‹ Rosa et GertrudeChapitre 12 sur 15 · XXXI II · texte numérisé non relu

XXXI II

Quand la voiture eut commaicé à cheminer du côté de la Tille , Rosa se livra de nouveau au désespoir et Gertrude eUe-mênoie ne put sous l'impression de ce triste retour retenir ses larmes. « Pleurez , leur dis-je , mes enfants , pleurez j pnisqu'enfin vous aviez pu compter sur une délivrance que voici différée ; mais aussitôt que ces premiers transports auront fait place à la réQexion , c'est ce mécompte lui-même qui va vous paraître la délivrance , et vos cœurs reconnaissants s'élèveront à Dieu pour lui rendre mille actions de grâces. » Au moment où j'achevais ces mots , le cocher arrêta pour répondre à quelqu'un qui le rappelait , après nous avoir d'abord croisés sur la route. C'était mon fils. Inquiet de ne pas me voir revenir, il s'était déterminé à courir à ma rencontre, dans l'intention, s'il ne m'avait pas rejoint auparavant , de louer un char à Coppet et de pousser jusqu'à Lausanne. Dès que nous l'eûmes recueilli dans la voitnre , il serra affectueusement les mains de ces dames en leur témoignant la vive joie qu'il éprouvait à les retrouver encore sous ma protection, et comme je lui eus raconté en peu de mots ce qui s'était passé , il m'apprit de son côté qu'aussitôt après le départ du baron , et sur le bruit qui s'é- Uit répandu que la nièce Miller av^it failli n'être pas payée,

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différents marchands étaient accourus avec leurs mémoires tout remplis des emplettes qu'avait faites la baronae ; qui cette occasion il avait été constaté que cette baronne n'avail pas mis les pieds dans Tbôtel où le baron était arrivé seul le dimancbe au soir ; qu'enfin , étant allé questionner les gens de la poste , il avait appris qu'en effet , après avoir paru prendre la route de Paris en se faisant conduire à Femey , le jeune monsieur avait coupé de là sur Yersoix par le chemin de traverse , et que de cet endroit il avait poursuivi sa route sur Bâle. « Aussitôt que j'ai su ces choses , ajouta mou fils en s*adressant à ces dames , je me suis mis en route , et eussé-je rencontré mon père revenant sans vous , avec sa permission et avec quelque argent que j'ai emprunté à Thôtel de la Balance ^ j'aurais couru jusqu'au bout du monde pour vous retirer des mains de ce ravisseur et de son infâme complice, a Rosa, toujours confiante dans sa lettre, écoula peu ce discours , tandis que Gertrude, désormais tout aussi convaincue que moi des criminelles intentions du baron , témoigna à mon fils toute la gratitude qu'elle éprouvait envers son généreux dévouement.

Chose singulière , ce fut mon fils qui , à propos du récit que je venais de lui faire, remarqua que le baron avait dû» dans sa hâte , emporter les valises de ces dames ; cette remarque , que tant d'autres préoccupations m'avaient empêché de faire , ne laissa pas que d'ajouter à mon incpiiétude , puisque ces dames allant se trouver ainsi dans le plus complet dénûment , il se pouvait que les Miller ne voulussent pas les reprendre sur la simple probabilité des secours qu'el' les pouvaient recevoir plus tard de leurs familles. La même raison s'opposerait sans doute à ce que je pusse les placer dans quelque autre maison ; et d'un autre côté, soit à cause de la modicité de mes ressources , soit à cause de la petitesse de mon logement, qui est composé de trois pièces -"étroites donnant sur une cour, soit enfin à cause de Tincon*

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venance qa*U y aurait à introdaire deax Jeunes penomies dans on ménage sans femme où efles se tromreraient en société habitnelle et nécessaire avec nn jeune garçon de vingtcinq ans , il était absolument impossiMe qae je songeasse à les prendre chez moi. Dans cette occasion , je sentis md^ ment le désavantage qn'il y a d'être pauvre. Je penx à h vérité y comme pasteur , disposer de sommes assez considéraUes en faveur des nécessiteux de ma paroisse , mais il me parut que ce serait commettre une coupable iM*évaricatîoii que â*en détourner des deniers en faveur de deux dames étrangères , puisque évidemment elles ne pouvaient y avoir eu droit dans rintention des personnes charitables qui m'avaient fait le dépositaire de ces deniers.

A la nuit tombante , nous arrivâmes à la porte de la ville, d*où nous renvoyâmes la voiture. Mon fils avait pris les devants pour aller prévenir les Miller du retour de ces dames, et pour les prier de les reprendre aux mêmes conditions qu'auparavant; mais il ne tarda pas à revenir sur ses pas pour nous avertir que les Miller ne voulaient plus entendre à rien de semblable. Cette nouvelle me consterna , tandis que les deux jeunes dames , harassées qu'elles étaient, Tune de faiblesse, l'autre de fatigue, avaient quitté mes bras pour se reposer chacune sur un des bouteroues d'une rue solitaire où nous nous trouvions alors engagés ; j'allais et je venais, sans trop savoir quel parti prendre. « Mais voyons , repris-je bientôt, allons ensemble chez les Miller; il est possible que je parvienne à les fléchir ; tout au moins accorderont-ils à ces dames^l'hospitalilé pour cette nuit, et demain j'aurai plus de loisir pour tenter de les placer ailleurs. » Nous nous remîmes donc en marche, et nous atteignîmes enfin à cette rue de la Prison dont l'odieux souvenir, à mesure que nous y avancions , arrachait des pleurs à — deux pauvres compagnes. De là , étant montés che7. ^f 1er, j'y renouvelai auprès d'eux la proposition qv

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leur avait déjà faîte. « C'est inutile , tnonsietir le pasteur, me répondirent 'ils tous les deux, — Mais je vous garantis -que TOUS serez payés ; je tous oitre mente de payer quinze jours d'avance. — Assez comme cela, reprit Miller. Aussi -bien ces dames doivent au tiers et an quart , et nous ne tenong pas il avoir les haissiers cbez nous. ■ Je compris que le propos faisait allusion ï ce que les petites em[^ttes faîtes par ces dames n'avaient pas été payées par le baron , en SOTte qu'elles se trouvaient dès lors conqiromises dans l'esclandre i laquelle avaient donné lieu les deltes fraudaleoses de la baronne.

Eh bien ! xMiller , repris-je , accordez-moi aa moins celte grâce de doimer b coucher , pour ce soir seulement , à ces deux dames, dont l'une, vous le voyez bien , est pâl<?, souffrante et incapable de se transporter plus loin : on l'a saignée i Versoix. Demain , de bonne heure , je m'enquerrai de les placer ailleurs. — Non , monsieur le pasteur : nous leur paierions plutôt leur couchée !i l'auberge. 11 y a du monde qu'on reçoit , il y en a qu'on ne reçoit pas, » A ces mots , Rosa , qui s'était assise à l'Écart , accourant indignée : « Que voulez-vous dire , misérable , êles-vous donc aussi du nombre des pervers achamésà nous salir?.. » Je voulus intervenir, mais Rosa , avec l'instance du dégoût le plus méprisant : « Sortons , sortons, monsieur Bernier. Et si personne ne veut nous recevoir, que nous couchions à la rue plutôt que de passer encore une seule nuit dans cet antre affreux I — Vous êtes bien peu charitables , dis-je alors ans Miller, et s'il vous arrive de tomber quelque jour dans la détresse , comme nous y sommes tons sujets , le ciel vous préMcifft de rencontrer des cœurs aussi fermés que le sout auidui-d'liiii les vôtres I » Li-dessus , je suivis Rosa qui m'entraînait vers 11 porte, et nous nous reirouvâmes toulà l'heure 'ans la rue.

Cependant mon fils , prévoyant le refus obstiné des Miller,

»ait été s'enquérir de quelqne autre gjte , en sorte que uons b'qmods pas Boas Élo^iier, dans b craiote de manquer ion reloar. Après dtmc que nous eûmes attendu quelque l^nps devant l'allée de )amais(m, mes deux compagnes s'assirent sur les marches du perron extérieur, el j'étais allé moi-même ïla décoarerte jusqu'à l'angle de la rue prochaine, lorsque des gendarmes qui faisaient leur première ronde de nuit, en voyant deux femmes parées seules à cette heure dans ce lien écarté, s'approchèrent d'elles et leur demandèrent qui elles étaient et ce qu'elles fatsaient li. Puis , comme l'épouvante les empêchait de répondre : • Vous allez nous suivre , * leur dirent-ils. Aux cris qu'elles poussèrent alors , deux ou trws personnessurvinrentavecdeslumières; mais comme aucune d'elles ne paraissait disposée à reconnaître ces dames ni à se porter pour garant de leur condition ou de leur moralité , les gendarmes procédaient déjà h les emmener, lorsque j'accourus. La femme UiUer était parmi ces personnes. * Cette femme, dis-je en la désignant aux gendarmes, peut attester que ces dames sont de mes amies , et que si vous les avez surprises seules sur ce perron , c'est parce que je m'occupe de leur chercher im logement , ï défaut de celui qu'elle a eu l'inhumanité de leur refuser. Vous vous êtes donc mépris , messieurs , ainsi veuillez poursuivre votre ronde sans vons occuper de nous. > A ce moment, mou fils arriva en criant de loin : • J'ai trouvé un gîte pour ces dames I » A l'ouïe de ces paroles qui confirmaient mon dire , les gendarmes passèrent outre , et nous marcbSmes du c6té où mon fils nous ctmduisait Après quelque détour, nons entrâmes sur sa trace chez des gens avec lesquels il venait de trait»'. C'étaient un monsieur et une dame entourésdc leurs trois enfants, et qui me parurent dts l'abord aussi reapt^ taUes eux-mêmes que leur appartement était h la foi' Ibruble et propre. Ils avaient une chambre à I' quand ils eurent vu arriver deux dames parées

lis ROSA ET GËRTRUDE*

sans parents, sans effets , et qui leur avaient été proposées pour pensionnaires par un jeune homme inconnu , ils paru** rent hésiter à conclure, et, sur un signe que leur fit laser* vante qui était entrée avec nous , ils déclarèrent avoir changé d*avis , parce que, s'étant attendus à louer leur chambre à des dames d*âge, il ne pouvait convenir à leur vie de famille de s'en dessaisir en faveur d'aussi jeunes personnes. « £h bieni mes enfants, m*écriai*je alors, puisqu'il en va ainsi , allons de ce pas chez moi I où deux sont à Taise , quatre pour*» ront bien tenir, et aussi bien quand il y a nécessité, il y a convenance en même temps. » Là-dessus, nous prîmes congé de cette famille pouf gagner tous ensemble ma demeure. .

Quand mon fils eut allumé la lampe : « Ah çà , voyons , dis-je, à nous arranger convenablement. Ce cabinet-ci, mesdames (nous nous trouvions dans la même chambre où elles avaient dîné avec nous le dimanche précédent ), ce cabinct-ci va devenir à la fois notre chambre à manger et notre salon de réunion. L*on y mettra deux chaises de plus. Mais le plus pressé , c'est de reposer, n'est-ce pas?... Tiens, dîs-je à mon fils en lui remettant une clef, va sortir une paire de draps, et vous, Rosa et Gertrude, suivez-moi. » Les ayant alors introduites dans ma chambre, qui est une sorte de bibliothèque avec petit poêle à l'angle et un lit garni au fond : « Voilà , leur dis-je , qui fera votre appartement ; pour moi , j'émigrerai dans la ctiambre de mon fils avec ma table de travail. J'allai ensuite prendre les draps que mon fils , pour n'avoir pas h les remettre de la main à là main à de si jeunes personnes , venait de déposer dans le cabinet, et je leur dis : « La vieille vous aidera dans bien des petites choses, mais ce sera à vous , mes pauvres enfants , de compléter votre service, et, pour commencer, vous allez faire votre lit, pendant qu'André et moi nous préparerons du thé et quelque nourriture. » Après m'avoir marqué à la fois leur regret de me déplacer et leur satisfaction de se trou-

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ver chez moi , ces dames se mirent à Fœuvre ; puis, pendant que Rosa» cédant à nos instances, se reposait assise dans ma bergère » dont je Tobligeai à accepter la jouissance tant que durerait son séjour dans ma maison, Gertrude m*aida à déménager ma table , quelques livres et les autres choses qui étaient à mon usage personnel Ceci fait, nous nous réunîmes tous les quatre autour du thé , et j 'admirai qu'au lieu d'être de plus en plus désolée en se voyant retombée dans une retraite aussi triste et aussi écartée qu'est notre demeure » Rosa elle-même parut néanmoins être plus calme et moins endolorie qu'elle n'avait encore été depuis notre départ de Versoix.

£n la voyant ainsi disposée , je me hasardai à lui dire : « Est-il possible , ma chère Rosa , que vous conserviez encore quelque doute au sujet des intentions de ce baron et de la moralité de cette baronne ? — Tant que le mystère de cette lettre du comte ne sera pas éclaire! , monsieur Bernier, comment pourrais-je ne pas conserver quelques doutes ? ou plutôt , maintenant que j'ai éprouvé par moi-même ce que sont les gens pour noircir et pour calomnier à plaisir et sans retenue , je puis croire que des méchants sont parvenus à faire paraître équivoques le baron et la baronne de Bulou ; tandis que je ne puis douter un instant que Ludwig m'a écrit la lettre par laquelle il me rappelle auprès de lui. —t. £h bien ! moi , Rosa , je doute justement qu'il l'ait écrite , cette lettre; car mille fois plus vite je supposerais qu'on a contrefait les sentiments, la tendresse et l'écriture du comte pour vous faire tomber dans quelque piège , que je n'irais m'imaginer que le comte a pu investir de sa confiance un homme dont toutes les allures portent le sceau d'une basse improbité. Au surplus, mon enfant, ne contestons pas aujourd'hui sur ce qui sera certainement mis en lumière plus tard. Levez-vous, et, après que nous nous serons élevés i Dieu par la prière, allons ensuite chercher dans le sommeil

le repos de nos fatigues et un répit à nos peines. » Alors Rosa et Gertrude se levèrent, et je priai en ces termes :

Nous nous humilions devant toi , ô notre Dieu , comme il convient à des créatures pécheresses qui t*offensent chaque jour en plusieurs manières , et nous venons te demander avec contrition et repentir le pardon de nos fautes et de nos manquements, au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ Toutes tes dispensations sont justes et compatissantes ; ô mon Dieu , les plus dures d'entre elles n'atteignent jamais à la somme de nos péchés qni paraissent petits , hélas I à nos yeux , mais qui sont grands aux yeux de ta sainteté , comme ils seraient impardonnables sans les trésors de ta miséricorde. Voici deux enfants qui ont violé l'un de tes commandements les plus sacrés , mais Tépreuve par laquelle tu as daigné, dans ta sollicitude pour elles , les avertir de rebrousser vers tes témoignages, a eu bien vite converti leurs cœurs , et c'est à effacer leurs péchés qu'elles vont travailler sans retard. Ainsi , ô mon Dieu , suspends tes coups, retire ta colère , bénis leurs résolutions, et, touché de leur âge tendre , apprête-leur de meilleurs jours. Vois dans ceux qui t'invoquent ici une seule famille dont je suis le chef, et jospire-moi de la diriger dans le chemin qui mène à te I plaire. Amen.

Après cette invocation , je reçus de ces trois enfants le baiser filial , et, d'une et d'autre part , nous gagnâmes nos couches fortifiés par la prière et rafraîchis par le recueillement

Je me levai de bonne heare pour instruire la vieille clos petits surcroîts dont le séjour de ces dames allait devenir l'occasion , et pour la prier d'habiter l'appartement durant le cœur du jour, alors que mes affaires m'appellent à sortir. Puis , dans la crainte que cette femme que j'emploie depuis vingt-deux ans n'allât concevoir quelques défiances à propos des bruits calomnieux qui pourraient parvenir jusqu'à elle, je la mis succinctement au fait de la position véritable de ces dames , et j'appelai sur elles son intérêt Vers huit heures , le déjeuner fut prêt , et les deux amies parurent dans la chambre à manger. Elles étaient tristes , mais reposées , et j'appris avec satisfaction que Tune et l'autre elles avaient dormi d*un bon sommeil jusqu'au jour.

Je regardais bien comme probable que le baron , aussitôt qu'il en aurait le loisir, s'occuperait de leur renvoyer leurs valises ; mais, outre que je n'en avais pas la certitude , encore fallait-il pourvoir au plus pressé, et nantir ces pauvres enfants des hardes les plus indispensables à leur entretien journalier. A cet effet , aussitôt après le déjeuner, je mis à leur disposition ce qui me restait des habits et du linge de ma défunte épouse. Ces nippes étaient bien modestes et surtout bien surannées quant aux choses de toilette , mais les

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cbemisea , tes bu , les moachoira sont toajoars de ttôae , et prar le reste je «avais qne ces dames , moitié bon goût , noltié adresse d'arrangement et de couture , irouTeraient le moyen d'en tirer parti. Quand elles se furent choisi ce qui leur agréait , et notamment de quoi se faire deux robes qui l^nr permissent de quitter leur parure , elles allaient se retirer dans lenr chambre pour s'y mettre tout de suite i l'œnire, lorsque la vieille introduisit nn homme qu'k son air et aux papiers dont il était porteur je jugeai de sinistre venue. En effet , c'était nn huissier qui me remit k l'adresse des jeunes dames,d'nnepartunetploitde8aisieqnant àleurseff«(s,d'antrepaTtuneassignationk comparaître snr une plainte ^née de plusieurs marchands dont les notes non payées se tronvaient entre ses mains. En comprenant aux discours de cet homme qu'il s'agissait d'un démêlé arec la justice , mes ceux pauvres protégées se crurent perdues , et comme si les huissiers avaient mission de s'attendrir et de faire grâce , elles s'étaient jetées aux pieds de celui-ci en le conjurant d'anéantir ces affreux papiers, et en s'engageant par serment i tout payer, soit au moyen de l'argent qu'elles ne tarderaient pas h recevoir de leurs familles , soi! au moyen de ce ~ ((o'ellcs parviendraient certainement i gagner par leur tra- Tail , si cette ressource venait à leur manquer. « Rclevez- 70US, leur dis-je, relevez-vous, Rosa et Gertrude, et songez gue ce brave homme n'est pas libre de vous rien accorder. » Puis , m'adressant à l'huissier : " Quant aux effets de ces dames , il y a si peu à saisir., qu'en ce moment mOme j'étais Il les approvisionner des chemises , des bas et des robes de ma défunte épouse. Ainsi votre exploit, par ce côté-là déjà, devient superflu. Mais , en outre , vous allez me Uvrcr vos notes, et, muni de la garantiequcje vais vous signer o'-'"' les seront toutes acquittées aujourd'hui mSme . il ■" restera plus qu'à vous rendre auprès des mar'' Ira avertir de faire lever la saisie et de s^

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pounmite. » M*étant ensuite tran^wrté aiqirès de ma table» j'y écrira cette garantie, je la signai de mon nom, puis je la remisa rhuissier qai se retira aussitôt pendant que Rosa et Gertrude , encore toutes en larmes, me comblaient de leurs bénédictions.

« Voici , leur dis-je , une affaire qui est réglée , mais elle est à mes yeux bien moins importante que l'autre, vous le savez ; ainsi je vous propose , puisqu'aussi bien votre situati<m est redevenue ce qu'elle était lundi matin , de faire partir dès aujourd'hui nos trois lettres que j'avais gardées à tout événement , comme un souvenir de notre affection mutuelle et de vos bonnes résolutions. » Toutes les deux elles applaudirent à celte proposition , en sorte qu'après les avoir vues s'établir à l'ouvrage , je sortis tout à la fois pour aller mettre les leltres à la poste , et pour m'occuper de faire honneur à la signature que je venais de donner.

 cet eSet , quand j*eus jeté les lettres dans la boite , je me rendis chez le même joaillier qui ayait déjà acheté les agrafes de ces dames , et en lui remettant les deux chaînes d*or dont elles s'étaient dessaisies en faveur de mon fils et de moi : « Veuillez , lui dis-je , peser ces chaînes et m*en donner fai valeur. — Elles viennent, repartit-il, de la même source que les agrafes, car je les ai vues au cou de ces dames. Eh- bien! monsieur Bemier, mes pronostics n'étaient donc pas menteurs, et tout cela n'a pas manqué de finir par une esclandre 7 — L'esclandre , lui dis-je , vient des méchants et non pas de ces dames. Si vous aviez voulu vous en assurer auprès de moi, monsieur Durand, peut-être n'auriez- vous pas signé cette plainte à la suite de laquelle elles viennent de recevoir une assignation. Du reste , veuillez retenir sur le prix de ces chaînes la somme de quatorze francs qui vous est due pour une épingle» et m'en donner une note acquittée. »

Ce joaillier, qui était un fort brave homme , fut attristé de mon discours. « Je n'ai signé, ajouta-t-il, que quand j'ai vu que les dettes de ces dames étaient faites à la même occasion y au même titre, et au même nom que celles d'une prostituée , et si je me suis trompé , monsieur Bernier, '

lieu de réclamer mes quatorze francs, je suis prêt k m*associer à vous pour aider de mon argent deux jeunes personnes qui ne seraient que malheureuses. — Bien malheureuses, repris-je, et non moins honnêtes. Mais que voulez«Tous dire avec cette prostituée? — Ignorez- vous donc que hier au soir la baronne avec laquelle ces dames se sont trouvées être en relation d*amitié , de départ et d*emplettes , a été reconnue par la nièce des Miller sur la promenade publique , dénoncée par elle comme étant affublée des objets de toilette qui n*ont pas été payés par le baron , et enûa arrêtée à son domicile qui est dans notre paroisse ? — ... Quoi I m*écriai-je , la fille Marie ! — Ellemême , monsieur Bemier. Et comment vonliez-vous alors que de pareilles apparences ne trompassent pas jusqu'à ceux qui se tiennent le plus en garde c(Hitre les bruits de ville et contre la malice des propos ? — C'est vrai , » lui dîs-je ; puis , cédant au frémissement d'horreur que me causait cette découverte , même après tout ce que j'avais pa penser d'odieux au sujet du baron : « Ah I béni sois-tu , ô mon Dieu , dis-je avec une pieuse véhémence, béni sois*tu , qui as arraché à ces honteux vautours leur tendre proie ! Oui , mon cher monsieur Durand , ces apparences devaient vous tromper, et ce m'est une consolation de pouvoir m'expliquer de cette sorte votre démarche qui m'avait affligé; tout comme ce m'en est une aussi de pouvoir attribuer à un scrupule honnête la dureté de cœur qu'(mt montrée hier au soir les Miller en refusant de donner à coucher pour une seule nuit à mes pauvres protégées. »

Pendant cet entretien , le joaillier avait achevé de peser les chaînes dont il me paya la valeur, qui montait à deux cent cinquante francs ; nous fhnes ensuite la somme des notes que j'avais entre les mains : elle s'élevait à deux cent soixante. « AHez , me dit alors le joaillier, allez payer tous vos marchands; quant h moi, vous me ferez cette distinct

don , monsieur Beniier, d'accepter que je remette à ces dames lem* dette sans qu'elles le sachent. — Je ne suis pas, répottdis-je , pour vouloir réprimer un si bon mouvement , mon cher monsieur Durand. Ainsi, va comme il est dit. Si mes jeunes amies redeviennent riches , il sera juste que vous soyez remboursé ; si elles demeurent pauvres, ces dix francs leur seront de bon secoursL Là-dessus je lui serrai affectueusement la main , et j'allai de ce pas acquitter toutes les notes. En voyant arriver l'argent, les marchands et les marchandes ne manquèrent pas , à leur ordinaire ^ de concevoir aussitôt une bien meilleure opinion de mes deux jeunes amies , et moi je ne manquai pas de mon côté de les confirmer dans cette opinion tantôt en levant les épaules aux grosssiers mensonges qu'ils me disaient avoir entendu débi^ ter sur leur compte, tantôt en leur faisant savoir en deux mots l'affreux guet-apens dont , en raison de leur jeunesse et de leur figure , elles avaient failli être les victimes. Plus d'une d'entre ces marchandes , tout à l'heure encore impitoyable , se prit alors à larmoyer et à m'exprimer ses regrets d'avoir signé l'assignation , et pour la centième fois j'admirai comment notre faible nature , jouet qu'elle est des impressions, des accidents, d'un bruit, d'un souffle, se montre en tant de rencontres si dure quand elle est douée de bonté pourtant, ou si bonne quand elle est pourtant corrompue et pleine de malice.

J*étaîs désormais surabondamment échiré sar la moralité du baron et sur la nature de sa mission. Deux points seulement, à savoir, la part qu'avait eue dans celte affaire le jeune monsieur, et cette lettre en apparence autographe du comte» demeuraient encore, Tun enveloppé d'ombre, le second caché dans un profond mystère ; aussi, quand j'eus terminé mes courses, et sans écouter à la répugnance qui me détournait d'en rien faire, je me rendis à la prison, pour y avoir un eiitretien avec la fille Marie, et pour tâcher ainsi d'obtenir, soit de ses trahisons, soit de ses imprudences, soit de sa colère, des éclaircissements qui pussent me devenir utiles dans la tâche que j'avais entreprise de préserver de mal Rosa et Gertrude eu attendant qu'elles eussent recouvré la protection du comte ou celle de leurs familles. Gomme la fille Marie est de ma paroisse, j'obtins sans difficulté la permission de lui parler, en sorte qu'un gardien se mit aussitôt à ouvrir, puis à refermer sur moi les portes toutes bardées de fer qui séparent d'abord de la rue, ensuite des locaux de l'administration, les quartiers intérieurs de la prison.

Bien que simple prévenue encore, mais en raison de sa profession, l'on avait écroué la fille Marie dans le quartier des femmes de mauvaise vie, et c'est là que je la trouvai ea

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compagnie d^une douzaine de créatores, les nnes jeuneft, les autres âgées, toutes portant sur leur visage, dans leurs propos, oa dans leurs gestes et leurs attitudes, les livrées repoussantes du vice éhonté. Dès qu'on eut refermé sur moi la porte du préau et qu'eUes m'eurent vu ainsi livré à leur dis* crétîon, ces femmes, excitées à cela par la fille Marie, accou* mrent pour me harceler de railleries, jusqu'à ce qu'une d'elles s'étant écriée : « Faisons-le danser ; » elles me saisirent par les deux mains et elles essayèrent dem'entraîner. « Poar ceci, non, mes enfants, leur dis-je en me dégageant, et TOUS savez bien que j'y réussirais mal. » Alors elles se iormèrent en ronde autour de moi, et elles se mirent à tourner avec une croissante vitesse, tout en mêlant des cris glapissants aux plus cyniques éclats de rire. Après quoi elles s'arrêtèrent toutes ruisselantes de sueur ; et tout comme si ma présence n'eût pas dû les en empêcher, les unes s'assirent çà et là sur le carreau, les autres uniquement préoccupées du soin de faire circuler l'air sur leurs personnes ôtaient leurs coiffes pour s'en éventer, ou écartaient les châles qui recouvraient leurs poitrines.

Quand je les vis ainsi abattues par la lassitude : « C'est à toi, fiUe Marie, lui dis-je, que je voulais parier. — Eh bien! parlez, mon cher pasteur, répondit-elle, et convenez que, pour cette fois du moins, Satan a été le plus fort, puisque vous n'avez pas su défendre contre lui ces deux pauvrettes. » Puis, s'adressant à ses compagnes, elle leur fit, en termes trop cyniques pour que j'ose les reproduire, le récit de ce qui s'était passé jusqu'au moment où le baron, mattre enfin de Rosa et de Gertrude, avait quitté Genève en chaise de poste. A Toule de ces stratagèmes dont l'effronterie de leur compagne avait assuré le succès : « Bravo ! bravQ ! » s'écrièrent toutes ensemble ces malheureuses, et je vis le moment où» se laissant transporter par ce mouvement d'infernale glo* noie, elles allaient recommencer leur ronde et fêter par

ISO ROSA ET GERTRUOe.

redoublement d'impudiques allégresses ce Iriomidie préMimé du vice sur la chasteté.

J'avais été pleinement édifié par ce discours de Marie sur la part principale qu'avait eue le jeune monsieur dans le stra-' tagèmedu baron, et, remarquant qu'elle-même croyait que. ce stratagème avait immanquablement réussi » je me gardai bien, dans l'intérêt des autres révélations que je me propo« sais d'obtenir d'elle, de la retirer de cette erreur. « Ainsi donc, Marie, repris-je quand les femmes eurent cessé leurs tumul* tueuses exclamations, tu ne peux ni ne veux me mettre sur la voie de sauver ces deux enfants? •-' Pour ceci non, mon cher pasteur, et d'ailleurs il est trop tard Mais si je pouvais vous livrer le baron lui-môme pour que vous le fissiez mettre ici à ma place , ce serait, ma foi, de bien grand cœuri » Puis, s'adressant de nouveau à ses compagnes : « Voici, par exemple, qui n'est plus si plaisant I Figurez-youfi donc un chamarré qui me dit : Tu feras la baronne ; va-t-en te parer Je paierai tout. £t puis, quand je lui ai eu livré les deux colombes, le voilà qui déloge sans avoir payé un sou de mes attifements !. . . Alors, hier, comme j'étais toute belle sur la promenade publique, voici qu'un gendarme me prie de le suivre à mon domicile. Là on me fait ôter mes habits , et l'on m'emprisonne ici à la place de ce ladre, de ce monstre, de ce... » Ici la fille Marie, se livrant à tous les transports d'une rage vengeresse, se mit à accumuler sur la tête du

baron les plus ignobles dénominations, puis elle le voua au diable, aux démons, à l'enfer, à la géhenne et ^fin, comme à un pis-aller dont elle acceptait le bénéfice en cette occa» sion, au bon Dieu !

Ici, quelle que fût l'afiliction de mon âme, je fis effort pour sourii'e : « Marie, lui dis-je, tes discours sont insensés. Ce n'est pas à son plus cruel ennemi que d'ordinaire on demande secours et vengeance; aussi, quand on a, comme toi, passé sa vie à offenser Dieu, c'est biasphâner follement

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fXÊkttB loi qne d'oser implorer son aide ainsi qoe tu Tiens de le Êdre* Reste à Satan, mon enfant, que la as en etfet servi aTec on zèle penévérant^ mais Satan est le dieu des méfiants pour les perdre et non pas pour les secourir ; et t*écfaappe-t-il de voir que ce baron, qui estplus coupable encore que toi, a, par cela même, plusde droits que toi à ce que le diable Taime et le protège?... Tu me fais pitié, Marie, vous tontes qui êtes là, frappées d'anathème et volontairement dévouées à la perdition étemelle, votre vue me pénètre de corn* pasâon ; car, enfin, selon la chair, vous êtes mes sœurs, et rhéritage céleste était assez riche pour que nous y eussions part tous ensemble I Malheureuses! Dieu est là, si patient, qu'au lieu de vous avoir foudroyées, il vous tolère; si bon, qu'il vous tend la main ; si miséricordieux, qu*il offre encore à votre repentance son pardon gratuit, et tel est le profond aveuglement de vos cœurs dégradés, qu'au lieu de rebrous'* ser en toute hâte vers ce bon père, pour qu'il vous dise, comme Jésus à la femme de mauvaise vie : Allez, et ne péchez plus à l'avenir, vous usez vos restes de force, d'années, de chair déjà atteinte par les lèpres empoisonnées de la débauche, à l'offenser, à l'insulter de plus en plus, à le descendre, autant qu'il est en vous, au rang de complice de vos forfaits et de vengeur de vos ressen timents I » Et comme ce discours avait été écouté de quelques-unes de ces femmes : « Mon Dieu, m'écriai-je en élevant les mains, je t'implore du fond de mon cœur pour que tu daignes te ressouvenir de ces pécheresses, dont on peut dire que, livrées depuis si longtemps aux œuvres de ténèbres, elles ne savent plus ce qu'elles font! Aide- les toi-même, car ici la voix de ton ministre n'est d'aucune efficace, à voir leur folie , à sonder leur vermoulure, à gémir snr leur impénitence, à reconnaître enfin que la mort ap^ proche pendant qu'elles dansent, et que le sépulcre se creuse pendant que les pourritures du libertinage pénètrent dans leurs moelles et rongent déjà leurs os I... 9

Quand j'eus achevé cette prière, mes regards retombèrent sur les malheureuses qui en étaieut l'objet Une oa denx des plus jeunes essuyaient quelques larmes, mais les autres, en particulier la fille Marie, étaient plus interdites encore que touchées, et à mesure que s'écoulaient les secondes, car la mobilité d'impression devient bientôt pour ces sortes de femmes une seconde nature plus ingrate encore que l'autre au grain de la parole, je voyais à l'expression de leurs vissées le vice, l'incrédulité, l'étourdissement, raffermir leur cœur ébranlé , et s'y refaire leur trône sur les ruines de la conscience. Alors, revenant au plus tôt à mon objet : « Puisqu'il n'est plus temps, dis-tu, de sauver ces deux enfants, Marie, donne-moi au moins l'assurance que tu n'as pas trempé dans l'artifice qui seul a déterminé leur confiance et la mienne,dans cette imposture d'une lettre du comte. — Halte-là ! repar* tit-elle, monsieur le bon apôtre. Tout saintement vous cherchez à attraper ici un de ces témoignages que vous m'avez dit vouloir retourner contre moi, mais je vois le piège, et je n'y tomberai pas I » Puis, pour me nai^er : « J'en sais long pourtant sur cette lettre, sur ce comte, sur votre petite comtesse de Rosa... mais n'ayez peur que je vous en aille conter des nouvelles ! — Ceci te regarde, mon enfant, et puisqu'il me paraît que tu as aidé à falsifier l'écriture d'une pièce qui est encore entre mes mains, je dois trouver naturel que tu ne te dénonces pas toi-même. — Aidé ! aidé ! s'écria-t-elle alors avec un impétueux mouvement de rage et comme si elle eût été sur le point de tout trahir pour se justifier elle-même, aidé I... » Puis tout-à-coup, éclatant de rire, elle se mit à m'accabler de nouveau de folles railleries et d'ironiques sarcasmes.

Pendant ce temps un guichetier était venu m'ouvrir, et, sorti de cet attristant séjour, je respirai enfin l'air comparativement pur et consolateur de la rue*

Gomme on peut le croire, dès que je fus rentré an logis, je fis part à mes deux dames, en usant d'ailleurs de tous les ménagements conyenables et surtout en taisant le nom et la profession de la fille Marie, des nouvelles que je venais d'apprendre : en particulier l'arrestation d'une fausse baronne, et la certitude , que j'avais été me procm*er auprès d'ellemême, que tout le stratagème dont elles avaient failli devenir les victimes avait été imaginé par le jeune monsieur, combiné sous sa direction et accompli à son profit. Les pauvres enfants frémirent à ce récit, et Rosa elle-même, en se ressouvenant qu'elle avait protesté jusqu'au dernier moment en faveur de la probité du baron, éprouvait, comme on fait au sortir d'un imminent péril auquel on vient d'échapper en quelque sorte malgré soi, des mouvements d'horreur et des tressants d'épouvante. Cependant, pour les deux amies comme pour moi-même, la lettre du comte demeurait un impénétrable mystère, et dans nos suppositions de toute sorte nous allions quelquefois jusqu'à nous im^pner que peut-être cette lettre, véritablement écrite par le comte pour un baron de Bulou, de ses amis, avait pu être soustraite par quelque suppôt du jeune monsieur, lui être

1S& ROSÂ ET GERTRUDE.

envoyée à Genève, et servir ainsi de prétexte naturel au hardi strat^^ème qui venait d*échouer.

Quoi qu*il en soit, ce fut pour moi et pour ces daines an sujet de tranquillité que d'avoir découvert ces choses, et à partir de ce moment nous vécûmes les jours suivants dans une sorte de calme qui avait sa douceur après tant de troubles, d'inquiétudes et de vives alarmes. Gertrude s'était faite insensiblement la ménagère du logis, et, bien que je fusse un peu embarrassé pour suffire à ce passager surcroît de dépenses, j'admirais que cette jeune fille, élevée dans l'opulence, sût si bien pourvoir en toutes choses aux nécessités d'une stricte économie, et, à cet effet, mettre la main, ici aux petits achats pour qu'ils fussent modiques, là au service de la maison pour qu'il ne vînt pas à nécessiter Tentretien coûteux d'une servante. Du reste» comme je l'avais présumé, toutes les deux avaient su se tirer des bardes de ma femme je ne sais quelles robes avenantes dont l'apparence, à raison de sa modestie et à raison du ressouvenir dont elle était pour moi l'occasion, me faisait plaisir à regarder. Aussi ne songions-nous plus aux valises, et, sans trop m'enquérir de l'avenir, je vivais dans mon intérieur, ainsi accru de la présence de deux dames étrangères, comme s'il eût été toujours aussi nombreux et comme s'il devait toujours demeurer le même. C'est une qualité que l'imprévoyance naturelle des choses d'argent, et j'ai le bonheur d'en être pourvu bien plus par tempérament que par effort de raison on de piétés Toujours pauvre, je n'ai pourtant jamais manqué de rien; et commencer par vivre aujourd'hui en attendant demain» au lieu de gâter aujourd'hui par l'inquiétude de demain, c'est un adage de bon sens dont la pratique ne m*a jamais coûté grand'peine; comme c'est une façon de faire qui convient au chrétien, en tant qu'il s'envisage sur cette terre non pas comme un propriétaire qui plante et qui s'arrondit, mais comme on pèlerin qui pawe^ se dirigeant ailieurs.

BOSA ET 6EBTRUDE. 135

Quant à noBentredeni, ils roulaient principaiemeatiurk position de ces dames, snr leurs familles, sur les lettres que nous en attendions, sur le comte enfin, sur le mystère de son long silence, et snr toutes les façons plausibles de Tex-r pliqaer. Rosa, depuis son rêTe, et peut-être déjà aupara-* Tant, s'était mis dans Tesprit que ce silence du comte, aussi bien que sa longue disparition, avaient pu être de sa part un moyen d'éprouver sa tendresse; et à mesure que les jours, que les semaines s'écoulaient, elle accordait plus de créance k cette opinion; en telle sorte que, sur ce point, elle avait fini par être plus tranquillisée que Gertrude, qui, je le voyais bien, taisait ses craintes pour ne pas troubler le repos de son amie, plutôt qu'elle pe paraissait disposée à en adopter le motif pour elle-même. Aussi, pendant que, d'une part, Rosa nourrissait avec plus de force que jamais cette tendresse et ce culte qu'elle avait voués à son époux, d'autre part, elle était devenue insensiblement moins préoccupée du désir d'en recevoir des lettres, et il se passait quelquefois deux et trois jours de suite sans que mon fils allât faire sa tournée à la poste.

Les objets qui nous entourent habituellement ne manquent guère d'exercer sur nous une influence salutaire ou pernicieuse: aussi était-ce en partie dans l'intention que ces da* mes se trouvassent, à cet égard, plus favorisées qu'elles n'avaient pu l'être chez les Miller, que je leur avais d'emblée cédé ma chambre. Cette chambre est assez claire, et vers onze heures, jusqu'à deux heures environ, quelques rayons de soleil y pénètrent; mais outre que, donnant sur une cour intérieure, elle est retirée et silencieuse, rien d'ailleurs n'est trop fait pour en tempérer l'aspect un peu sévère. Tout autour, des layettes supportent diverses éditions des saintes Écritures, quelques livres de {ûété, mes cahiers de prOnes, et point d'autre ornement ne s'y voit que de petites

136 ROSA ET 6ERTRUDE*

graTures panvrement encadrées, qui représentent les figures de nos Ténérables réformateurs. Néanmoins, au lieu de la trouver triste, Rosa et Gertrude y étaient entrées avec un visible plaisir, comme si le saint parfum de ces livres eût convenu à leurs cœurs travaillés d'angoisse, et qu'elles eus^ sent trouTé dans cette retraite ainsi disposée un sûr et res* pectable refuge contre les redoutables atteintes du monde» de la police, des gendarmes, et contre le souffle infect et vicieux acharné à les perdre.

Insensiblement, et après qu'elles avaient occupé leurs heures à raccommoder leurs bardes et les nôtres, à compléter ma provision de rabats, à visiter et à rapiécer mou linge de lit ou de table, elles s'étaient mises à tirer des layettes quelque livre, et je les surprenais souvent qui, as-sises l'une auprès de l'autre, dans une attitude de recueillement, se cherchaient des consolations dans la lecture, faite ordinairement par Gertrude, de quelque méditation religieuse appropriée à leur situation. A nous voir alors , elles m'accueillir avec toute sorte de respectueuses caresses , moi les baiser sur le front avec réjouissance, l'on aurait dit les gens les plus Téritablement heureux, et l'on ne se serait pas trompé de tout point Car quelle est l'infortune que ne tempère pas la piété! et là où régnent l'union, la paix de conscience, le travail, la simplicité de vie, comment se ferait-il que le bonheur fût tout-à-fait absent? Bien des fois Rosa et Gertrude m'avouèrent alors qu'elles s'étaient promis, dans leurs intimes entretiens, que si jamais Dieu leur accordait la grâce de les faire rentrer, avec le comte, au sein de leurs familles, elles feraient trêve aux exaltations passionnées de leur jeunesse pour chercher une félicité solide dans les choses bien simples où l'épreuve leur avait appris qu'elle se rencontrait, et qu'elles avaient reconnu que, parmi les services dont elles m'étaient redevables, elles

devaient C(»npter comme Tun des plus précieux celui d*a* voir apfMris de moi que la gêne est mille fois moins à re* douter que les oisivetés de Topulence; que vivre, c*est cultiver stm cœur en l'attachant à des devoirs et à de bonnes œuvres; qu*en6n» vouloir plaire à Dieu et s*adonner, dans le secret de son âme, à cette belle tâche, c'est avoir rencontré la sûre règle du bonheur et le vrai but de son existence. « J'ai toujours été religieuse , ajoutait ingénument Rosa, car comment ne pas l'être au moins de respect, de reconnaissance, d'exemple? mais je reconnais que je n'ai jamais été pieuse, et que, sans cette épreuve et votre aide, mon bon monsieur Bemier, j'aurais couru le risque de ne le devenir jamais! »

Ces discours, si remplis d'intelligence et d'honnêteté, me causaient un bien vrai contentement, et si quelquefois, à propos de ces dames, j'avais éprouvé avec honte la lassitude de bien faire et le découragement de poursuivre, en les écoutant parler ainsi, je me trouvais payé avec bien de l'usure de quelques moments que j'avais consacrés à les préserver de criminelles atteintes et à les diriger vers une bienheureuse réconciliation avec leurs parents. Du reste, en m'entretenant de ceux-ci avec elles, je croyais deviner, au travers du ton respectueux de leurs discours, qu'opulents et frivoles, plus entichés de rang et d'honneur mondain que sérieux dans leur vie et prévoyants dans leurs directions, il fallait attribuer en partie à leur négligence ou à leurs exemples que des jeunes filles, aussi bien douées que l'étaient Rosa et Gertrude, se fussent néanmoins fourvoyées au point de n'écouter que les suggestions de cœurs inexpérimentés et romanesques, puisque je trouvais moi-même si aisé de développer chez elles toutes les dispositions vertueuses, toutes les solidités du bon sens et tous les plaisirs d'une candide piété. Le moment approchait, au reste, où j'allais

138 ROSA EX GEBTRDDE.

voir ce$ parents à Tceuvre; et, en aongeaiit qiids riaïqaes avait courus ce dépôt de ces deux enfiMits ai bieii fûtes pair leur âge et par leur figure pour allumer les convoitises des libertins, je me réjouissais d*avoir k les leur rendre intactes de tout mal et enrichies de quelques vertus.

Ns

Une seule chose, vers ce temps de consolant répit et d'henreuse attente, me causait de Tinquiétude : c*était la santé de Rosa. Habituellement pâle, et d'ailleurs amaigrie, souvent elle se contraignait visiblement pour paraître à ta« ble, et quelquefois aussi, au moment d'y paraître, elle se voyait obligée, par quelque subit malaise, de garder sa chambre, où nous la trouvions ensuite, souriante, à la vérité, mais affaissée dans la bergère, ou encore ne s*y trouvant pas d*assiette à son gré. Comme elle ne voulait point voir de médecin, je pris sur moi de mettre à sa disposition un flacon de vin d'Espagne, en l'invitant à y recourir dans ses moments d'angoisse, et je vis avec plaisir que, le plus souvent, quelques gouttes de cette liqueur suffisaient pour conjurer tantôt des symptômes d'ingrate langueur, tantôt des approches de défaillance.

Le scandale qu'avaient produit l'esclandre du baron, l'ar* restation de la fille Marie et la bien innocente complicité de Rosa et Gertrude dans l'affaire des marchands, s'était peu à peu apaisé ; et, comme il arrive dans une grande ville, à ces bruits de rue en avaient succédé d'autres qui défrayaient la malignité publique. Mais, d'autre part, le séjour de ces dames dans ma maison commençait à attirer l'attention du

liiO ROSA ET GERTRUDE.

voisinage, et je ne tardai pas à m*apercevoir que si les propos dont elles étaient Tobjet avaient moins d'éclat et de publicité, ils n'en étaient pas moins actifs, et quelquefois aussi envenimés, plus encore par cette intempérance de langue, qui est le défaut de tant de personnes, d'ailleurs recommau- (hbles, que par une intention malveillante ou par l'envie de nuire gratuitement. Les setrantes de la maison, dès le premier jour, avaient glosé à l'envi sur l'arrivée de ces dames, et sur la descente d'un huissier dans mon domicile, jusqu'à ce qu'ayant appris plus tard que des gendarmes qui avaient trouvé ces dames assises, de nuit, et toutes parées, sur le perron de la maison des Miller, s'étaient mis en devoir de les arrêter, elles en avaient conclu que c'étaient des personnes très équivoques dont j'avais entrepris la conversion. De là des regards qui, de l'escalier, plongeaient dans la chambre de ces dames ; de là des sourires moqueurs et des colloques sans fin, tantôt dans la cour ou au bas des rampes, tantôt jusque devant mon propre seuil.

D'un autre côté, j'appris que des personnes respectables du voisinage, dont quelques-unes étaient la fleur de ma paroisse, mais qui avaient entendu parler vaguement de ces dames, de leur évasion, de leurs dettes, me blâmaient hautement de les avoir introduites dans ma maison. C'était^ disaient-elles, outrepasser les bornes d'une charité bien entendue, et détruire gratuitement la sainte austérité que doit toujours respirer le domicile d'un pasteur. D'ailleurs j'avais pour fils un jeune homme de vingt-cinq ans, et si, à raison de son caractère connu, l'on pouvait accorder que je n'exposais pas ses mœurs à quelque péril, il était évident que je faisais courir des risques à sa réputation, et que je déflorais ainsi cette couronne sans tache qui doit être la marque honorée d'un futur ministre de Jésus-Christ. Je reçus même la visite d'un pasteur de mes collègues, qui, poussé par un mouvement de charité franche vraiment fraternelle, avait

ronlu se faire auprès de moi Torgane de ces personnes respectables, et qui, à tous ces sujets de blâme, ajoutait celui-ci, que, moi-même, je compromettais, par l'admission dans ma maison de deux jeunes personnes décriées à tort ou à droit, le saint caractère dont je suis revêtu. Je contai alors à ce collègue toute Tbistoire de mes deux jeunes amies et comment, de nécessité en nécessité, j'avais été conduit à les prendre chez moi, sous peine de les abandonner sur le pavé de la rue. Mais je vis avec douleur que, tout en applaudis^ sant à mes intentions et à mes démarches, il continuait néanmoins à me blâmer sinon de les avoir recueillies le premier soir, du moins d'avoir continué de les garder chez moi au lieu d'avoir cherché à tout prix à les placer ailleurs. Et conune je lui dis que je n'en avais pas les moyens, il se fit fort de me les procurer en intéressant quelques personnes riches à la position de ces dames. J'y ai songé, lui dis-je, mais là aussi le devoir me contraint et la nécessité m'oblige, puisque je sais trop qu'en aucun autre lieu que chez moi ces enûints ne pourront être à l'abri des menées du vice et de la surprise des méchants. Il comprit peu ce motif, et il se retira sans que j'eusse pu dissiper ses scrupules et obtenir son assentiment.

Quand il se fut éloigné, je considérai avec tristesse combien est difficile la moindre œuvre de charité alors que, pour la poursuivre, il faut pour ainsi dire se placer entre la justice de Dieu, d'une part, qui laisse s'accomplir les résultats mérités d'une rébellion contre ses commandements, ainsi que c'était le cas de ces deux pauvres enfants, et les jugements des hommes, d'autre part, qui, s'ils ont dans ces occasions spéciales leur côté légitime et respectable, ne laissent pas qne d'être sévères, enclins au blâme, et disposés à faire ployer les instincts d'humanité et de charité devant la stricte rigidité des convenances tant sociales que morales. Q^^ pouvais-je faire, moi obscur et dénué, que de veiller de

lui ROSA ET 6ERTRUDB«

près et par mes propres yeux sur deux infortunées que les orages déchaînés avaient chassées haletantes déjà et à bout de leurs forces jusque dans Fabri de ma demeure? Et néanmoins ce blâme m'était sensible, en tant qa*ll partait de personnes yraiment religieuses et dignes de toute mon estime, en telle sorte que l'amertume, le découragement el jusqu'au doute lui-même sur mes propres efforts, Tenaient par instants m'assaillir ^ns que je me trouvasse toujours en mesure de les combattre.

Hais, le lundi suivant, je fus secoué de bien autre sorte, el il fallut, je pense, que des cordages d'afTection, d'kumanUé et de piété tout !i la fois me retinssent bien fort pour que je n'obtempérasse pas immédiatement au conseil que m'aTsit donné le pasteur, mon coJlègue, de placer à tout [vix ces datnei daus une autre maison.

Comme nous venions de sortir de table, je remarquai que Gertrude, qui y avait paru seule ce jour-lï, ne se relirait pas II son ordinaire. Présumant qu'elle pouvait avoir quelque chose il me dire, je fis signe i mon fils de s'éloigner, et, dès que nous fûmes seuls : ■ Qu'est-ce donc, Gerirude, lui dis-je, et d'où vient que vous êtes ainsi contrainte et embarrassée? » Alors son visage se couvrit d'une vive rougeur, des larmes y ruisselèrent presque aussitôt, et, voyant qu'une sorte de honte l'empCchait de parler, je me préparalU recevoir l'aveu de quelque circonstance funeste qu?, d'accord avec Rosa, elle avait dérobée jusqu'ici â ma connaissance, malgré mes pressantes sollicitations et malgré les droits que j'avais fait valoir à une couGancc entière et h UM , véracité sans restrictions. ' 1

Heureusement pourtant ce n'it.*)!! rien de semblable, elU soalagenwDt que j'en ressentis' coniribua sans doute iimod^'

i/4/| ROSA ET GERTBUDE.

rer mon propre trouble. En effet, tout à Theure Gertrude, baissant ia voix et détournant les yeux de mon visage, m'apprit que son amie se croyait enceinte... ; qu*è la vérité, à cause de leur inexpérience et à défaut d'une mère qui leur eût adressé des questions à ce sujet, elles avaient vécu dans une entière ignorance de cet événement jusqu'aux défaillances toutes récentes de Rosa; mais que cette nuit, et après que ce doute leur était entré dans l'esprit depuis quatre jours à peine, Rosa avait cru sentir dans son sein les tressaillements d'un enfant; que si sa joie avait été inexprimable à ne considérer qu'elle-même et ses espérances, elle avait néanmoins songé avec douleur que ce serait pour moi une triste nouvelle et peut-être un motif de ne les plus garder dans ma maison ; qu'elles m'imploraient néanmoins toutes les deux, puisque leur absolu dénûment les empêchait de prévenir à cet égard mes bien justes désirs pour que je voulusse bien les garder tout au moins jusqu'à l'arrivée des réponses à nos lettres, et qu'à cette occasion ou bien en retournant auprès de leurs familles, elles me délivreraient de leur présence avant que cette grossesse eût été ébruitée, ou bien, d'elles-mêmes, elles s'iraient placer quelque part, après qu'elles auraient eu le temps de faire connaître leur détresse matérielle à leurs pères et mères et d'en recevoir quelque secours d'argent, qui, si modique qu'il fût, suffirait à leurs besoins.

Cette nouvelle, je Tavoue, m'atterra, car je prévis aussitôt l'aliment que cette grossesse allait fournir à la malignité publique, les embarras et les inconvenances dont elle serait inévitablement l'occasion dans une maison sans femme, l'obligation où j'en viendrais peut-être de m'endetter pour pourvoir à de nouvelles dépenses, enfin l'obstacle nouveau et l'aggravation de détresse qu'elle allait jeter dans la situation déjà si déplorable des deux jeunes amies. Toutefois, m'attachant surtout à ce dernier point de vue, et d'ailleurs

ROSA ET GERTBUDE. Ii!i5

éma de pitié au discours suppliant de Gertrude, tout en hissant Tayenir dans le vi^ue, je m'efforçai de la consoler, et je l'assurai que si, d'une part, elles devaient compter sur moi dans tout ce qui ne dépassait pas le convenable et le possible, d'autre part, il fallait espérer que la Providence, d'une façon ou d'une autre , viendrait à notre secours ; qu'en attendant il importait d'épargner à Rosa les sollici* tudes et les alarmes, et qu'à cet effet j'irais de ce pas au* près d'elle afin de lui marquer à la fois l'intention où j'étais de ne rien changer pour l'heure à son établissement chez moi, et la part que je prenais à la joie que lui avaient fait éprouver ces premiers tressaillements de la maternité. A ces mots Gcrtrude me témoigna sa vive reconnaissance ; elle m'introduisit auprès de son amie.

Je trouvai Rosa assise dans la bergère, et qui, sans se lever à son ordinaire, semblait attendre sans trouble que j'eusse prononcé sur son sort. Sa physionomie, bien loin de marquer ni honte, ni crainte, ni alarme, respirait au contraire la joie la plus sereine, et il semblait que, parvenue désormais au comble de ses vœux, tout ce qui ne lui ôterait pas l'enfant qu'elle avait senti dans son sein n'eût plus de pouvoir ni pour contrister son âme ni pour abattre son courage. £n la voyant ainsi disposée, je renonçai à prendre l'inutile soin de la rassurer, et m'élant approché d'elle : « Rosa, lui dis-je, que Dieu bénisse le fruit de vos entrailles ! » Alors elle prit ma main pour la garder longtemps sur son cœur, sans d'ailleurs chercher des paroles, mais comme pour savourer mieux encore, en s'emparant de mon souhait et en lisant mon affection dans mes yeux, la plénitude de félicité dont elle jouissait A la fin, et avec un accent de profonde gratitude : « O mon Dieu I dit-elle, je portais donc sans le savoir ce trésor de ma vie I et quand je me croyais abandonnée de toi, ta bonté m'avait déjà ménagé cette grâce de devenir la plus heureuse d'entre les fen

i&6 nOM BT GERTBUDE.

mesl... Mon pore, ma mère, que n'ôte»-?0us à cette heure dans cette chambre pour me pardonner en faveur de cet enfant I Ludwig, mon bien-aimé, que tardes^tu à paraître, et n*e8t-ce pas ici l'indestructible sceau de la tendresse qui nous unit? » Pendant que Rosa parlait ainsi, Gertrude , s'effaçant derrière la bergère,, versait en silence d'abondantes larmes, comme si elle eût voulu cacher à son amie que ses secrets présages et ses pressentiments intimes n'étaient pas h l'unisson des siens.

Cependant , Il quelques jours de là , je retournai chci les Miller pour leur faire ma visite de pasteur, et, les ayant mis à cette occasion sur le chapitre de ce qui s'était passé le soir de notre arrivé de Versoîx , après que je leur eus dit que j'avais ett lieu de m'expliquer plus tard leur apparente inhumanité par un motif respectable, celui de ne pas introduire chez eux des personnes qu'ils avaient des raisons , dans ce moment-là, de croire suspectes et malhonnêtes, je m'attachai à les retirer de cette erreur en les mettant au fait de la situation véritable de ces dames et des indignes machinations qui avaient eu le déplorable effet de salir leur réputation et de les jeter dans la détresse. Les Miller se montrèrent aussi reconnaissants de ma démarche que touchés de mon récit, en sorte que j'eus le plaisir de leur rendre ma confiance et de recouvrer leur amitié. Mais comme nous continuions de nous entretenir sur le même sujet , Miller m'apprit que les metjd)les qu'il avait lui-même portés au roulage pour êtr<*

expédiés à Paris se trouvaient encore déposés chez le commissionnaire auquel il les avait remis, et qu'ayant youla en connaître le motif, on lui avait répondu que c'était en vertu d*un contre-ordre qui était arrivé deux ou trois heures après le départ simulé du jeune monsieur pour Paris. « D'autre part, ajouta la femme Miller, je tiens de source certaine que les marchands ayant tous été désintéressés par Tentreniise d'un domestique de place agissant au nom du baron » Ton a relâché hier la baronne, ce qui tient ma pauvre nièce dans la terreur continuelle de quelque odieuse vengeance, ou encore de quelque éclat scandaleux fait à son intention, . parce que la fille Marie n'ignore pas que c'est sur sa dénonciation qu'elle a été arrêtée. »

Ces deux nouvelles, en redonnant toute leuriorce à des inquiétudes dont je m'étais cru délivré pour toujours, me décidèrent à prendre un parti dont plusieurs fois je n'avais été détourné que par la crainte, bien naturelle d'ailleurs, d'aller compromettre encore davantage la situation de mes deux jeunes amies en y intéressant la police elle-même. Cependant, comme je pouvais dès lors préjuger que le jeune monsieur , après avoir échoué dans une tentative où il n'avait point figuré ostensiblement, ne manquerait probablement pas de revenir à Genève; et comme, d'un autre côté, je connaissais par expérience l'habileté consommée et la méchanceté infernale de la fille Marie, il me parut que l'heure était venue d'aller à tout prix instruire la police des choses dont j'avais seul connaissance , afin de mettre sous sa sauvegarde aussi, non -seulement la sûreté de mes deux jeunes amies, mais la vie elle-même de Rosa, que de nouvelles secousses, comme celles auxquelles elle avait déjà été en butte, ne manqueraient pas de mettre en péril. A cet effet, je proposai à MDler de m'accompagner sur-le-champ au bureau de police, afin d'appuyer de son témoignage les choses qu'il avait été lui-même à portée de connaître aussi bien que moi , et, après qu'il eut

ROSA ET GERTRUDË. l/l9

caûsenti avec empressement à ma demaude, nous nous y acheminâmes.

J*eas bien lieu d*abord de m*applaudir d*avoir pris ce parti y car à peine eûmes-nous été introduits dans la chambre du commissaire de police , qu'il me dit : » N*êtes-Tous pas M. le pasteur Bernler? — Oui, lui répondis-je. — C'est, monsieur, que j*ai reçu, au sujet de deux jeunes filles que vous avez recueillies chez vous, des notes qui exigent que vous me fournissiez sur leur compte quelques renseignements. 9 Alors, ayant pris quelques papiers dans une case de son bureau , il y jetait les yeux avant de procéder à un interrogatoire, lorsque je lui dis : « Je venais justement, monsieur , pour vous les donner moi-même ces renseignements , et, si vous voulez bien me le permettre, en présence de M. Miller , qui, ayant eu ces dames en pension chez lui pendant quelques semaines , a bien voulu se porter pour garant des choses que je vais dire; j'anticiperai donc sur vos questions en vous racontant tout ce que je sais. Alors je mis le commissaire au fait de l'histoire et de la position de ces dames, des machinations dont elles avaient été l'objet de la part du jeune monsieur, et du rôle qu'avaient joué le baron de Bulou et la fille Marie. « Je vous remercie , me dit alors le commissaire. Les détails que tous me donnez complètent ou rectifient ceux que je possède déjà à l'égard de ces trois individus. Mais comme d'un autre côté je sais que vos dames sont ici sans papiers, il importe, pour que je puisse autoriser la prolongation de leur séjour à Genève, que j'obtienne votre garantie sur deux points : le premier, c'est que l'une d'elles est bien réellement mariée au comte de X , car les informations que j'ai reçues représentent ce comte comme n'existant pas, ou, ce qui revient au même , comme ne devant plus reparaître. — Monsieur le commissaire, répondisje, ces informations-là, je les ai reçues comme vous, et par

trois fois, mais de la bouche même du pervers qui avait v

iso rosà et gertrude.

erimiDel intérêt à les forger et à les répandre ; ainsi j*ose es- ^rer que vous en croirez plutôt à ma déposition positive, ^Nisée sur la connaissance personnelle que j*ai de ces dames, Iqu'anx mensonges intéressés d'un mauvais sujet Je vous ^'affirme , Gertrude est fille et Rosa est mariée. — C'est bien. Voici mon second point : vous êtes bien certain que )a jeune dame ne se trouve pas être enceinte ? d A cette de« mande inattendue et qui m'obligeait de divulguer devant Miller ce que j'avais tant d'intérêt à cacher, je pâlis comme tin coupable et je répondis avec un grand trouble : « Je suis certain, au contraire, monsieur le commissaire, qu'elle est enceinte. — Alors, monsieur, quelque regret que j'^rouve ii vous causer du chagrin , je dois vous déclarer que je vais faire préparer une feuille de route pour ces deux dames, et qu'il faudra qu'avant huit jours elles aient quitté le canton. Aini^ le veut la loi. »

 cette dédaration si péremptoire, si cruelle et d'une si impossible exécution , j'éprouvai tant de diagrin et de vive alarme, que, désespérant de pouvoir lutter plus longtemps en faveur de mes deux pauvres protégées, et les envisageant toutefois comme perdues s'il fallait ainsi les abandonner aux chances périlleuses d'un voyage sans terme assuré, dès pleurs inouiilèrent mes paupières et je fus contraint de m'asseoir sur Un banc pour donner cours à ma douleur. Miller alors s'approcha de moi en m'adressant quelques propos affectueux, et le commissaire lui-même sembla contristé en me voyant dans cet état. « Je sais, monaeur, dit-il, tout le respect que Inértte votre charité envers ces dames; mais ce n'est sûrehient pas vous qui me r^rocherez d'agir, ainsi que je le fais, conformément à mon devoir ; que si toutefois c'est vous oblijger beaucoup que de pcM-ter à quinze jours le délai dont je parlais tout à l'heure, je pr^idrai sur mm de le faire, en tant que je suis certain de l'urgence de vos motifs et confiant dans .votre probité. « Je me levai alors, et, après avoir re«

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mercié le commissaire, je sortis du bureau en m'appuyant sur le bras du pauvre Miller, qui avait en pour moi toute sorte d'égards compatissants durant ces moments de cruelle angoisse.

Dès le lendemain matin , et sans en rien dire aux jeunes dames , je me décidai à écrire aux parents de Rosa afin qu'aucune lenteur, venant de leur part, ne risquât de cooi' pliquer sa situation et n*allât me mettre dans la déplorable nécessité de la faire partir seule avec Gertrude, sans même savoir à qui les adresser , lorsque le délai fixé par la police serait expiré. D'ailleurs, oîi trouverais-je des ressources pour subvenir à une dépense aussi considérable , surtout puisque, dans Tétat où était Rosa, il importait qu'elle cheminât à petites journées, dans une bonne voiture et avec la possibilité de séjourner partout où cela pourrait devenir prudent ou nécessaire? Ainsi, sans revenir sur les considérations que j'avais déjà exposées dans ma première lettre , et abordant d'emblée les circonstances nouvelles qui dictaient ma démarche, j'annonçais la grossesse de Rosa, l'abolu dénûment dans lequel l'avait placée la perle de ses va-

lises, enfin l'ordre de la police qui exigeait son départ du canton dans le délai de quinze jours. Vu l'urgence de cbacon de ces motifs, je demandais que l'on expédiât, à lettre Tue, une personne de confiance, entre les mains de laquelle je pusse remettre les deux amies , et qui fût pourvue de l'argent nécessaire pour subvenir largement à toutes les commodités que pourrait exiger l'état de Rosa durant son voyage de retour. J'ajoutais qu'à mon gré , et en tant que des obstacles insurmontables ne s'y opposeraient pas, c'était à sa mère elle-même de Tenir la chercher, puisqu'à certains égards importants, Rosa ne donnerait sa confiance entière à aucune autre personne , tandis qu'à d'autres égards non moins importants je regardais la vigilance et la protection d'une mère comme seules parfaitement efiicaces pour écarter d'autour de Rosa et de Gertrude des tentatives criminelles qui menaçaient à la fois leur honneur et leur liberté. Dès que ma lettre fut achevée, j'alki moi-même la jeter dans la boite , et la certitude qu'avant peu d'heures elle serait déjà en route pour parvenir à sa destination me rendit un peu de calme. J'en profitai pour me mettre à jour des affaires courantes que j'avais dû ajourner à différentes reprises afin de m'occuper de ces dames, et je fis une bonne tournée de visites.

Mais comme dans l'après-midi je sortais de chez un de mes paroissiens, je m'entendis appeler de derrière, et, m'étant retourné, je vis un facteur de la poste qui, s'étant arrêté pour chercher parmi le paquet de lettres qu'il tenait dans sa main , me dit : « J'en ai deux à vous remettre, monsieur Bernier; les voilà, c'est trois francs. » Ces lettres étaient toutes les deux timbrées de Brème, l'une adressée à Gertrude, l'autre à moi. Tout en continuant de cheminer j'ouTris bien vite cette dernière, et tel fut mon douloureux désappointement après que j'eus achevé de la lire qu'au lieu de rentrer au logis comme c*était mou intention, je me

i5k BOSA ET GERTRUDE.

dirigeai vers une promenade loUtaire, soit pour y délibérer en moi-même sur ce que j'avais à faire , soit pour m'êlre donné le temps de maîtriser mon angoisse avant de repa* raltre devant Rosa. Voici cette lettre :

« Monsieur le pasteur,

» Tout en me chargeant de vous marquer qu'il honore vos intentions, les principes d'humanité que vous avez mis en pratique à l'égard d'une malheureuse qui, après avoir indignement trompé ses parents, vous abuse vous-même d'une façon bien coupable , mon mari m'ordonne de vous déclarer que son immuable volonté est d'abandonner Rosa au sort qu'elle s'est choisi. L'avenir de nos autres enfants et l'honneur de notre famille lui on font une loi impérieuse.

» En conséquence, monsieur le pasteur, nous vous prions de porter cette déclaration à la connaissance de Rosa, et de lui dire en même temps qu'à la condition qu'elle ne fasse aucune démarche qui ait pour effet d'attirer de nouveau l'attention sur ses scandales, elle percevra régulièrement une pension de cent francs par mois, payable à Genève, ou dans telle autre résidence que nous aurions agréée comme étant également éloignée de la ville que nous habitons. Incluse une provision de trois cents francs sur lesquels vous voudrez bien vous rembourser de tous les frais et avances que vous auriez été dans le cas de faire jusqu'ici.

a Agréez, monsieur le pasteur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

» Caroline S***. »

La dureté inconcevable que respirait cette lettre mit d'aboitlen révolte tous mes sentiments. Quoi donci me disaisje, abandonner son enfant! se prévaloir pour cela de motifs tout égoïstes : l'avenir de frères ou de sœurs déjà si favorisés I de nécessités toutes mondaine» , l'honneur, c'est-i*

ROSA ET GEftTBUDE. 155

dire r<»rgueil de la famille !... £t je m'emportais contre des parents assez dénaturés pour repousser par de semblables raisons une enfant repentante , éprouvée , malade , et que la seule lecture de cette lettre pouvait mettre en péril de mourir.

Mais» à ces emportements de mon cœur révolté, succédait bientôt FépouTante, quand je venais à réfléchir sur rambi-gnité mystérieuse de quelques-unes des expressions dont s'était servie la mère de Rosa. Qui vous abuse elle-même d'une Jaçon bien coupable^ lisais-jo avec un trouble croissant Qu'était-ce? en quoi? dans quel espoir? et des doutes que j'avais crus effacés pour jamais de mon esprit, des images , des pressentiments, des craintes sourdes, qui s'en étaient enfuis, à ce que j'imaginais, sans retour, jusqu'aux apparences de tristesse pensive que j'avais remarquées à différentes fois sur la physionomie de Gertrude, jusqu'aux notes du commissaire de police, jusqu'aux propos du jeune monsieur et de la iille Marie elle-même, au sujet d'un comte qui n'existait pas ou qui ne reviendrait jamais, tout cela venait se dresser devant mon âme en autant de fantômes accusateurs de Rosa , et à la plus douloureuse angoisse s'ajoutait ainsi l'incomparable amertume de la découvrir trompeuse, artificieuse, criminelle, après que je l'avais aimée , servie , I»rotégée comme sincère, comme ingénue, comme pieuse et remplie d'aimable honnêteté I Cependant la sueur dégouttait de mes tempes , l'agitation secouait mes membres, des éblouissements troublaient ma vue ; je me laissai tomber sur un banc.

Lorsque j'eus recouvré un peu de tranquillité, il me parut que l'humanité me faisait une obligation de taire pour Theure à Rosa tout ce que renfermait cette lettre, mais que la prudence me commandait de m'en ouvrir à Gertrude , puisque aussi bien je n'étais pas libre de retenir dans mes mains la lettre C[ui lui était destinée. Aussi, quand je fus de retour

au logis, après le thé , où elle parut seule ce soir-Gi, je lai dis de laisser, sur quelque prétexte, Rosa se coucher et: s*endorniir, puis de venir ensuite me rejoindre dans la chambre à manger aussitôt qu*elie le pourrait ; qu*au sur— plus, si elle ne pouvait pas le faire sans risquer d'éveiller la curiosité de son amie, nous remettrions au lendemain d'avoir ensemble ce secret entretien.

xLin

Une demî-bciire cnTîitm après s^étre retint , Gerlnido reparut dans la chambre à manger où j'étais 4 rattendif « Mon eaÙÊkty loi dis-je, je tous adjure devant Dieu de me dire si, dans ce qne tous m*aTez raconté au sujet du mariage de Rosa , toos m'avez abusé en quoi que ce puisse <^tn\ A celte question, Gertrude, réprimant son trouble» ré|>ondU avec unereq)ectueuse fierté: • Ce que nous avons dit, uhmisieur Bemier , est la vérité tout entière. Quiconque dit le contraire vise à nous perdre auprès de vous I » Puis» cMaiil à un mouvement de douloureuse tristesse : « Que noua sommes donc malheureuses I s*écria-t-ello en donnant cuuiii à ses larmes, puisque notre seul ami sur la torro ou eut do nouveau à douter de notre bonne foi envers lui I » A loin jo tirai la lettre de ma poche, et la lui ayant miftc soiiii l(*i yc^u\ l « Lisez ceci, Gertrude, et voyez vous-mCmo si jo nt^ dolM pas douter de vous. »

Quand Gertrude, qui était toute trcmblanic ih rrnuMtts

fut arrhée à ces mots : qui vous abuse vous-même d^une façon bien coupable , elle regarda précipitamment à la signature, puis elle poussa un cri, qu*au signe que je lui fis de n'aller pas réveiller Rosa, elle étouffa aussitôt. Mais, Teffroi dans les yeux et le visage d*une mortelle pâleur , elle de* meurait muette , en sorte que je ne savais pas discerner si c'était Teffet de la douleur ou du remords ; Feffroi, d'être faussement accusée, ou la honte de se voir, elle et son amie, démasquées par le témoignage irrécusable de la mère de Rosa. « Parlez , Gertrude , lui dis-je en prenant sa main , parlez, mon enfant, et qu'aucun aveu ne vous coûte auprès de moi ; je me sens là de quoi vous pardonner encore. — Que puis-je dire? que puis-je faire? s'écria -t-elle alors, puisque, aussi bien que vous , ces paroles m'épouvantent

sans que je les comprenne? Ah! Rosa! Rosa! Ah

Rosa! ma pure, ma chaste Rosa ! que s'est-il donc passé que

tu ignores, que j'ignore ou bien, ne nous abusons-nous

point nous-mêmes , monsieur Bernier , et ces paroles ne veulent-elles point dire que nous vous aurions caché cela même que nous vous avons raconté ? » Elle reprit la lettre alûrs,elle la relut tout entière; mais, se ressouvenant d'ailleurs que nos propres lettres aux deux familles supposaient qu'elles ne m'avaient rien caché, elle retomba dans les transports du plus cuisant désespoir. Comme toutes les autres fois, je fus subjugué par ces traits visibles d'une manifeste sincérité, en sorte que mes doutes, qui ne portaient plus sur la véracité de ces dames, commençaient, comme au reste ceux de Gertrude elle-même, à s'égarer en toutes sortes de suppositions sinistres et de probabilités effrayantes.

« J'ai voulu, Gertrude, continuai-je, avoir d'abord cet éclaircissement avec vous, et vous comprenez de reste qu'il 6ut taire à Rosa tout ce qui concerne cette funeste lettre ; maintenant en voici une autre qui est à voire nom. » Elle la saisit avec vivacité, et, en reconnaissant sur radresso Téori*

Idre de son père, eUe la baisa avec une ardear reconnaissante. Mais, dès qn'après l'avoir ouverte, eUe en eut parcooni les premières lignes : « Non, non, dit-elle, ceci ne se fera pas I îons-même, monsieur fiernier, j*ose croire que vousrecon» naîtrez arec moi qu'il est des liens qu'on ne rompt pas, pas même sur l'ordre d'un père! des devoirs qu'on accomplit

au prix de tout, même d'une malédiction ! » A ces mots

prononcés avec une extraordinaire fermeté d'âme, je frémis de terreur, car ils sonnaient à mon oreille comme un blas* phème , et semblaient démentir , comme si elles n'eussent été qu'un vain leurre, les dispositions de filiale soumission dont Gertmde m'avait en diverses fois donné l'assurance. « Tenez, lisez, » ajouta Gertmde, et elle me remit la lettre qui était conçue en ces termes:

« En tant que vous êtes encore préservée d'irrémédiable souillure, et dans l'espoir que l'expression de votre repentir est sincère, je consens, Gertmde, à recevoir votre soumission, et à vous laisser rentrer au sein de votre famille. Mais c'est à la condition que vous rompreE toute relation avec Rosa, au sort de laquelle il a d'ailleurs été pourvu. Quand j'aurai reçu à cet égard vos engagements solennels , que je vous invite à me faire tenir par le plus prochain courrier , votre tante Sarah se transportera à Genève pour vous y aller recueillir , et, à partir de ce moment, vous vous conforme^* rez à toutes ses directions.

» Votre père, Rodolphe B. »

Je fus navré du tour de cette lettre et de l'ofiense qu'elle faisait en effet à l'amitié si vive et si généreusement dévouée de Gertmde pour Rosa, mais je n'en fus que plus disposé à croire que, pour qu'on eût attaché le pardon de Gertrude à cette condition d'une rupture si cmelle, il fallait que la destinée de son amie fût désormais entachée de cette cette irremédialde souillure ii laquelle on semblait faire une mysté-

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rieuse allusion. Je ne touIus pas aggraver l'angoisse de la pauvre Gertrude en lui faisant part de cette attristante re* marque, mais comme elle venait de faire appel à mon opinion : « Gertrude, lui dis -je, dans Tintention de modérer la rebelle véhémence de ses sentiments , avant que je vous écoute, et avant que je vous approuve peut-être, retirez ce qu'il vous est échappé de dire. Les ordres d'un père sont toujours respectables , mon enfant, sa malédiction est toujours un affreux malheur, et il est impie de la braver ainsi que vous faites ! » Alors , éclatant en bouillants sanglots : « Mais oser me dire , monsieur Bernier , oser m'ordonner cette indignité, de rompre avec ma Rosa !... de rompre avec vous aussi, sans doute, qui avez été notre père, notre mère, et à qui ils ne disent rien ! » En achevant ces mots, Gertrude avait jeté ses bras autour de mon cou , et , en me prodi* guant ses caresses reconnaissantes , il semblait qu'elle vou* lût combler cette lacune, qui l'affligeait dans la lettre de son père, de tout témoignage qui me fût personnel.

Quand elle fut plus tranquille : « Non, lui dis-je, vous ne sauriez ni abandonner Rosa, ni rompre avec elle. Mais une tâche nouvelle s'ouvre devant vous, Gertrude, et vous compromettriez le succès en vous laissant aller à ces emporte-* ments irrespectueux. C'est de plaider pour votre amie, c'est de la sauver avec vous , c'est de vouloir demeurer inséparables, non pas au prix de la révolte et en face de la malédiction, mais au moyen de la persévérance légitime, de l'effort tendre, de la douceur patiente et de la filiale humilité, en s'aidantdu temps, qui dissipe les sévérités et qui éclaire les circonstances. Ainsi, mon enfant, allez vous coucher, car, ce soir, vous seriez peu en état d'écrire convenablement à votre père ; mais demain , trouvez pour lui répondre des motifs pressants que vous lui exposerez avec modestie , et , au lieu de le braver par des refus orgueilleux, implorez de

bonté, mieux éclairée, qu'il n'exige pas ce qui serait à cette

heure, non pas, comme il le croit, rompre avec votre amie, mais provoquer certainement chez elle un désespoir que sou état, qu'il ignore, la rendrait incapable de supporter. » Gcrtmde m'assura qu'elle suivrait de point en point mes conseils, et nous nous séparâmes.

Après y avoir réfléchi , je ne jugeai pas à propos d'écrire de nouveau aux parents de Rosa, puisque ma deniière lettre contenait trois motifs d'urgence, dont au moins deux, qui demeuraient les mêmes malgré Tenvoi des trois cents francs, à savoir sa grossesse et le délai fixé par le commissaire de police , étaient tout ce que je pouvais faire entendre de plus pressant à des parents qui n'auraient pas juré la perte de leur enfant D'ailleurs , précisément à cause de ce délai irrémissiblement fixé par le commissaire , il faudrait que Rosa se trouvât déjà partie depuis quelques jours au momeat où je recevrais une réponse à cette nouvelle lettre, en sorte qu'elle devenait encore par ce côté-là superflue.

D'ailleurs , les angoisses et les secousses que j'avais ressenties la veille et quelque refroidissement que j'avais été prendre sur cette promenade solitaire dont j'ai parlé furent ' cause d'un malaise qui, après m'avoir atteint durant la

ROSA ET GERTRUBB. 163

nuit, redouUa au petit jour avec assez de violence pour que je dusse faire diercher un médeciu , au Heu de tne lever à mon ordinaire pour me mettre à écrire. La oainte extrême que j'éprouvais de me voir retenu dans mon lit à l'époque très prochaine ou il faudrait m*occuper du départ de Rosa , au milieu de cii'constances si difficiles et de projets si incertains, contribua sans doute à aggraver mon indisposition, car j'allais plus mal d'heure en heure, et, à divers signes, je m'aperçus, dès le soir de ce premier jour, qu'on était inquiet autour de moi , et que le médecin traitait mon mai au sérieux. Alors, faisant effort sur moi-même, je me résignai à être malade, et, ne pouvant plus agir pour Theure, j'employai mes insomnies tantôt à implorer la protection de Dieu sur les deux enfants dont il avait temporairement accru ma famille, tantôt à repasser le compte de mes voies afin d'être toujonrs ceint et prêt à comparaître. Mais ce calme luimême me fit du bien, et quelques symptômes que le médecin avait jugés alarmants ne tardèrent pas à se dissiper.

Dès le premier moment de mon indisposition , Gertrude avait ¥Olé auprès de moi, et se tenant à mon chevet, malgré que je l'eusse soUicitée de n'en rien faire, elle ne le quitiait que pour donner sa place à mon fils quand il avait achevé ses travaux de la journée. Quelquefois aussi, lorsque j'étais moins inquiet par la fièvre , ils demeuraient tous les deux, et, sans que j'y prisse gi^nde part, je trouvais néanmoitts beaucoup de douceur à leur entretien , qui était toujonrs intéressant par les bonnes pensées que chacun d'eux y apporuit Mon fik est droite religieux, instruit, mais bien peu vené eneore dans la pratique du monde, qu2»d d'aillenn ses qualités natureltes sont de sens solide et de tempérament gén^eux , bien plus que de finesse d'esprit ou de sagadté précoce. Gertrude , au contraire, aux mêmes

qualités de caractère, unissait moins de solidité de sens, & la vérité , mais tout autrement d'instinct délié des^cboses, des hommes, et des rapport si complexes de la vie. Aussi j'admirais » en les écoutant, que cette enfant, qui avait dix* neuf ans à peine, en remontrât sur bien des points à mon grand garçon de vingt-cinq ans, et je me confirmais dans la justesse de cette double opinion que, dune part, la femme voit de bonne heure et mieux par le cœur, par la faiblesse, par la pudeur, par sa condition en un mot, là où l'homme voit moins et plus tard par la raison , par l'ex* périence ou par Tinstruction acquise ; et que, d'autre pari , pour la femme comme pour l'homme , ni l'école des livres » ni l'école du monde ne valent l'école de l'épreuve pour instruire, pour enrichir et pour embellir l'âme de la créature. Moi-même, durant ces heures de recueillement, je reconnaissais avec gratitude que les misères de ces dernières semaines, durant lesquelles j'avais ressenti tant d'alarmes et de peines au sujet des deux jeunes dames que la Pix)vidence avait jetées sur mon chemin, outre qu'elles m'avaient instruit de bien des choses et réveillé de ces torpeurs plus ou moins volontaires où nous -croupissons trop souvent quand l'accomplissement des devoirs quotidiens est facile , m'avaient aussi valu de grossir quelque peu cette besace d'œuvres qui est, selon l'Écriture, et non moins selon la raison , le seul bagage qu'il nous soit donné d'emporter avec nous dans l'autre monde. Bien plus, en réfléchissant à ce qu'est la vie, un bien nécessairement amer et douteux, je trouvais que ces semaines-là n'avaient pas été parmi les malheureuses de mon existence, et que si j'y avais à la vérité senti le fouet de l'angoisse et les pointes de la douleur, outre que l'émotion , l'activité , les démarches les avaient fait paraître courtes, j'y avais pourtant goûté bien des plaisirs *>urs et bien des satisfactions savoureuses. C'est pourquoi

seal à seul, et âi moitié TaÎDqnear du malaise corporel par l'aMe de ces cxmtentements de ma pensée, je me redisais en mémoire ces paroles du Psalmiste :

Tu (ùs ioojoars dans ma détresse Ma haute tour, ma forteresse ; Ta fus dans moo adversilè Un Dieu pour moi plein de bonté I

XLY

Ces consolations an reste furent de grand secours ponr me fortiûer contre des atteintes qui m'étaient toujours bien sensibles, en ce qu'elles portaient à la fois sur le caractère dont je suis revêtu à la condition de le maintenir intact, et sur mon fils, qui m'a été donné pour que je le conserve blanc de renommée autant que de conduite. Ce fut lui justement qui m'apprit , avec une indignation que je ne partageai pourtant pas, tant je sais que les gens sont plus légers que méchants dans leurs propos , qu'on disait dans le quartier des choses offensantes pour ma probité pastorale. Les dettes de ces dames si promptcment payées par moi-même, leur entrée dans ma maison , la certitude que je pourvoyais en entier à leur entretien, puisqu'on savait leur gêne chez les Miller et leur dénûment absolu depuis la perte des valises, toutes ces choses exagérées et commentées par les oisifs , par les bonnes femmes , par les servantes du quartier, y avaient accrédité l'opinion que les deniers que je reçois pour les pauvres de ma paroisse fournissaient probablement en tout ou en partie à l'entretien des deux jeunes amies. Encore, ajoutait-on, si elles en étaient dignes, mais c'étaient des aventurières que j'avais ramassées dans la rue tout exprès pour les secourir avec l'argent qui appartient aux honnêtes

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indigents de la paroisse i et ainsi, comme il arrive d'ordinaire, la malice des propos dont j'étais l'objet se justifiait elle-même par la malice des propos dont elle noircissait ces pauvres dames. ËtDieu veuille, disais-je en moi-même, ébranlé que j'étais encore par la phrase mystérieuse de la lettre, que l'avoir n'aille pas prêtera ces propos menteurs l'appui de quelque révélation redoutable sur la situation de Rosa!

D'un autre côté , la vieille qui fait notre petit service , tout en me confirmant ces choses que m'avait apprises mon fils, se préoccupait d'autres propos bien plus graves qu'elle était mieux à portée d'entendre et dont il était lui-même l'objet. La vie retirée de ces dames encourageait la curiosité ; le séjour plus habituel de mon fils à la maison apprêtait aux médisances; enfin, soit que Miller n'eût pas été discret, sojt que les visites du médecin eussent passé pour être faites à l'intention de ces dames, la grossesse de Rosa n'était plus un secret, et telles étaient, chez des gens d'ailleurs méprisables du voisinage, l'audace et la méchanceté de langue, qu'ils interprétaient le mystère de ces circonstances de mille façons injurieuses à l'honneur de ces dames , que quelquesuns allaient même jusqu'à atteindre par leurs insinuations venimeuses la moralité de mon fils. La pauvre vieille , bien qu'elle connût comme moi la vaine malice de ces ignobles discours , s'en affectait au point d'en verser des larmes , et, quand nous nous trouvions seuls , elle ne manquait guère de m'entretenir de cent propos à la connaissance desquels, puisque je n'y pouvais rien changer, il eût mieux valu me laisser étranger. Je la consolais, je la fortifiais et l'engageais à n'y pas donner d'attention plus que moi , au moment même où ils faisaient saigner mon cœur d'une bien douloureuse blessure.

Toutefois, dans l'intention qu'aucune imprudence de notre part ne vînt aggraver le vice d'une situation qui nous

exposait ainsi aox médisaoces du quartier, je fis venir moi fils auprès de moi, pour lui faire quelques recommandaticHic au sujet de b conduite qu'il avait à tenir et des habitudes de sévère discrétion auxquelles il devait s'assujétir dans tous ses rapports avec ces (ternes. En particulier, je l'invitai à se priver de ces entretiens avec Gertrude dont ma maladie avait été l'occasion , et au milieu desquels une ou dens fois le médecin avait été introduit dans la chambre. Cette dernière recommandation parut seule contrarier mon fils» et il me marqua que c'était lui imposer une privation de ce qui était plus attrayant pour lui que toute chose de plaisir ou de récréation, tant il aimait le caractère de Gertrude » sa conversation et sa présence. Je lui fis sentir que dès lors ma recommandation arrivait d'autant plus k propos, puisqu'en se livrant âi cet attrait, il pourrait justement, et à son propre insu , apprêter à des remarques fâcheuses et k des propos malveillants; que d'ailleurs comme il n'était pas séant que je fisse à Gertrude aucune observation sur ce sujet, c'était de sa part que devaient provenir , sans même qu'elle s'en aperçût, toutes les précautions. Mon fils comprit ces vues de ma prudence, et il les mit en pratique dès le même jour.

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