui est désagréable à vous faire entendre; mais si vous y tenez, je ne suis pas pour vous en priver. — J*y tiens, Miller, encore plus qu'à tout le reste. — Eh bien, voici, monsieur le pasteur. Il m'a dit qu*à très bonne intention sans doute, mais au grand détriment de ces dames, et faute de connaître le monde » tous n'avez pas cessé de traverser et d'empêcher de tout votre pouvoir ce qu'il aurait été dans le cas et dans la volonté de faire pour elles ; que lui connaît leur position , tandis cpie vous ne la connaissez pas, et qu'en outre, avec le bandeau de préventions que vous avez sur les yeux, vous les menez à leur perte, au moment même où il fait tous ses efforts pour les mener à leur délivrance; que malheureusement (et c*est bien naturel, a-t-il ajouté,) les jeunes personnes sont toujours portées à se défier de tout jeune cavalier pour se confier à tout vieillard qui porte votre robe , et que c'est pour cela qu'il se fait dans le monde tant d'imprudences, de malheurs et de ruines qui n'ont que le mérite d'être réputées honorables par les dévotes de paroisse. Ah ! s'est- il écrié en frappant de sa main sur ce banc, si vous saviez , si vous pouviez savoir, mon bon monsieur Miller, ce qui menace ces respectables dames dans le cas où elles continueraient d'être dirigées par ce bon pasteur, et ce qui les attend dans le cas où elles viendraient à être retirées de ses mains, bien sûr alors vous seriez tout le premier à seconder discrètement leur affranchissement , et à échanger contre l'indemnité qui vous est due les embarras , les ennuis , le décri qui ne manquera pas d'atteindre votre maison si elles conti^ nuent d'y être logées avec le pasteur pour maître , et leur dénûment pour vous payer. Voilà.

— Ah ! poison ! malice , perversité détestable, m'écriai-je à mon tour, et que vous dirai-je , mon pauvre Miller, si de

pareils propos ont pu ne pas vous frapper par leur astuce diabolique, et ébranler votre confiance jusqu'ici fidèle en- Tcrs votre vieux pasteur. Mon Dieu! mon Dieul est-ce donc que Fimposture a des secrets pour persuader que n*a pas la probité?... Non, je ne connais pas toute Thistoire de ces dames, mais je les vois honnêtes, craintives de toute impudique atteinte , et se jetant dans mes bras , non pas parce qu'ils sont forts , mais parce que point d'autres ne se sont ouverts pour elles I ... Je ne connais pas davantage Thistoire de leur vertueux libérateur, mais je le vois qui joue avec la parole, qui écrit des lettres infâmes, qui se loue des pied-àterre clandestins, qui vit et se concerte avec des prostituées, qui lance sur votre vieux pasteur des garnements pour le menacer de violence et de mort s'il ne lui abandonne la proie qu'il convoite! Maintenant, Miller, entre l'honnêteté malheureuse et l'imposture criminelle , choisissez sans retard! car si vous n'êtes pas en entier pour moi et avec moi, vous tous et les vôtres, moi aussi je vous offre le vil appât de l'indemnité , et aujourd'hui mente , en plaçant ces deux infortunées ailleurs que chez vous , je vous délivre de ces embarras, de ces ennuis, de ce décri qu'on vous fait craindre; je vous déUvre de payer au Seigneur votre pite d*Œuvres; je vous délivre de mon joug, de mon patronage et de ma présence. » En m'entendant parler ainsi, Miller marqua du repentir, il témoigna de sa confiance en mol , et il finit par déclarer qu'insensible aux suggestions du jeune homme, il voulait désormais s'appliquer à me seconder dans ma tâche. C'est dans ces dispositions que je le quittai.

Rosa , durant le reste de la semaine , continna d'être malade , et j*appris même qu*ll avait fallu surmonter les répugnances dont j'ai parlé pour s*aliter cette fois tout*à-fait. Gomme j*étais inquiet de ne pas voir s'opérer son rétablissement , et que d'ailleurs j'avais de plus en plus la crainte qu'il ne s'ourdit quelque machination autour d'elle et de sa compagne, le jeudi je lui fls demander de me recevoir, et, sur sa réponse qu'elle serait toujours visible pour moi , je m'y rendis aussitôt que mes affaires m'en eurent laissé libre. Je la trouvai au lit , en effet , et si changée que , sans lui marquer toutefois ma pénible surprise , je lui proposai de faire venir le médecin. Au premier mol que j'en eus touché, son visage se colora d'une vive rougeur, et elle me supplia de n'en rien faire. « Aussi bien , ajouta-t-elle bientôt en s'attendrissant , je suis si découragée et si malheureuse , que cette souffrance en me détournant de mes pensers habituels m'est presque un soulagement. » Alors Gertrude s'approcha d'elle comme si , n'ayant à lui offrir aucune parole de consolation , elle eût voulu du moins tempérer son chagrin par la chaleur de ses témoignages d'amitié en lui prodiguant les plus vives caresses.

Dans celte occasion , comme dans bien d'autres , j'admi«

rai avec sympathie , et non pas néanmoins sans quelque effroi, l'étroite et rare intimité de ces deux amies. C'est qu*cn efiet, outre que je savais qu'en général il ne peut y avoi^ rien d'avantageux à ce que , chez des jeunes filles surtout , rintimité réciproque prévaille sur celle qui devrait exister entre chacune d'elles et sa mère , j'en savais d'ailleurs assez déjà sur ces pauvres enfants pour pressentir qu'en ce qui les concernait cette intimité même avait dû élre la pre^ miëre cause de leur perte , en les affranchissant peu à peu de la tutelle de leurs parents et en leur faisant insensiblement substituer les élans séducteurs de leur mutuelle exaltation h la clairvoyante vigilance de l'amour maternel. Ge que je ne tardai pas à apprendre me confirma pleinement dans cette opinion , dont au surplus mille autres exemples que le monde fournit tous les jours démontrent la justesse. «Je ne veux point vous fatiguer, Rosa, lui dis-je, mais peut-être sera-ce plutôt un délassement pour vous , dans l'état où je vous trouve , que de me conter l'histoire de votre mariage. Laissez , je vous en prie , parler Gertrude , et efforçons-nous de nous entretenir aussi paisiblement que possible sur une union qui , quelque coupable qu'elle ait pu être an point de vue de la déférence et de la soumission filiales , n'en est pas moins actuellement le seul port de votre honneur, et, je l'espère , le rivage aussi d'où bientôt vous pourrez cingler vers vos familles réconciliées avec vous et heureuses de vous revoir. »

Gertrude alors , assise auprès du lit et la main de son amie dans la sienne, commença ce récit; mais, après qu'elle m'eut parlé de leur enfance , de leur liaison , des serments par lesquels elle et Rosa s'étaient juré dès leur première jeunesse une indissoluble amitié , et à mesure qu'elle approchait de l'époque où avaient commencé les amours du comte et de Rosa , celle-ci prit insensiblement la parole, et, s'animant par degrés, sans que sa pudeur, tant était grande la

vivacité passionnée de son discoars , Tavértit plus d'observer ses mouvements et de ramener comme d'ordinaire jusque sur ses épaules les bords de sa couverture , elle me fit de ces amours la peintuve la plus exaltée , des sentiments et des vertus du comte le tableau le plus touchant , et enfin du bonheur dont elle avait joui auprès de lui durant quatre semaines de vie commune l'image la plus attrayante et la plus sentie tout à la fois. Mais il résultait de ce récit , dont Gertrude reprit le cours lorsque Rosa , épuisée , fut retombée presque défaillante sur sa couche , que le comte « après que sa demande en mariage avait été écartée par les parents de Rosa, avait déclaré à Gertrude qu'il ne pourrait pas survivre à un coup si cruel ; que dès lors les deux amies avaient cherché à le consoler à l'insu de leurs parents ea ne lui cachant pas que Rosa elle-même , décidée à la vérité à être soumise aux auteurs de ses jours » mais d'ailleurs sensible à sa tendresse , avait pris la résolution , ne pouvant être à lui , de n'appartenir du moins à aucun autre; qu'à ce sujet une correspondance n'avait pas tardé à s'établir entre les deux amies et le comte , dont la santé , au su de toute la ville , déclinait de plus en plus , et que c'était dans cette correspondance que, quelques mois plus tard» s'étaient traitées entre eux, et avec le complet assentiment de Gertrude, les conditions d'un mariage secret ; qu'au jour fixé et après que tout avait été régularisé auprès de l'autorité civile par un homme de loi affidé au comte , elles avaient quitté à dix heures du matin la maison paternelle , sous prétexte de faire une partie de campagne , puis qu'elles s'étaient rendues à Delmenhorst pour y joindre le comte et pour y faire bénir le mariage par le pasteur du lieu , qui , sur la vérification faite devant elles de toutes les pièces fournies par l'autorité civile , avait procédé à cette célébration ; qu'aussitôt après la cérémonie, elles étaient montées dans la voiture du comte, pour entreprendre le voyage qui les avait amenées à Ge-

BOSA £T GEETEUDE. 65

Dère ; qa'à GenèYe, le comte, ayant reçu la fatale nouvelle de la mort de son père , ayait été obligé de les quitter en toute bâte pour faire une course à Hambourg , et qu'à partir de ce funeste départ je savais par moi-même le reste de leur histoire.

Gomme on peut croire , ce récit fit sur moi une cruelle impression. Cependant , ne voulant pas renouveler mes reproches de l'autre jour , je me bornai à faire quelques questions sur différents points de détail, en particulier sur celles des circonstances de ce récit qui supposaient des différences entre nos institutions civiles en matière de mariage , et celles qui régissent la contrée où ces dames avaient pris naissance. Après quoi, je leur dis : « Est-ce bien tout, mes chères enfants? » Cette question les affligea. «Si j'insiste, ajoutaije, ce n'est pas que j'aie aucune défiance au sujet de votre véracité , et au surplus vous m'avez confié là assez de choses à votre charge pour que je sois porté à vous croire parfaitement sincères ; mais c'est que , désireux que je suis , avec l'aide de Dieu , de vous servir efiîcacf'ment, il importe au plus haut degré que je connaisse bien votre situation , et que par inadvertance vous n'ayez omis dans le récit que vous venez de me faire rien d'essentiel. — C'est tout , mon bon M. Bernier , dirent-elles avec un commun empressement , nous n'avons rien oublié , rien omis , et notre histoire vous est connue maintenant aussi bien qu'à nous-mêmes. — £h bien ! cela vous sera un soulagement que de me l'avoir confiée , et il ne tiendra pas à moi que cela aussi vous tourne à profit Mais pour aujourd'hui il faut que j'évite de vous fatiguer davantage. Touchez-moi la main , soyez bien prudentes , tenez vos rideaux fermés , puisqu'aussi bien , de ces fenêtres d'alentour, on a la vue sur votre chambre , et attendez-vous à me voir revenir très prochainement. » Là dessus je les quittai.

Contre mon attente , et pour la première fois , je ne ren-

contrai aucuu des Miller dans la cuisine, et si je fus bien aise de n'avoir pas à éluder leurs questions encore plus embarrassantes à la vérité qu'indiscrètes » leur absence , outre que je me l'expliquais, m'inspira des inquiétudes. Où était l'obstacle , en effet, à ce que le jeune homme, qui de son galetas pouvait surveiller les mouvenients de tous les Miller, profitât d'un semblable moment pour se présenter à la porte et pour s'introduire dans l'appartement de ces dames, après que Gertrude pour obliger les Miller serait elle-même venue pour ouvrir et pour répondre à leur place? £t comme cette réflexion m'importunait , quoique j'eusse déjà redescendu deux étages , je remontai , je sonnai; Gertrude vint en effet m'ouvrîr , et je lui recommandai de bien se garder d'en faire de nouveau autant pour qui que ce fût, en l'absence des Miller. Elle me le promit avec une sorte d'effroi , fKins oser me demander le motif de cet avis , et je ne la quittai pas sans éprouver moi-même un sentiment de pénible impression.

Le lendemain, quand je revis ces dames, j'appris qu'effectivement, quelques instants après que je les eus quittées la veille, une personne était venue sonner, et que, toutes tremblantes à cause de la sinistre impression qu'elles avaient re» eue de ma recommandation, au lieu d'aller ouvrir, elles avaient fermé leur porte à double tour, et s'étaient tenues serrées dans les bras Tune de l'autre pour conjurer leur peur et pour s'empêcher de jeter des cris qui auraient attiré les voisins. Cette alarme avait fait beaucoup de mal à la pauvre Rosa, que je trouvai en effet en proie à une fièvre brûlante, et levée néanmoins, à cause de la frayeur extrême qu'elle avait de pouvoir être surprise au lit. Du reste, la personne, après avoir sonné avec obstination durant dix minutes envi* ron , s'était retirée, et une demi-heure après seulement, la femme Miller était rentrée. A ce propos, elles me dirent qu'elles comptaienttenirleur chambre habituellement fermée, soit pour plus de sûreté, soit parce qu'eUes n'avaient plus autant de confiance dans les Miller qu'elles en avaient eu les premiers temps de leur séjour chez eux. Et sur ce que je voulus connaître ce qui avait ainsi diminué leur confiance, elles médirent qu'elles n'avaient rien de précis à articuler, mais que c'était là l'impression commune qu'elles avaient

ressentie ces derniers joui*s du ton, de Tair et des m. de leurs hôtes auprès d'elles.

Elles me dirent aussi qu'elles avaient beaucoup réiléolil sur leur situation , sur leurs torts envers leurs familles et sur ce qu'il était impossible qu'elles abusassent beaucoup plus longtemps des bontés que j'avais pour elles, au grand détriment de mes affaires et au risque de compromettre jiis<ju 'à ma santé par le surcroît de courses et d'inquiétudes qu% imposaient à mon grand âge ; qu'en outre leur alarme au suj du comte et de ce qui devait lui être arrivé pour qu'il trouvât obligé de les laisser ainsi sans nouvelles et sans gent étant arrivée à son comble , l'heure était venue tâcher d'y mettre un terme sans plus tarder ; que, d'un autre côté, dans l'impossibilité où eUes se trouvaient de s'adresser directement à lui, puisqu'aucune de leurs lettres ne paraissait lui être parvenue, elles étaient décidées à mettre leurs propres familles au fait de leur situation, en implorant leur pardon et en les suppliant en même temps de faire prendre à Hambourg des renseignements au sujet du comte ; qu'en conséquence, aussitôt que Rosa serait rétablie, elles s'occuperaient ensemble d'écrire à leurs parents et qu'elles me prieraient de donner à cette démarche un poids qu'elle n'aurait pas sans cela, en écrivant moi-même une lettre dans laquelle, tout en confirmant la sincérité de leurs sentiments, j'intercéderais en leur faveur. Comme elles achevaient de m'exposer ce sage j)rojet, qui était de tout point conforme à ce que j'avais compté leur proposer moi-même, la cloche de la cuisine se fit entendre. Aussitôt les deux amies, saisies d'épouvante, se rapprochèrent de moi en saisissant mes mains et en m'entourant de leurs bras. Ainsi que hier, la femme Muller venait de sortir, et comme j'étais entré dans la maison par une allée qui est du côté de la prison , en sorte que du galetas l'on avait pu voir sortir la femme Muller, sans d'ailleurs s'apercevoir de ma venue , je résolu^

ROSA ET GERTRLDE. 69

d'aller moi-même ouvrir la porte afln de m*assurer si ce n*était point le jeune monsieur lui-même qui tentait ainsi de s'introduire subrepticement, quitte à trouver ensuite une excuse à sa hardiesse dans l'ardeur même de ses sentiments et dans le désir d'entretenir ces dames de ses vœux ou de ses projets. Ayant donc prié Rosa et Gertrude de me laisser libre de ma personne, et de s'enfermer dans leur chambre jusqu'à ce que je fusse revenu auprès d'elles, je traversai la cuisine tout doucement, j'allai me placer derrière la porte, et, au premier coup de cloche qui se fit entendre de nouveau, j'ouvris soudainement : autant que l'obscurité de l'escalier me permettait d'y voir, je discernai une femme coiffée d'une barreite ou coiffe noire, et vêtue d'ailleurs comme le sont les filles du canton de Yaud qui viennent servir à Genève. « Que TOUS faut-il? » lui dis-je. Et, remarquant qu'au lieu de me répondre, elle se disposait à redescendre précipitamr ment l'escalier, je la saisis par le bras, je lentraînai dans la cuisine, et, sous ce déguisement d'une domestique de bonne maison, je reconnus la fille Marie !

« Ah! c'est toi, lui dis-je, tout en refermant la porte; tu vas alors me conter ce qui t'amène et ce que signifie ce billet que tu viens de soustraire à mes regards. » Gomme elle ne se hâtait pas de parler : « Songe bien, ajoutai-je, que tout mensonge serait ici dangereux, car il n'aboutirait qu'à détourner sur toi la sévérité de la police, au lieu de la laisser se diriger sur celui qui t'envoie. Alors elle sortit le Ullet de dessous son mouchoir,et me l'ayant livré : o Je me moque bien de la police, s'écria-t-elle d'un ton plein d'effronterie; j'apportais une lettre à madame Miller pour qu'elle la remît à des dames qui logent chez elles. G'est tout, et ce n'est pas de quoi me faire pendre, je crois!... A présent, laissez-moi partir. — Un moment, lui dis-je, pendant que j'ouvrais le billet pour m'assurer que ce devait bien être là Tobjet de son message. » Mais, pendant que j'étais occupé à le lire, madame Miller ren*

70 ROSA Er GËRTRUDE.

ira. Alors» sans en avoir l'air, j'observai attentivement sou at titude, son regard, sa curiosité même, et après que je me fui bien convaincu qu'elle ignorait absolument qui était cettt femme, et qu'en conséquence sa sortie, au lieu d'avoir été It fruit d'une criminelle complicité, avait été au contraire entièrement fortuite, je reployai tranquillement le billet, je le nm dans ma poche, et je dis à celle qui venait de me le rendre ; « C'est bon ; vous pouvez aller. »

Quand Marie se fut éloignée : « Eh bien ! madame MiUer, comment vont les choses par ici ? Notre jeune dame, à ce que je vois, a été bien souffrante. — Votre jeune dame, réponditelle avec humeur, votre jeune dame n'est pas la mienne. Quand on s'enferme tout le jour à clef, ce n'est assurément pas pour bien faire. On vous abuse, monsieur Bemier, et je vois venir que c'est nous qui porterons l'endosse de votre erreur. Ignorez-vous donc qu'elles ont vendu leurs robes et leurs bijoux pour pouvoir payer leur folle dépense à l'hôtel? ignorez-vous que l'une d'elles. . . -^ Vos propos, dame Miller, repartis-je en l'interrompant, ne sont guère charitables. Au surplus, puisque ni le jeune âge, ni l'abandon, ni l'infortune, n'ont de pouvoir pour vous rendre compatissante, voici deux motifs qui vous engageront du moins à patienter. L'un, c'est qu'avant deux ou trois semaines au plus, ces dames auront quitté votre maison pour se rendre auprès de leurs familles; l'autre, c'est que je me fais garant que vous n'aurez pas une obole à perdre sur ce qui vous sera dû par elles au moment de leur départ » Là-dessus je quittai la femme Miller, et, ayant frappé à la porte de la chambre, Gertrude vint m'ouvriré

L*on peut joger Téiat d'anxiété dans ieqtiel je retrouvai les deux amies. Sans rien dire elles interrogeaient ma figure, mon regard, chacun de mes gestes, et quand j*eus retiré le billet de ma poche : « Qu'est-ce? s'écrièrent-elles avec un mouvement de frayeur. — C'est , repartis-je, une lettre d'amour qui est principalement à votre adresse, Gertrude, mais ii*en concevez pas de chagrin, mon enfant, car elle vient du même monsieur qui vous a toutes les deux outragées à l'hô* tel, en sorte que ce n'est point ici un affront nouTeau. Il y a plus, si je ne connaissais pas d'ailleurs et par moi-même ce qu'il faut penser de celui qui a écrit cette lettre , je serais expose à le juger sans trop de défaveur, tant les sentiments qui y sont exprimés paraissent sincères , et tant la forme dans laquelle ils sont exprimés est irréprochable. Mais, mes chères enfants , c'est ainsi qu'en tout temps les loups ravisseurs , pour pouvoir approcher de leur proie , se couvrent d'une peau de brebis , et qu'ils contraignent leur voix rauque à ne faire entendre que d'innocents bêlements. » Après que je leur eus dit ces mots , je lus la lettre à haute voix. Le jeune monsieur y débutait par des excuses polies au sujet de la scène de l'hôtel dont il rejetait le malheur, en partie sur sa propre Inexpérience, en partie sur la manière

72 ROSA. Et GEUTRUDË.

toat-à-fait erronée dont j'avais interprété sa démarche ; mais en reconnaissant toutefois qu'en ces choses , une morale chrétiennement rigide, à la condition qu'eUe se laisse désabuser lorsque l'honnêteté des intentions a été plus tard reconnue, ne saurait jamais être blâmée d'avoir trop tôt pris l'alarme et d'avoir recouru à des précautions même superflues. Après cela, venant à ses sentiments envers ces dames, le jeune monsieur en faisait la peinture la plus délicate , jusqu'à ce que, passant peu à peu à Gertrude , il marquait pour elle une passion sérieuse , profonde , maîtresse de son âme tout entière , et faite , selon que le ciel en ordonnerait , pour lui valoir une incomparable félicité , ou pour le plonger dans un désespoir qui aurait au moins pour effet d'abréger certainement ses jours ; qu'au surplus, s'il s'était décidé à faire connaître l'état de son cœur, c'était dans l'intention que ces dames pussent s'expliquer ainsi l'élan inconsidéré qui l'avait porté à faire sa démarche de l'hôtel, et non point dans l'idée d'être prochainement admis à les voir, quelque désir qu'il en eût, et encore moins dans l'idée d'obtenir du retour de la part de Gertrude, quand même son repos , son bonheur et sa vie étaient à ce prix ; que son seul et incertain espoir était dans le cours du temps et dans la respectueuse ardeur de ses sentiments.

La lecture de cette lettre produisit sur ces dames la même impression de dégoût qu'elle avait produite sur moi, et peutêtre , OHume moi aussi, firent-elles, entre ce langage et celui que le comte avait naguère tenu à Rosa, un triste rapprochement; se rappelant que c'était à des protestations toutes semblables qu'elles avaient cédé pour conclure, sans la participation de leuo familles , un mariage clandestiu« Tout au moins me marquèrent-elles un grand regret d'avoir consenti à en écouter la lecture , sans aller pourtant jusqu'à insister sur ce qu'elles pouvaient y avoir remarqué de platement romanesque ou de follement exagéré. « Mes

ROSA ET GERTBUDE. 73

^fanis, lear db-je alors, ceci est la lettre, mais je ne vous ii pas encore lu le post-scriptum où est caché sous un bien dangereux artifice le pi^e dans lequel, je Tespère, tous saorez, aujourd'hui et toujours, ne pas tomber; le voici :

« P. S. Je serais à même de vous communiquer des nou- » Telles du comte que je n*ose pas confier à ce papier, tant

> je sais peu s'il vous parriendra, mais que je serai toujours

> prêt à TOUS aller porter, à la seule condition, dont je vous » expliquerai plus tard les louables motifs, que TousTouliez • bien , et sur cette lettre, et sur la Tisite que vous jugeriez

> à propos de réclamer de moi , me garder le secret le plus » absolu auprès de M. Bernier. »

La lecture de ce post-scriptum jeta Rosa dans un état extraordinaire d'agitation, a II faut alors, monsieur Bernier, que vous tâchiez de voir ce jeune monsieur, s'écria-t-elle, il faut que vous l'imploriez, que vous le conjuriez, que vous lui promettiez notre éternelle reconnaissance s'il veut bien nous faire savoir , par votre entremise , des nouvelles du comte... Ahl moi-même, moi-même, si j'en avais la force, yîraîs me jeter à ses pieds... Mais j'y songe, vous, Gertrude, accompagnez M. Bernier, courez, volez, qu'avant une heure yaâe su du moins si je dois attendre encore mon Ludwig, ou s'il ne me reste plus qu'à mourir de la douleur de l'avoir perdu!... »

En achevant ces paroles, Rosa se rejeta contre le dossier àe la bergère , les yeux secs , et en proie néanmoins à de convulsifs sanglots.

« Rosa, Gertrude, leur dis-je alors, car je voyais bien que celle-ci étrait prête à tout tenter pour soulager l'angoisse de son amie, il n'y a ici qu'un artifice grossier et pas l'ombre de nouvelles du comte. Cet homme, écoutez-moi bien, n'avîsc qu'aux moyens de vous arracher à ma garde pour vous laire tomber dans les rets de son libertinage. » Et comme ft ce mot elles frémirent toutes les deux d'horreur et de honte,

7& RDS A ET 6ERTRUDE.

« dans les rets, répétai-je de son libertinage, et j'en ad coït preuves dont j'avais cru pouvoir jusqu'ici épargner à vos oreilles le sale récit » Alors je leur contai , en termes mé* nages, 1 histoire de la lettre, celle de mes rencontres succèsrives avec le jeune monsieur , celle de mou aventure chez la fille Marie , et comment enfin c'était par Tintermédiaire de cette détestable créature que, tout à Theure , et par une favetir signalée de la bonne Providence, la lettre était tombée entre mes mains au lieu de tomber directement dans les leurs. Ce récit leur fit la plus sinistre et la plus profonde impression, en telle sorte que, toutes tremblantes encore à la pensée du danger qu'elles avaient couru , elles venaient de se rapprocher instinctivement de moi, lorsqu'on frappa à la porte de la chambre. Alors elles poussèrent un cri , et se jetant au devant de mes pas elles me conjuraient de ne pas ouvrir. Mais je ne tins aucun compte de leurs obsessions^ et, ayant au contraire ouvert sur-le-champ, je vis dans la cuisine un des enfants Miller, et , sur le seuil même de h chambre, un homme que je reconnus à ses Insignes pour être un agent de police.

« Excusez, dit cet homme en se découvrant, mais, sur la dénonciation de la fille Marie, qui a, dit-elle, inddemment découvert la retraite de ces dames, j'ai été chargé de Tenir réclamer leurs papiers, afin qu'on puisse régulariser leur position. » Plus mortes que vives à cet humiliant discours, les deux amies gardaient le silence. A la fin, Gertrude s*adressant à moi : « Tout ce que je sais de notre position , monsieur Bemier, c'est que nous étions portées toutes les deux sur le passe-port du comte , en sorte que, jusqu'à son retour, nous n'aurons absolument point de papiers à remettre. — Faites tout uniment cette déclaration, dis-je alors à l'homme dans le but d'abréger sa visite , et ajoutez que moi, le pasteur Bemier, je passerai au bureau de police pour m*en faire le garant , et pour m'euteûdre au sujet des me-

sures qa*il y a à prendre afin de régulariser la position de ces dames. » L'homme sortit aussitôt pour aller faire son rapport, et, après que je fus resté encore une heure auprès de Rosa et de Gertrude dans le but de leur rendre un peu de calme et quelque sécurité , je dus , avant d'avoir eu la satisfaction d'y être parvenu , les quitter pour aller à mes

c'est ainsi que, malgré tous mes efforts, le danger et Tbamiliation menaçaient de plus en plus près mes deux protégées. Sans doute je m'applaudissais d'avoir été conduit sur leur chemin pour leur être en aide , et je comprenais qu'à celte heure même, par une grande faveur du ciel, je venais de les préserver du plus imminent péril qu'elles eussent encore couru ; mais d'un autre côté , à voir de quelle sorte de poursuite elles étaient Fobjet, et à combien de perversité , d'astuce, d'opiniâtre perfidie elles se trouvaient en butte, je désespérais d'être toujours aussi heureux , en sorte que le découragement s'emparait de moi. Mais la pensée d'aller faiblir dans une œuvre si évidemment commandée par les premiers préceptes de la charité évangélique me causait une vive honte, et, venant à songer alors au divin exemple de notre sauveur Jésus-Christ , je rougissais avec contrition d'avoir pu broncher ainsi dans ma voie et je reprenais courage pour poursuivre. Toutefois c'étaient plutôt ici les fatigues de la chair qui, bientôt lassée, demande grâce et repos, que cène pouvaient être les vraies suggestions de mon cœur, car je m'étais attaché davantage à ces deux infortunées à mesure que je m'étais plus occupé d'elles , et, en mainte occasion, les voyant si déchues et si abandonnées, la pitié était descen-

ROSA ET GEETRUDE. 77

due jusqu'au fond de mes entrailles. L'âge , d*ai]leurs » nous rend plus enclins à une paternelle tendresse envers la jeunesse confiante, et si à la vérité ces deux amies avaient mérité leur épreuve, en violant, à l'égard de leurs familles, le pins sacré des commandements, elles possédaient néanmoins tonte sorte de bonnes qualités, et il m'arrivail souvent,, à les trouver si crédules au bon et à l'honnête, si reconnaissantes à l'affection et à la tutelle, de m'imaginer qu'elles avaient été garées tout autant par leur propre innocence que par leur insoumission à la loi de Dieu. Rosa avait toutes les étourderies mais toutes les raretés aussi d'une âme sensible, confiante, passionnée; toutes les inexpériences d'un cœur jeune, ardent, enflammé, mais tous les avantages aussi d'un naturel expansif, tendre et plein d'ouverte vivacité. Pour Gertrude, qui m'avait d'abord paru ressembler de tout point à Rosa, j'avais insensiblement reconnu qu'elle était plutôt encore exaltée que naturellement ardente , et que c'était au tour plus réfléchi de son caractère , autant qu'à une raison plus formée, qu'il fallait attribuer l'ascendant qu'elle exerçait sur son amie. Une sorte de mélancolie pensive, l'instinct de la sollicitude , le feu du dévouement, tels me semblaient être les traits distinctifs de son âme , et si elle était d'ailleurs aussi sincère, aussi franche, aussi droite que Rosa , c'était plus encore chez elle le résultat d'une sérieuse élévation que ce n'était, comme chez Rosa, l'effet immédiat d'un naturel incapable d'aucune feinte et transparent d'ingénuité.

Du reste ces diversités qui s'étaient développées sous mes yeux se marquaient chaque jour davantage à mesure que la position des deux amies devenait plus cruelle et leur destinée plus incertaine. Rosa , les premiers jours si brillante d'all^esse et de bonheur, avait promptement tourné moins encore au chagrin qu'au trouble , qu'à l'agitation , qu'aux transports ; et c'étaient les secousses bien plus que les tristesses de son âme qui par deux fois déjà avaient brisé son

78 ROftA ET GBIiTBUDE.

corps , eoflammé son sang et fait ûMàr sa fraîche santé 80us les étreii^tes d'une fièvre brûlante. Gerlrude, au contraire» plus vite atteinte que son amie par les avant-coureurs du dés* enchantement et de Tinquiétude, mais bien plus qu'elle ausa maîtresse de ses impressions , s*était maintenue dans une sorte de souffrance tempérée par le courage et distraite par le dévouement, en telle sorte que , malgré les soins assidus qu'elle prodiguait nuit et jour à son amie, dont l'état lui causait de si vives alarmes , non-seulement elle avait conservé sa santé, mais son visage , hormis une pâleur plus habituelle, ne portait aucunement encore des traces de rongeante doo-<' leur, ni de maigreur maladive.

Ce même jour, dès que j'eus achevé mes affaires, Je me ren* dis au bureau de police. La nature même de la dénondatîoa qu'y avait faite la fille Marie, comme aussi le fait que cette dénonciation y était parvenue par son entremise , avait nata-* rellement agi sur l'esprit des employés, et j'eus à répondre là, au sujet de la condition de ces dames et de leurs moyens d'existence, à telles questions dont la moins avilissante ellemême, si elles avaient pu l'entendre, aurait porté dans leur âme pudique les inconnus bouleversements d'une irrémédiable épouvante. Moi-même, j'étais navré jusqu'au fond du cœur d'avoir à les subir, et il fallait que je pesasse de toute h force de ma prudence sur l'essor de mes sentiments en révolte , pour n'éclater pas, au milieu de tout ce monde, en plaintes amôres contre l'accueil fait aux insinuations d'une créature infâme qui n'avait eu d'autre mobile que celui d'exercer une basse vengeance ; contre l'indifférence administrative qui, confondant les témoignages, appelait la chasteté elle-même à venir se justifier de dérèglements qu'elle ignore , enfin contre la curiosité personnelle des assistants qui , pour se satisfaire, tenait sur la sellette un vieux pasteur dont la seule apparition aurait dû suffire pour écarter de ses prplégées l«iit injwrieiix soupçon,,. M^îis de p^reijs prppp^

n'enssent fait qu'ébruiter sans profit un scandale déjà bien assez affligeant, en sorte que je me bornai à déclarer la position de ces dames, à me faire le garant de leur irréprochable conduite, et à promettre que, sous peu de semaines, j'aurais à i»^senter leurs papiers en règle. Alors seulement , le chef des employés , mû sans doute par un sentiment de regret autant que de justice , me témoigna les égards auxquels je m'étais cru droit d'emblée, et, voulant me marquer sa bonne Tolonté , m'invita à passer au bureau des passe-ports afin d'y Tériûer si celui du comte n'y aurait point été enregistré à sa date , auquel cas , la situation de ces dames , devenant sur l'heure su£Ssamment régulière, on se ferait un plaisir de leur délivrer une carte de séjour. Lui-même m'accompagna à ce bureau, où, pendant qu'il procédait à l'examen du registre, je vis, parmi d'autres paperasses éparses sur un pupitre , le passe-port du jeune monsieur, qui venait d'être ^îsé pour Bâle, à la date de la veille. Ceci me causa quelque consolation; et, bien certain cette fois que dans ce cas particulier j'avais surpris la vérité, j'en conçus l'espérance que très prochainement mes jeunes dames allaient être délivrées des pièges et des embûches de cet audacieux pervers, et que BOUS pourrions dès lors procéder en commun et avec avantage à leur réconciliation avec leurs familles. Du reste , on ne trouva rien sur le registre, et ces messieurs eux-mêmes s'expliquèrent cette lacune par ce que je leur appris du comte qui avait dû, sur la nouvelle de la mort de son père, repartir en toute hâte pour Hambourg, et même éviter avec soin des formalités qui auraient eu pour effet de prolonger son séjour à Genève quelques heures de plus.

Les jours suivants il ne se passa rien de fâcheux, en sorte que ce répit inespéré , après tant de tracasseries et de secousses, sufBt , quelque ingrat qu'il fût, pour hâter le rétablissement de Rosa. Les Miller eux-mêmes paraissaient , sinon plus prévenants ou mieux disposés à Tégard de ces dames, du moins plus indifférents à ce qui les concernait , et j'attribuai ce changement aux deux motifs que je leur avais donnés pour les engagera patienter. D'ailleurs, aucune nouvelle démarche n'avait eu lieu de la part du jeune monsieur depuis sa lettre à Gertrude ; et je comprenais de reste qu'ayant échoué si pleinement dans cette tentative directe et décisive, il regardât désormais la partie comme perdue et qu'il se fût mis en devoir de quitter le pays pour aller tenter la fortune sur un autre théâtre.

Aussi , dès la fin de la semaine , je m'entretins de nouveau avec ces dames de l'affaire de leur réconciliation , et, après leur avoir donné mes avis, je les engageai à tenir prêtes pour le lundi suivant deux lettres à leurs familles , qui partiraient avec celle que j'aurais écrite pour le même jour. Dans Cet entretien , j'eus lieu de me convaincre de leur religieuse retour au principe d'une filiale soumission, en sorte que, hormis les réserves que j'approuvais moi-même, et

BOSA ET 6EBTRUDE. 81

qui avaient pour objet , quant ï Rosa et au comte , leur coudition désormais sainte et indissoluble d'époux bénis de Dieu et consacrés par la loi , je ne pns que donner mon entier acquiescement à tous les sentiments qu'elles se proposaient de manifester pour obtenir grâce devant leurs parents justement irrités. Au surplus , me dirent-elles , telles étaient les diq>ositi<His du comte , qu'en se montrant elles-mêmes repentantes , respectueuses , prêtes îk tous les sacrifices qu'on pourrait exiger d'elles , elles ne faisaient que suivre les con- Hàls qu'il leur avait déjà fait entendre , et qu'anticiper sur ce que lui-même s'était montré résolu à tenter le plus tdtqu'il serait possible. << Ah I que ne l'avez-vous connu , moD bon m«isieur Bemier! ajoutaitRosa;nou-seulement vous jugeriez ootre faute avec plus d'indulgence encore , tant il vous semblerait excusable que nous t'eussions pris pour guide , mais vous comprendriez que, pour avoir pu m' épouser saus la participation de mes parents , it a fallu , non pas que Ludw^ fût moins sévère dans ses principes qae celui qui l'est le plus au monde, mais seulement que, jeuue, tendre, passionné, il m'aimât comme jamais femme n'a été aimée 1... Hais il viendra , il viendra , poursuivit-elle avec le sourire exailé de l'espérance certaine, vous le connaiuez alors , TOUS l'aimerez , vous le bénirez, et mon bonbeur sera inexprimable , car ponr qu'il compte, pour qu'il soit saint devant Dieu et devant les hommes, le baptême de l'honneur, de la probité , de la vertu , c'est de mains comme les vôtres, mon digne monsieor Bernier, qu'il iaut l'avoir reçu ! » En adtevant ces paroles , Rosa se jeta avec effusion dans mes bras, et, bien que j'eusse beaucoup ii ledireà ce discours où édataient à la fois l'inconséquence des jugements et l'emportement de la bienveillance elle-même , je ne pus que laisser cette enfant, i peine rétablie et encore si frSle, me pr^ d^er des témoignages dans l'cxagCiaiion même des< son âmeardente se trouvait à l'aise cl cummc au grai

82 BOSA ET 6ERTRUDE.

au sortir de cet étouffoir d'inquiétudes» de craintes, d*aQ« goisses, que Tincertitude « le délaissement et rbumiliatioi: avaient progressi?ement formé autour d'elle.

Après cet incident qui nous a?ait détournés de notre objef , Gertrude y revint , et elle me dit qu'il y avait d'autant plut d'urgence à écrire à leurs parents , que , s'étant occupée b veille avec Rosa de faire un inventaire de leurs ressources» il s'était trouvé qu'après avoir déduit des trois cents francfl qu'elles avaient apportés de l'bôtel les frais relatifs à leura deux robes et à quelques menus objets d'indispensable nécessité , il leur resterait à peine de quoi payer aui Miller cinq semaines de séjour cbez eux ; qu'à la vérité elles possédaî^it encore deux ou trois bijoux de quelque valeur , mais doni elles seraient bien jalouses de ne se dessaisir jamais ; les uns consistant en quelque or qui servait de garniture à des por« traits de leurs parents , les autres en anneaux de souvenir, en deux chaînes échangées entre elles à l'âge de douze ans . le jour môme où on les leur avait données, enfin ralliance de Rosa. Je leur dis à ce sujet que n'ayant moi-même rien d'accumulé , à cause de la modicité de ma paie , sur laquelle nous avions vécu mon fils et moi , je ne pouvais pa3 leur garantir dès à présent qu'elles seraient toiyours à portée de conserver ces objets , mais que , bien certainement , tant que je pourrais les aidçr de mes petites ressources çourantesi nous pourrions éloigner le terme auquel il serait devenu indispensable de s'en défaire ; qu'au surplus il était bien peu probable qu'elles dussent en venir là , puisqu'il ne s'écoulerait pas plus d'une quinzaine de jours avant que la réponse à leurs lettres eût eu le temps de nous parvenir, et qu'en at« tendant , à la condition d'observer en toutes choses une stricte économie , elles seraient dispensées de vendre le reste de leurs effets. Rassurées alors par ces paroles , elles me firent voir, avec cette sorte de gracieux contentement qae donne toujours la conscience d'avoir triomphé du dénû-*

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ment par Tordre et le travafl , rarrangement qu'elles entretenaient dans leurs chambres , dans leurs bardes , dans leurs Taljses; les Têtements encore assez sortables qu'elles s'étaient faits des débris de leurs anciennes parures ; leurs bas, leurs gants et jusqu'à leurs chaussures raccommodés de leurs propres mains , et les règles qu'elles s'étaient imposées pour assurer autant que possible la durée de leurs modiques ressources. J'applaudis à ces soins bien entendus , et » tout en leur sachant bon gré en moi-même d'atoir su prendre ainsi les sévères habitudes de leur condition nouyelle , je leur dis : « N'est-ce pas, mes enfants, que la détresse a ses leçons et l'épreuve ses plaisirs? Ainsi , bénissons Dieu qui n*a point voulu que cette coupe ne fût rien qu'amère, et tâdions dé profiter de l'adversité pour nous approvisionner de patience, d'humilité et de charité I » Là-dessus je les quittai , les laissant cahnes , reposées , et jusqu'à un certain point doucement réjouies.

Le lendemain , j'eus le plaisir de voir ces dames à i'é" glise, où, sur la demande qu'elles m'en avaient £iite, je prêchai de nouveau ce même sermon que j'avais composé à leur occasion sur ce texte austère : Tai dit touchant le rire^ il est insensé ; et touchant lajoie^ de quoi sert-elle? Mais soit que j'eusse mis dans mon accent plus de conviction que l'autre fois , car comment n'aurais-je pas été plus pénétré encore de la vérité de ces paroles de l'Ëcclésiaste ? soit que mes paroles s'appliquassent avec une trop frappante justesse à leur situation si changée ; soit quelque malaise de Rosa , qui était à peine rétablie , elles se levèrent pour sortir de l'église avant la fin du service. Quand il fut terminé , j'envoyai mon fils à leur demeure pour s'informer de leurs nouvelles , mais il revint sans qu'on lui eût ouvert la porte , parce qu'apparemment les Miller n'étaient pas encore revenus eux-mêmes de l'église. Comme je devais me présenter chez ces dames dans l'après-midi , je ne jugeai pas à propos d'y retourner sur Theure, au risque de leur causer une nouvelle alerte , en sorte que, pour profiter de la journée qui était radieuse, nous nous acheminâmes mon fils et moi dans la campagne.

Biais qael fut notre étonnement, lorsqu*après une promenade de trois heures environ , et comme nous tournions h dernière rampe qui conduit à notre demeure, nous aperçûmes les deux amies qui se tenaient blotties au fond de Tobscnr corridor sur lequel s*ouYre notre porte ! « Qu'esjL-ce donc, mes enfants , m*écriai-je , et que s*est-il passé ? » Alors , après que notre venue leur eut rendu la sécurité et la joie tout à la fois, elles me racontèrent que Rosa ayant pris mal durant le service, elles étaient sorties de relise pour rentrer diez eUes, mais que n'y ayant trouvé aucun des Miller qui vînt leur ouvrir, la frayeur d'être surprises sur Tescalier par rhorrible femme de Tautre jour les avait portées à s'enfuir dans la rue ; que là même, dans la crainte d'être aperçues du jeune monsieur, si par hasard il venait à passer, eUes avaient «rré pendant une demi-heure en se cachant dans les allées lorsqu'elles croyaient entendre quelqu'un venir, jusqu'à ce qu'ayant pu se faire indiquer par une vieille dame la demeure du pasteur Bernier, d'allée en allée elles y étaient parvenues, mais pour n'y trouver non plus personne ; qu'alors ellesavaient résolu d'y attendre mon arrivée plutôt que d'essayer de retourner chez les Miller, et que depuis trois heures de temps eUes étaient demeurées là sans trop d'impatience, heureuses encore de se sentir sous la protection de mon domicile et dans le voisinage de locataires qui , sûrement , leur prêteraient leur appui par considération pour moi, si , contre toute apparence, elles étaient relancées jusque dans cette retraite. Durant ce récit, j'avais ouvert l'appartement. « £h bien ! mes pauvres enfants, leur dis-je alors, vous avez fait ce qu'il y avait encore de mieux à faire, et j'y gagnerai, moi, que nous allons dîner ensemble. Seulement , comme je n'ai point de servante, et qu'à cause du saint repos du dimanche, la vieille femme qui fait notre petit service se borne à préparer le samedi notre repas du lendemain, je ne vous promets de chaud que notre cordialité, et d'abondant que le plaisir avec!

86 BOSA ET GERTRUDB.

nous TOUS verrofis k notre table. Là-dessus, aidé de mon ûls. (}ui , à cause de Textrême chaleur et pour donner an festin m petite bonne grâce d*extrà, avait été tout courant acheter m quartier de glace, je disposai sur b table un morceau de ▼ea« froid, une salade fraîche, une assiette de cerises, le pain , l€ Tm ; et quand tout fut prêt, ayant fait à Toix haute la courte prière d'habitude, je commençai à servir.

O mon Dieu, que tu as placé de biens à portée de tes plus pauvres serviteurs, et que tu as mis d'agréments dans les plus modiques de tes dons qui n'accompagnent pas toujours les plus enviées de tes dispensationsIJ'étais heureux durant ce maigre dîner, mon fils y avait le cœur ému de plaisir, et les deux jeunes amies elles-mêmes y rencontraient la première heure de vrai contentement qui les eût visitées depuis leur arrivée à Genève. La sécurité, cette douce diose ; la gratitude, ce bon sentiment; l'adversité, ce lourd fardeau qui iait paraître si consolateurs les instants où l'on s'en décharge; plus que tout cela encore, la conscience qui , lorsqu'elle est purifiée par le repentir et calmée par la résolution de réparer et de mieux faire, répand sur l'âme les fleurs de l'espérance sainte et de la joie pieuse, voilà ce qui faisait pour ces pauvres dames le charme bien légitime qu'elles goûtaient à partager notre étroit ordinaire. D'ailleurs, éptdsées de fatigue et n'ayant rien pris depuis le matin, leur propre appétit, toutà-fait à l'unisson du ndtre, faisait à mes trois plats le meilleur des assaisonnements, si bien qu'un petit fromage dû pays fut cette ibis de grand secours pour allonger la chère et pour suppléer la pitance. Après le dîner, je les introduisis dans ma chambre, où je leur fis quelque lecture, et, vers six heures, mon fils sortit avec elles pour les reconduire à leur logis. Mais, n'y ayant trouvé personne, ils revinrent bientôt après tous les trois, et ce ne fut que vers dix heures du soir que ces dames, après avoir attendu chez moi les Miller, dont mon fils guettait le retour, purent enfin r^agner leur demeure.

Lejonrsoiiaat, comme je Taqnais debonse heure à mes virâtes de paroisse , je rencontrai dans la rue l'un des peiiu Hillo' qui e'en allait à l'écoie. • Eh bisp t mon enfant, lui disje, vous êtes rentrés bien tard hier au soir? — C'est, répondit-il, qa'on a bit une belle partie de montaene. ■ lime fît alors le récit des amusements de la journée, du bon diner que l'cm avait trouvé là-haut , enfiii des collations ici de crème, là de bière et d'autres boissons, que l'on avait consommées le kmg du diemin. o C'est , ajouta-t-il , le moDslenr qui a toot payé. B Je sus alors quelle avait été la cause de la Iongue absence des Hiller, et, indépendamment du chagrin quo j'éixfiuvais à apprendre qu'ils avaient pu méconnaître mes avis réitérés au point d'accepter de semblables politesses de la part du jeune monsieur, ce lait de leur liaison désormais constatée avec an homme si dangereux me causa la plus vive alarme. Qu'allais-je devenir en effet s'il était enfin parvenu à se ménager des intelligences juKijuuduiJi^ la tiiaisuiioù]'u\;tis placé les deux jennes dames qui étaient l'objet de ses ardentes conToitises et de ses manœuvres remplies tantôt d'incroyable audace, tantôt de souplesse astucieuse ? Régoliij sitôt de prendre à tout prix telles mesures qu'il >-" je lïB trêve poorrbeurfl à mes visita"

88 ROSÂ ET GERTRUOË.

min, je me dirigeai droit sur Tatelier de Miller. Je n*y trouva qu'an ouvrier qui me dit que son maître n'était pas encore descendu à son ordinaire, en sorte que, de plus en plu: inquiet, je montai en toute hâte à Tappartement

C'est la femme Miller qui vint m'ouvrir. Dès l'abord elle me parut réservée ; mais, quand nous nous trouvâmes dans la cuisine, je crus remarquer alors que, surprise par ma venue qui ne tombait jamais sur cette heure-là, elle avait, en me voyant, comprimé et essuyé précipitamment des larmes qu'elle était en train de verser. « Qu'y a-t-il, madame Miller? » lui dis-je; puis, pour lui épargner la tentation de mentir : « Serait-ce que déjà le contact avec les vicieux a fait pénétrer le vice dans votre maison? Je sais votre équipée de hier, par votre petit garçon, et d'ailleurs, pendant que vous profaniez ainsi le jour du Seigneur, j'ai du héberger vos pensionnaires qui se trouvaient mises à la rue. » Alors, se prenant à ce dernier reproche afin d'éluder l'autre , la femme Miller me protesta qu'en ceci il n'y avait rien de leur faute, puisque, étant partis de bonne heure, après avoir laissé dans la maison les choses dont ces dames pourraient avoir besoin, et leur dîner tout préparé, ils n'avaient certes pas pu s'imaginer que l'une d'elles étant malade , et toutes les deux ne sortant jamais , elles iraient choisir tout exprès, pour se mettre en campagne , le seul dimanche de l'année où eux, les Miller, s'étalent accordé la récréation d'une panvre petite partie de plaisir. « Pauvre en effet, repartîs-je en l'interrompant , puisqu'elle est sitôt suivie de pleurs. Au surplus, où est Miller? c'est à lui que je voudrais parler. — Il est à son atelier, » répondit-elle.

« Femme Miller, lui dis-je alors, quand vous parlez ainsi , il est heureux, n'est-ce pas, que vos enfants ne se trouvent pasdansia cuisine, sans quoi ils apprendraient par l'exemple de leur propre mère comment on ment devant le Seigneur. Miller n'est pas à sou atelier : il n'y est pas même descendu

M)8A ET GERTBUDE, 99

aajamd'lin. M, Henqn'i rotre lir, à vos paroles, à vos lanneH ^nos anex easajèes ea me Toyant, je parierais, moi, qoe qixiqiK hoote Uen légitime toqs porte i vouloir me cacher •à il est. — C'est irai , » dit-«Ue alors, vaincue par mon rcirodie, car cette femme, si elle éuit faible, n'Était pas d(s- Immête. ■ Qa'a-t-il dmc fait, femme MillerT et ditei-moi tout , poiaqa'aiBsi bien , fragile comme voua l'Ctes, l'amitiâ de votre pastenr pourra, je le vois, vons devenir de bon accours. ■ Alors elle me conta en sanglotant que, pour la première fois de sa vie, son mari s'était trouvé ivre la veille au aur ; qu'à canse de ses enfants, devant lesquels il proférait des discoDTS aflreux, et aussi dans la crainte qu'il n'cITraySt ces dames par quelque scandale, elle avait dtt le laisser dans une petite auberge de Chêne où il avait passé la nuit ; que c.o matin il était arrivé au logis sombre et colère, et qu'au premier mot de reproche qu'elle avait hasardé de faire entendre, il s'était jeté sur elle et l'avaitmaltrailée; qu'alors, pour éviter du bruit , elle s'était réfugiée dans la cuisine où cllo était effectivement k verser des larmes au moment où j'avuis frappé à la porte. ■ Après s'être soulagée par ce récit, la femme Miller se tut, et elle continua de pleurer sans contrainte.

« Hélasl ma pauvre dame HUler, je vous l'avais dit, et lo e TOUS l'avait dit avant moi :

I Hmrenx cdui qui fuit des tideni

1 Et le commerce et l'exemple cdleui i

Hais, comme tant d'autres, vous avez votdu ctmipter sur vos lumières, sur votre force, sur votre sagiisse niondaiiifi , oubliant qu'il n'y a de lumière, de force et de sagesse qu'en la loi de Dieu, et que quiconque a cossé de s'y cramponmir a» milieu de ce déluge de perversités et de corrunlions C" '• delaterre, bientôt flotte, se débat, si '' parlerai à Miller; mais faites-moi

90 BOSA £T GËRTAUDE.

de?ant Dieu dé' ne plus revoir jamais le méchant qui hier vous a souillés du venin de sa société et de ses bienfaits » comme aussi de trahir auprès de moi ses démarches, quel-que insignifiantes qu'elles puissent vous paraître, s*il arrivait qu'il en hasardât de nouvelles. Car, de mon côté, je vous as* sure bien qu'au premier manque de droiture à cet égard, soit de votre part , soit de celle des vôtres, immédiatement je re* tire ces dames du sein d'une famille empoisonnée, et, rompant avec vous tous, femme Miller, je vous abandonne avec mépris à ce loup ravisseur, puisque vous aurez volontairement , et sans excuse, préféré sa garde perfide à celle du berger fidèle! 9 Saintement épouvantée par ces paroles, la femme Miller me fit un grave serment, et comme elle me suppliait avec sanglots de ne jamais l'abandonner : « Gela, lui dis-je, dépendra de vous. Dans quelle intention ce monsieur vous a-t-il traités hier î »

Alors elle me conta que ce monsieur ayant fait travailler son mari , celui-ci s'était insensiblement trouvé en relation avec lui sans qu'il y eût de sa faute, et que de petits cadeaux qu'il avait faits ensuite aux enfants l'avaient elle-même portée à le voir de plus en plus avec plaisir jusqu'à ce qu'enfin, se trouvant sur son départ, il était venu le samedi régler sou compte, et leur proposer de les régaler le lendemain en famille , et à Salève , parce qu'il voulait avoir vu cette montagne avant de quitter le pays. Que du reste il ne les avait plus du tout entretenus de ces danses depuis quelques jours, si ce n'était une seule fois, pour dire qu'il avait aimé l'une d'elles, mais que c'était folie de se faire du tourment pour des beaux yeux, et qu'à Paris, où il va se rendre, les occasions ne lui manqueront pas pour faire un mariage bien plus brillant que celui où l'amour avait été près de l'engager. « A Paris? interrompis-je. — Oui, à Paris. C'est là tout, continua-t-elle, et c'est bien trop, puisque j'ai eu ce cruel opprobre de voir Miller pris de vin, et mes enfants témoins, comme ceux dp

Noé , de r iticBe et Inr père ! — El tcmb étfs bkii sàr^ qn^ilport? — Si sôRqiieJiâlcr est durgê de loi acheminer anpiiB tôt sesmeafalesàPaRs^ — A Paris? — Oui, àParbs mon boD lau M âMi Bcmier. »

Ià-des5D5 je qnîttaî la fanme Miller, bien cxnTaiocu de la smcérité de son rail, mab Iristement persuadé, à cause de œ mensonge d*im voyagea Paris, qoaiid j*aTais tu de mes propres yeux le passe-port Tisê pour Baie, que toos ces pra|i()S, et peat-^re celte partie de montagne aussi , recouTraiotU quelque nooreau stratagème. Je me rendis ensuite auprès de ces dames pour lemr recommander de redoubler de Tigilance, e£ en même temps pour les presser de me lifrer les lettres qa'dlcs deyaieni avoir écrites pour leurs familles. Mais, à cause de leur mésaTenture d*bier, elles n^avaient pu se troit- Ter prêtes pomr le joiu* fixé , et elles Tenaient seulement de se mettre à FœuTre. Je les exhortai donc à terminer sans désemparer; et, pour éviter de leur faiie perdre du temps, jo ks qaïital presque aussitôt après leur avoir fait ces recomnaandations.

Ce même jour, à dîner, mou fils m*apprit qu'ayant ca Uoccasion d'accompagner un de ses camarades à l'hôtel d'où j'avais retiré ces dames , tout en l'attendant , il avait aperçu le jeune monsieur qui s'occupait de préparatifs de départ , et qu'ayant fait quelques questions à ce sujet , on lui avait dit qu'en effet il devait quitter l'hôtel dans la journée de vendredi. Comme tout ceci se faisait publiquement , force me fut bien de croire à la réalité de ce départ , et je ne conservai plus d'inquiétude qu'au sujet de ce bruit intentionnellement répandu que le jeune monsieur partait pour Paris, tandis que j'avais vu son passe-port visé pour Bâle.

Après dîner, j'écrivis une lettre aux parents de Rosa et à ceux de Gertrude , puis je sortis pour reprendre le cours de mes affaires qui avait été si malencontreusement interrompu. Je trouvai qu'un de mes paroissiens que j'aimais était mort le matin , et si je n'eus point à regretter comme pasteur de ne l'avoir point assisté à ses derniers moments , c'est qu'il était de ceux-là qui , en quelque temps que ce soit, se tiennent ceints et prêts à comparaître. Toutefois, cette terrestre séparation d'avec l'un de mes bien-aimés me fut douloureuse, et, en la rapprochant d'impressions bicu récentes, il me sembla comme si le bon grain s'en allait

d'antonr de moi pour me laisser perdre dans Tivraie, Ému à ces pensers , j'entrai dans une allée , et j*y donnai quelques insUnts cours à mes larmes.

Cependant, lorsque, vers huit heures du soir, je rentrai

cbez moi , j*y trouvai sur ma table deux cartes de visite où je

lus : « Le baron et la baronne de Bulou. » Ne sachant que

penser au sujet de cet incident, car je suis Thomme du

monde qui est d'ordinaire le plus à Tabri de ces distinctions,

j'aDais me forger Tidée de quelque machination nouvelle qui

se rattachait aux stratagèmes du jeune monsieur, lorsque la

Yieille qui fait notre petit service accourut dans ma chambre

pour me dire que déjà par dix fois on était venu de diez les

Miller pour me chercher de la part de ces dames. Je n'en

fus que plus convaincu qu'il s'était passé quelque chose de

ficbeux , en sorte que, reprenant aussitôt ma canne et mon

chapeau , je redescendis précipitamment dans la rue et je

courus chez les Miller.

Ce fut cette fois Gertrude et Rosa qui , de leur chambre ayant entendu le coup de cloche , accoururent ponr m'ouvrir. Tout à la fois elles me prodiguaient des caresses , elles remerciaient Dieu , elles me montraient une lettre, elles me parlaient d'un baron , si bien que je leur dis : « Êtes-vous folies, mes enfants? » Alors, m'entralnant dans leur chambre, et après que j'eus insisté pour qu'elles me parlassent Tune après l'autre , elles me contèrent en somme que l'un des amis du comte , le baron de Bulou , était arrivé déjà hier au soir à Genève avec madame son épouse; qu'après avoir fait toute sorte de recherches pour découvrir leur demeure , il avait enfin été mis sur la voie par la nièce des Miller qui est employée dans une boutique de modes où la baronne était entrée pour s'y commander un chapeau; qu'introduit enfin auprès d'elles , le baron leur avait remis une lettre du comte , et qu'à partir de cet instant elles avaient perdu la tète de joie, de bonheur, de félicité incomparable, l^^ ^^

9k BOSA ET GERTAUDB.

retombant dans ses transports de tout à Thenre , se mit k baiser tour à tour la lettre » Gertrude et moi-même. « Mais encore , repris-je , que dit-elle , cette lettre , mon enfant ? * Alors elle me la fit lire tout entière. Le comte » dans un style qui , pour l'ardeur et la tendresse passionnée des expressions , était tout-à-fait à Tunisson des sentiments de Rosa , lui marquait que , à peine arrivé à Hambourg , il y avait été atteint du typhus qui désolait cette ville , et que durant plusieurs semaines son état avait été si grave qu'im avait dû ne pas lui remettre les lettres qu'elle lui avait écrites ; qu'à peine convalescent , il les avait dévorées toutes à la fois pour ne pouvoir néanmoins , à cause de sa fublesse excessive, rendre qu'à quelques-unes des plus récentes : cette réponse à des particularités dont plusieurs étaient in* times suivait en effet ; que ne pouvant au gré de son cœur ni voler la rejoindre , ni supporter une plus longue séparation , il se décidait à accepter de ses amis le baron et la baronne de Bulou l'offre qu'ils lui avaient faite dès les premiers jours de sa maladie de venir à Genève pour les y chercher, elle et Gertrude, et pour les ramener auprès de lui ; que le baron lui remettrait tout l'argent dont elle devait avoir un pressant besoin , et qu'elle voulût bien le prodiguer plutôt que de re-* tarder d'un jour, d'une heure, son arrivée auprès de lui. Le reste de la lettre était employé tout entier en traits de ten-* dresse aussi peu mesurés que ce dernier, et un post-scriptum contenait, outre quelques nouvelles indirectement obtenues des deux familles de Rosa et de Gertrude , le désir exprimé par le comte de quitter Hambourg aussitôt qu'il serait suffis samment rétabli pour cela, et de se rendre directement au-* près d'elles pour implorer leur pardon et pour hâter une ré« conciliation qui manquait seule à son bonheur.

Quand j'eus achevé cette lecture : « Eh bien , mes chères enfants , leur dis -je alors, voici la délivrance , et il en était temps 1 Que je me réjouisse donc avec vous , et que surtout

BOaA ET GERTRUDS. 95

j'inisiste dans ce moment de bonheur , où il semble que U PtoTidence , après vous avoir éprouvées pour votre bien 4 veuille vous rendre toutes ses faveurs à la fois pour que , reli^eusement persévérantes dans vos bonnes résolutions et en commun avec le comte , qui, je le vois avec une douce satisfaction , en a nourri et formé de pareilles de son côté , vous n'ayez ni trêve , ni joie , ni sécurité « avant d'avoir porté aux pieds de vos parents l'hommage de votre profond repentir et la demande respectueuse qu'ils veuillent bien compter encore assez sur votre filiale tendresse pour vous permettre de rentrer en grâce a^iprès d'eux. Alors , alors seulement , Gertrude , Rosa , vous que j'aime tout en vous trouvant coupables , vous que je bénis tout en vous sachant rebelles, je vous accorderai ma pleine estime , et , au nom du Seigneur, ce baptême d'honneur et de vertu qui , l'autre jour encore , vous semblait si digne d'être obtenu. » Làdessus je les baisai chacune sur le front, pendant que, profondément touchées de mon discours , elles mêlaient aux larmes ingénues de la gratitude les plus saintes promesses qu'il ne tiendrait pas à elles qu'elles pussent m'écrire avant peu de temps la bienheureuse annonce de leur entière réconciliation avec leurs familles.

Après cela , nous parlâmes de l'époque de leur départ. Leur propre impatience et celle du baron lui-même , que ses affaires rappelaient à Hambourg , militaient en faveur du terme le plus rapproché; aussi, déjà durant la visite , l'on avait parlé du surlendemain , mercredi , mais la baronne avait insisté pour que l'on différât jusqu'au jeudi. Je leur dis à ce sujet que , quelque intéressé que je fusse à jouir le plus longtemps possible de leur société , dont la privation allait m'être cruelle, je les encourageais néanmoins à partir au plus tôt , qu'elles fissent donc leurs préparatifs à cet effet , en disposant leurs valises et en réglant leur compte avec les Miller, et (ju'au surplus » en allant rendre au baron sa visite ,

96 ROSA Et 6£RTR0D£.

j'aurais soin d'insister moi-même sur la convenance de hât^esr leur départ Elles furent bien réjouies de Toir que mon nion s'accordait ainsi avec leur désir, et, après qu'elles m\ rent demandé la grâce que mon fils voulût bien les accoD[ii>ai* gner le lendemain dans la ville pour y faire quelques emplettes , je leur demandai moi-même celle de me retirer:. Elles y consentirent k regret et en me comblant des plus témo^ages de reconnaissance et d'affection.

Cet incident inespéré rendait iûatile, et peut-être inonoor^ ton , l'envoi de nos trois lettres , car il y avait en effet plus d'avantages à espérer des avances empressées et directes que le comte se proposait de faire, quMl ne pouvait y en avoir à ce que je vinsse me placer ofiBcieusement entre les deux familles et leurs enfants. D'ailleurs nos lettres, outre qu'elles faisaient allusion à une situation de détresse et d'abandon qui n'existait plus, auraient par cela même le désavantage de faire paraître la démarche des deux dames comme étant le résultat forcé de la nécessité, et non comme étant celui d'un mouvement de repentir spontané et de retour volontaire. Je renonçai en conséquence à faire partir nos trois lettres.

Dans la journée, je me rendis à l'hôtel de la Balance^ où était logé le baron, et je fus introduit auprès de lui. C'était un homme du grand monde, âgé d'environ trente-cinq ans, de manières assez courtoises, et qui m'exprima en termes fort respectueux, tant en son nom personnel qu'au nom du comte, la reconnaissance dont ils étaient tous les deyx pénétrés au sujet des égards et de la protection dont j'avais entouré les deux jeunes dames. De mon côté, je lui témoignai que j'étais heureux de leur avoir rendu quelques services dont elles s'étaient montrées tout-Hait dignes par l'honnêteté de leurs

sentiments et par la confiance dont elles avaient fait preu\ ! envers moi ; puis, passant k leur situation à Tégard de leur \ familles, je déclarai avec franchise que je serais pour regret • ter ces services si la suite me montrait que je les eusse ren • dus à deux jeunes personnes capables de demeurer volontairement dans cette situation à la fois irrégulière selon le monde! et coupable devant Dieu. Le baron , m'interrompant alors , marqua une entière conformité d'opinion avec moi sur ce point important, et il m'assura , en confirmation de ce que j'avais appris par la lettre, que le comte était résolu de travailler avant toute chose à faire cesser cette situation, et que c'était là, à côté de l'impatience bien naturelle où il était de revoir son épouse, le principal motif qui l'engageait à renoncer, pour la faire revenir à liambourg, au projet précédem-ment formé d'un voyage en Italie.

Ces déclarations me causèrent une agréable satisfaction. Passant ensuiteà un autre sujet, je parlai du départ, en manifestant le regret que madame la baronne ne fût pas présente pour donner son avis et pour faire prévaloir ses convenances. « Par malheur, me dit-il, elle se trouve être un peu indisposée aujourd'hui, sans quoi elle serait déjà venue pour joindre ses remerchaents aux miens; mais qu'à cela ne tienne, monsieur, l'avis de la baronne c'est de partir mercredi soir, ou encore mieux jeudi de grand matin. Je crois qu'il est plus prudent de prendre dèsà présentée dernier parti, et, dans ce cas-là, nos deux jeunes dames se transporteraient la veille à l'hôtel. » Ce point réglé, je me levai , et après avoir répondu de mon mieux au salut cérémonieux du baron , je sortis de rhÔteL

Tout en cbemmant je rendais grâce à Dieu de ce qu'en amenant ainsi à point nommé la délivrance de mes jeunes protégées, il me délivrait moi-même de solUcitndes qui n'auraient pu que devenir de jour en jour plus cruelles, lorsque, ayant rencontré Miller qui revenait de conduire les meubles

à Tentrepôt da roulage, j'appris de lui que tout à l'heure le jeune monsieur avait pris en chaise de poste la route de Paris. « C'est heureux pour moi comme pour vous , ajouta Miller d*im air ouvert qui me fit plaisir, car que sais-je où m'aurait entraîné cette connaissance ! Pardonnez-moi ma faute, monsîear le pasteur, et comptez qu'en voilà pour longtemps. » Cette nouvelle, comme on peut le croire , vint compléter la satisfaction que j'éprouvais déjà en effaçant jusqu'aux derniers vestiges de la crainte que m'inspirait la présence du jeune monsieur à Genève tant que mes deux jeunes dames s'y trouvaient encore. £t comme j'avais continué de cheminer, je les aperçus elles-mêmes qui, en compagnie de mon fils, s'achetaient aussi des chapeaux de voyage dans la même boutique où s'était pourvue la baronne. J'y entrai aussitôt afin de les prévenir de ce qui venait d'être réglé entre le baron et moi au sujet du départ La nièce des Miller, qui se trouvait présente , demanda à cette occasion si elle devait adresser une note à part pour le paiement de ces deux cha^ peaux , ou s'il était indifférent qu'elle les portât en compte sur la note de la baronne. « Cela n'est point indifférent du tout, reprit Rosa en riant, car pour l'heure , ma chère Louise ( c'était le nom de cette jeune fille qu'elles avaient vue quelquefois chez les Miller ) , tous nos fonds sont encore entre les mains du baron , et nous serions vraiment bien embarrassées de vous payer. » Là-dessus nous sortîmes ensemble de la boutique, et, après que j'eus achevé de rendre compte à ces dames de ma visite au baron , je les laissai poursuivre le cours de leurs emplettes, pour reprendre moi<* même celui de mes affaires.

Le lendemain, en me levant, je troavai sur ma table deux chaînes d*or et nn billet ainsi conçu :

« Mon cher monsieur Bemier,

» Les deux chaînes que tous trouverez ci-jointes ont été jusqu'ici entre Gertrude et moi Temblème de Famitié qui nous lie ; c'est le vœu commun de nos cœurs qu'elles deviennent désormais celui de l'affection reconnaissante qui nous liera jusqu'à notre dernier soupir à vous et à monsieur votre fils. Faites-nous donc la grâce de les accepter à ce

titre,

Je regrettai que ces dames eussent jugé à propos de nous faire un présent à mon fils et à moi, mais je ne pus qu'être bien touché des témoignages excessifs et toutefois sincères dont elles le faisaient accompagner. Tout aussitôt mon fils se rendit chez elles pour leur marquer, en mon nom et au sien, nos sentiments de gratitude. En y arrivant, il trouva que leurs valises avaient déjà été transportées à l'hôtel, et qu'ellesmêmes , après avoir achevé de régler leurs comptes avec les Miller, s'occupaient de faire quelques petits cadeaux aux enfants , et un legs de bardes à leur mère. Après quoi, prenant

coogé de leurs hôtes, elles prièrent mon fils de vouloir bien les amener d'abord auprès de moi pour me faire leurs adieux, et d*ajoater à cette grâce celle de les conduire ensuite à la Balance.. Tout à l'heure donc je reços leur visite. Elles étaient , comme il est naturel, remplies de joie et brillantes de gaité , jusqu'au moment où il fallut nous séparer. Alors leurs larmes coulèrent Après leur avoir donné mes derniers avis , je les baisai tendrement , et elles sortirent avec mon fils.

Qaand elles se furent éloignées, ce Ait à mon tour de donner cours à quelque attendrissement. Sans doute, et je m'en aperçois chaque jour davantage, Tâge, la sénilité nous rendent moins maîtres, aux émotions qui se rencontrent, de contenir nos pleurs ; mais sans doute aussi les services attachent ^ ceux à qui on les a rendus; l'adversité, chez ceux qu'elle amende, intéresse à juste titre; Taffection et les caresses de cœurs ingénus sont douces à l'accoutumance, et à toutes ces causes j'éprouvais ce même vide douloureux qui me visite quand je perds celles de mes ouailles qui m'ont donné à la fois de la besogne et du contentement , de l'inquiétude et un juste espoir. J'ouvris l'Évangile, et, après que je m'y fus fortifié par quelque lecture, j'adressai à Dieu une fervente prière pour qu'il daignât protéger et prendre sous sa garde les deux jeunes amies que je venais de voir bien probablement pour la dernière fois.

Cependant, vers deux heures après midi, comme j'étais h table avec mon fils, la vieille entra dans la cbambre en disant qa*une jeune fille demandait à me parler : c'était la nièce deg Miller. Cette jeune fille venait me conter qu'étant allée tout à rheure porter son mémoire à Thôtel, le baron, qui se trou^ vait dans ce moment-là sur le seuil, lui avait dit en la voyant qu'elle eût à revenir dans la soirée , parce que madame la baronne était sortie ; que là-dessus elle s'en retournait sans défiance , lorsqu'en passant devant la poste , elle avait reconnu un garçon de l'hôtel qui y commandait au nom du baron quatre chevaux pour trois heures précises. Je me mis à rire : « C'est pour trois heures du matin ! ma chère enfant ; leur projet a toujours été de partir demain au petit jour ! Va, va, ne crains rien, et sois sûre que tu peux faire en toute sécurité un crédit de quelques heures aux person* nés à qui je confie ces deux jeunes dames pour un long voyage. » La nièce de Miller rit alors de sa méprise , et , après qu'elle se fut excusée d'avoir troublé mon diner, elle se retira.

Dès qu'elle se fut éloignée pourtant, je ne sais quel scrupule me prit dont je fis part à mon fils qui m'avoua l'avoir eu ême instant que moi , en sorte que nous nous levantes

BOSA KT GERTRUDB. 103

spontanémait de table pour doos acheminer ensemble vers ia Balance , sans d'ailleurs noas être renda compte d'ancun motif raisonnable qui dût nous y porter. La première per-» siMine qne noos rencontrâmes anx approches de rhôtel, ce fat la nièce des Miller qui nous apprit que, par un scrupule tout semblable au nôtre, elle avait pris le même chemin que BOUS, et qu'elle avait bien lieu de s*en féliciter; qu'en effet» déjà avant qu'elle arrivât l'on avait amené les chevaux , et qne le baron allait bel et bien partir sans la payer, lors-> qu'elle aTait été droit à lui pour le prier, par devant ces dames, de vouloir bien lui régler son compte. « £h I mais « c'est vrai , mon enfant , s'était-ii écrié en contrefaisant Tétonnement , n'allais-je pas t'oublier I » Je n'écoutai pas la fin de ce récit, et m'étant mis à la course j'arrivai dans la cour de l'hôtel juste au moment où les chevaux venaient de s'ébranler pour partir. « Monsieur Bernier, monsieur Bernier ! » s'écrièrent en me voyant Rosa et Gertrude. A ces exclamations le postillon arrêta, et le baron, qui jusqu'alors n'avait rien dit, s'empressa aussitôt de me faire toute sorte de civilités.

J'étais vraiment embarrassé de savoir que dire ou que faire, car, sans que j'eusse rien de direct à articuler, de plus en plus néanmoins, depuis le récit que la nièce Miller venait de faire devant moi, les défiances arrivaient au galop dans mon esprit «Mais quoi! dis-jeàtout hasard, madame la baronne n'est point ici ? — Elle nous a devancés par le bateau , ré* pondit alors le baron , afin d'avoir le temps de visiter Lausanne, où nous la trouverons ce soir. » Alors, me ressouvenant tout à la fois que, cette baronne, je ne l'avais point vue ; que hier elle était indisposée et aujourd'hui en voys^e; que tout à l'heure ce même monsieur avait insinué auprès de la nièce MUler qu'elle y serait dans la soirée alors qu'il devait la savoir à Lausanne, mes défiances se transformèrent SQiid^inement en vive alarme , et je résolue 4e towt W\

iOk ROSA ET 6ERTRU0E.

pour empêcher peut-être un irrémédiable malheur. « Rosa, Gertrude, dis-je ayec autant de sang-froid qu'il me fut pos« sible, vous ne pouvez décidément pas partir seules avec mon-sieur, les convenances s'y opposent » Puis, m'adressaot au banm : « Pardonnez mes scrupules , monsieur, et trouvez bon qu'à cause de mon âge et de mon caractère, je prenne place dans la voiture jasqu'à ce que nous ayons rejoint madame la baronne. » Tout en disant ces mots, j'avais entr*ouvert la portière, lorsqu'un coup de fouet se fit entendre, les chevaux partirent, et je fus renversé sur le pavé. « Arrêtezles ! arrêtez-les! » criai«je de toute ma force. Mais déjà mon fils, qui s'était précipité à la tête des chevaux, tirait vigoureusement de côté celui de droite. Alors le postillon arrêta ; et presque aussitôt je me trouvai dans les bras de Rosa et de Gertrude , tandis que le baron accourait pour me prodiguer à la fois les plus vives excuses et les égards les plus empressés.

« Ce n'est rien , dis-je en essuyant le sang qui découlait sur mon visage de je ne sais quelle insignifiante contusion, que je ne vous retarde pas ! » Puis, montant le tout premier dans la voiture par devant la foule que cet incident avait rassemblée, j'y pris place sur le revers; Rosa, Gertrude, remplies d'épouvante, s'y précipitèrent après moi ; enfin le baron entra à son tour, mais, voyant qu'on lui avait réservé nue place du fond, il insistait poliment pour que je voulusse bien l'occuper. « Ne faites pas attention, monsieur le baron , lui répondis-je ; mon affaire à moi, c'estd'être où sont ces dames jusqu'à ce que nous ayons rejoint la baronne, et ce n'est pas du tout d'être ici plutôt que là. » De guerre lasse «il céda, eu sorte que nous nous trouvâmes placés face à face, lui à côté de Rosa, et moi à côté de Gertrude* Alors le fouet claqua de nouveau, et les chevaux partirent au grand trot.

Notre situation était étrange en vérité, et nos attitudes bien diverses. Pendant que, moitié civil et moitié circonspect , Iti

ROSA ET GËRTBUDE. 105

baron gardait nu silence éqoivoqne, Rosa et Gertmde, peinées de mon accident et mécontentes de ma démarche, demeuraient contraintes, la pâleur sur le visage et des larmes dans les yeux. Moi seul j'étais aussi satisfait que déterminé, et, n*était le vacarme que faisait la voiture en roulant sur le pavé, j'aurais été, je crois, d'humeur à égayer l'entretien. Aussitôt que nous fûmes hors de la ville : « Il me parait, dis* je en souriant, que ma compagnie n'est ici du goût de personne, quand déjà, en ce qui me concerne, ce n'était guère ma convenance, je l'avoue, de partir ce soir pour Lausanne. — C'est qae votre compagnie, monsieur, dit alors le baron, qni en tout autre moment serait agréable aux trois personnes réunies ici , ne saurait plus désormais que leur être une offense. — J'en tombe d'accord, repris-je. Maisvoid en toute franchise mon idée, monsieur : ou bien les appréhensions qui m'ont porté à me placer dans cette voiture sont sans fondement, et alors je vous garantis à l'avance telles excuses qu'il appartiendra ; ou bien elles sont fondées et alors, vous Rosa, vous Gertrude, il vaudra la peine qu'au risque devons avoir déplu un moment, je vous aie sauvées d'un guet-apens...— Gomment! s'écria alors le baron avec un courroux superbe, c'est à l'ami du comte, et par devant son épouse, que vous osez faire entendre un pareil langage ! C'est entre cette épouse et le baron de Bulou, directement investi des pouvoirs et de la confiance du comte, que vous prétendez, vous, inconnu, vous placer de vive force, comme un ignominieux gardien de mes démarches, comme un outrageant surveillant de l'hon* neur de ces dames !... Je ne le souffrirai certainement pas. Aussi, monsieur, au premier relais, ayez à prendre votre parti , et je vous y invite ; ou je prendrai le mien, je vous en donne ma parole I » A ce discours, les deux amies marquèrent la vive douleur qu'elles éprouvaient en voyant ainsi mes intentions méconnues ; puis , s'adressant à moi , elles me copjurèrept au nom de la lettrç du comte, au nomduçoqnte

Im-méme, de ii*avf»r ni soopçon, m défiance, ni crainte. A Accompagncz-nouB , ajoutaient-elles , mon cher mon^ear Bernier, mais que ce soit pour nous gratifier pins longtemps du plaisir de votre présence , ponr revenir tout à Theure de vos préventions et de vos alarmes, surfont pour qu'il ne soit pas dit que vous nous ayez quittées au mifien d*ua malentendu qui oppose Tun k l'autre les deux hommes les plas généreusement dévoués à nos intérêts et les mieux faits pour 0'estimer et se comprendre; »

Pour moi, bien résolu que j'étais de n'abandonner partie qu'à bonnes enseignes, je ne relevai ni le propos du baron , ni les sollicitations de ces dames, mais reprenant l'entretien : «Je présume, mes chères enfants, leur dis-je, que l'on foos conduit à Bâle, d'où ensuite, si vous en réchappez, vous pooT'» rez descendre le Rhin, a  ces mots, le baron demeura impassible , mais les deux amies : « Si nous en réchappons !.«• que voulez-vous donc dire , monsieur Bemier 7 — Je veos dire.. . » Ici le baron interrompant : «£h I ne voyez-vous donc pas, mesdames, que ce sont des fantasmagories comme cellelà qui ont porté monsieur à nous imposer d'office son ignominieuse surveillance? — £n effet, repris-je avec le plus grand sérieux, ce rendez-vous à Bâle est tout justement ce guet-apens dont je parlais tout à l'heure, n Al(n*s le baron se prit à rire et s'adressant encore aux deux amies : « Mais vous ne m'aviez pas dit, mesdames, que M. Bernier fûtsujet à ces sortes d'hallucinations. Du reste , tranquillisez-vous , bonhomme, Bâle est en dehors de notre route qui est d'arriver à Hambourg par la plus courte voie. » Pendant cet entretien , Rosa et Gertrude me regardaient avec autant de surprise que de tristesse , comme* si elles eussent été affligées tout à la fois de m'entendre débiter des extravagances et de voir le baron les prendre elles-mêmes à partie pour déverser sur moi le sarcasme et l'ironie.

Cependant à Yersoix, qui est situé sur la frontière du can-

ROSA Et GERTRUBE. 107

ton, à une lîeBe de Genève, la voiture s'arrêta.' « Qu'est-ce ? » demanda le baron. Au même instant la portière s'ouvrit, et un gendarme parut, qui demandait les passe-ports. La vue de ee brave homme me fit plaisir. « De passe-port, je n'en ai point, Ini dis-je, parce que je suis du canton et que je ne vais qu'à Lausanne ; mais voici monsieur qui va vous délivrer le flien et celui de ces dames. » Le baron sortit en effet son portefeuille de la poche de son frac, il y prit le passe-port pour le remettre au gendarnie , puis se ravisant : « Je descendrai an bnreafa, » dit-il. C'est ce que je désirais ardemment. Mais il se garda bien d'en rien faire, et comme s'il eût également craint ou que jel'accompagnasse au bureau, ou que je restasse seul avec ces dames, à peine eut-il mis pied à terre qu'il livra le passe-port. C'était l'instant d'agir. « Gertrude, dis-jc tout bas d'un accent aussi pressant qu'impérieux, descendez, et faites descendre Rosa ! » Au mouvement qu'elles firent alors, le baron s'étant approché allégua avec une instance trop vive pour qu'elle me parût naturelle qu'on allait repartir sur-le-champ ; mais comme je me trouvais placé derrière ces dames , du signe , de la voix , du geste , je coupai court à leur indécision et je brusquai leur sortie; puis, descendu le dernier, je leur o&is à chacune un de mes bras, et je les entraînai vers le bureau. Une fois sur le seuil : « Et vous , monsieur le baron , ne venez-vous point aussi pour hâter un peu l'affaire de ce visa? » dis-je en me retournant A ce moment je surpris sur sa figure la pâleur de la colère du crime dépisté, et je dis en moi-même avec un puissant contentement : « Sauvées ! ! ! »

Par malheur, an moment où nous entrâmes dans le bureau, le passe-port se trouvait déjà visé et reployé, en sorte qae le baron, qui s'était bien vite rendu à mon invitation , n'avait eu qu'à tendre la main pour le recevoir avant que j'eusse pu y jeter les yeux. Mais pendant qu'il le replaçait hâtivement dans le portefeuille tout en pressant Rosa et Ger->

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trnde de vite remonter en voiture : « Un moment, dit le cb^ ' de bureau , hquette de ces deux dames est la baronne , ^s laquelle la femme de chambre? — Ni Tune, ni Tautre» rô*pondis-je. — Alors ayez la bonté , monsieur, de me remettine de nouveau le passe-port , » dit-il en s'adressant au baron , et coDune celui-ci ne se pressait pas d'obtempérer à cette invitation : « Un peu vite, » ajouta-t-il. En attendant, mes deux jeunes amies tremblaient de frayeur : « Ne tremblez donc pas , leur disais-je bien haut , car s*il y a un coupable ici, mes chères enfants, ce n*e$t assurément pas vous. » Puis, m*adressant au chef : « Ce passe-port, monsieur, n'a— t-il pas été visé k Genève pour Bâle? — Oui , monsieur, ré— pondit-il. — Vous Tentendez , Rosa ; vous l'entendez, Gertrnde ; et cependant, ajoutai-je avec indignation, ce même baron qui mentait hier k la nièce des Miller pour la frauder de son salaire , tout à rheure il mentait devant vous pour vous cacher qu'il va vous livrer à l'infâme qui l'attend à Bâle ! » A ces paroles ouvertement accusatrices, et pendant que le baron, affectant un calme hautain, demandait d'être entendu sur le seul point qui méritât, disait-il , une explication de sa part, à savoir, la mention faite sur son passe-port de la baronne et de sa femme de chambre, Rosa, ayant retiré de son sein la lettre du comte, me conjurait d'en croire avant toute chose à ce gage chéri , et, dans les termes à la vérité les plus respectueux , elle protestait de toute sa force contre les rapports mensongers qui avaient pu me faire douter de la probité, de la véracité et des intentions du baron. Mais Gertrude lui opposait mon expérience , la disparition au moins étrange de la baronne à partir du moment où elles avaient reçu sa première visite, enfin le propos que venait de tenir dans la voiture le baron lui-même, lorsqu'U avait nié qu'il les conduisit k Bâle , en telle sorte qu'à nous voir tous d'avis différents , et tous parlant à la fois, le chef de bureau ne savait plus au monde auquel entendre.

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Ak>rs , élevant h voix par dessus tous les autres : « Monsieur le chef, lui dis-je, ce baron prétend qu'il conduit ces dames auprès de Tépoux de Tune d'elles , moi je prétends qu'il les conduit, lui ravisseur, auprès d'un mauvais sujet que je connais bien. Je vous somme donc de nous faire arrê< ter tous les deux afin que la chose soit éclairée, et si vous ne le faites pas, aussitôt de retour à Genève, j'irai vous dénoncer k vos supérieurs ! — Ah ! vous le prenez sur ce ton , s'écria alors le baron, eh bien, c'est vous que je dénonce, par devant monsieur, et d'un seul coup je vais confondre toutes Tos calomnies ! » Là-dessus, fouillant précipitamment parmi les papiers qu'il avait retirés de sa poche : « Ah ! se ravisat-il , il est dans la voiture, » et il sortit pour l'aller chercher. Mais coDUue nous attendions son retour, un vacarme de coups de fouet se fit entendre, et, étant tous sortis précipitamment, nous vîmes les chevaux lancés au grand galop qui emportaient bien loin déjà le baron, ses folles menaces et ses cri^ minds projets.

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A ce momeDt, et comme j'allais rendre grâce à Dieu' de cette délivrance cpii avait été si visiblement préparée par sa main et néanmoins si rude à obtenir, la pauvre Rosa , en voyant s*enfuir avec la voiture ses dernières espérances » perdit le sentiment, et, s*étant affaissée sur elle-même, alla tomber inanimée au milieu de la poussière. Aux cris que poussait Gertrude, j'accourus pour la relever, mais, plus agiles que moi , deux gendarmes Tavaient déjà soulevée sur leurs bras pour la transporter dans Tintérieur du bureau , où nous lui prodiguâmes nos soins. Elle était froide , son pouls battait à peine, et, hormis quelques étreintes conivulsives qui de loin en loin contractaient ses traits , il semblait qu'elle fût déjà passée dans les bras de la mort. L'épouvante alors, non moins que la pitié, s'empara de moi, pendant que Gertrude se livrait de son côté au délire effrayant d'un désespoir sans larmes. Dans ce moment, un des gendarmes, que j'avais envoyé quérir le médecin du village , me cria du seuil : « 11 vient. » Effectivement le médecin ne tarda pas à arriver, et , s'étant fait jour au travers de la foule des assistants que cette scène avait attirés dans la chambre , il n'eut pas plus tôt aperçu Hosa qu'il dit : « Il était temps. » Puis f sans regarder à rien autre , il tira sa lancette d'un né-

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ceasaire et hii fit au bras une incisioii. Le sang panit iminé* diateaient et se mit à coaler. Alors le médecin : « G*eit boo , mais que toat ce monde se retire et qa'on oavre les craîaées. » A cet ordre , les assistants sortirent de la chambre, mais pour s'aller grouper deyant le seuil et devant les croisé^ elles-mêmes , d*où le regard embrassait tout Tinté* rieur da bureau.

Cependant Rosa ne tarda pas à ouvrir les yeux et à les porter de différents côtés sans paraître se rendre compte en* core ni de ce qui lui était arrivé , ni de ce qui se passait autour d'elle : seulement, ayant reconnu Gertrude, elle prit sa main pour la presser contre son cœur, et elle pa« mt s'endormir calme et heureuse. Mais ces instants furent eourts, et, à mesure qu'elle reprenait connaissance, une vague douleur, l'effroi , la houle , se peignaient à l'envi sur son Tisage : a Messieurs, disait-elle aux gendarmes , je n'ai rien £ait de mal I... PotÉrquoi togt ce monde? Ah c'est vous, monsieur Bemierl... «Puis, se ressouvenant tout-à-coùp de la perte de ses espérances et du sujet de sa douleur, elle poussa un cri perçant et se rejeta en arrière contre les bal^ lots sur lesquels on l'avait entreposée. Pendant qu'avec Gertrude nous cherchions à tempérer la violence de ses transports , les deux braves gendarmes du poste , émus euxmêmes à la vue de tant de douleur, s'étaient empressés d'écarter tous les assistants jusqu'au dernier, et le chef du bureau mettait à notre disposition des cordiaux qu'il était allé se procurer dans une maison de campagne du voisinage. Au bout d'une heure environ , Rosa fut parvenue à maîtriser sou désespoir, et , la voyant alors qui pleurait silencieusement « la tête appuyée contre le sein de son amie , je sortis pour tâcher de me procurer une voiture. « Vous n'en trouverez point , » me dirent les gendarmes. Mais au même moment une calèche s'était arrêtée devant le poste. Il en sortit une dame qui, se doutant à ma mise que j'étais celui dont on

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lui avait parlé quand ou avait été loi emprunter les cordiauic me dit : « Voici une voiture, monsieur; obligez-m(M cl'ei user pour reconduire à la ville ces pauvres demoiselles -, ^ moins que vous ne jugiez plus prudent de me les coniiei jusqu'à demain ; j'habite ici près et j'ai des lits k leur service. »

Entraîné par un mouvement de gratitude, je pris la main de cette dame que je n'avais jamais vue auparavant, et, la regardant avec affection : a S'il y a des pervers, dis-je, il y a des bons cœurs , et Dieu en soit loué ! Votre charité, cbère dame, va nous être de grand secours et j'accepte avec ré^ jouissance que votre voiture nous reconduise à la \iUe^ Mais entrez , je vous en prie , et que ces pauvres enfaots aient eu la douceur d'unir leurs remerciments aux miens. » La bonne dame entra en effet , tout attendrie déjà , et quand elle eut vu ce triste et intéressant spectacle des jeunes amies, l'une si désolée , l'autre si secourable , et toutes les deux , même au milieu de ces ballots , d'une si visible distinction d'attitude et de visage , elle leur prodigua en pleurant toute sorte de caresses de mère , et elle insista pour qu'elles vins* sent passer quelques jours à sa maison de campagne. Mais ni Rosa ni Gertrude ne pouvaient en avoir l'envie , tandis que moi-même , après le danger qu'elles venaient de cou* rir, j'entendais bien ne pas les éloigner de ma portée jusqu'au moment où je pourrais les remettre aux mains du comte ou de leurs propres parents. Nous nous excusâmes donc de notre mieux , et, après avoir exprimé nos remercî- Dients à cette dame , au chef du bureau et aux deux gendarmes, nous montâmes en voiture au milieu d'une grande affluencc de curieux.

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