‹ Rosa et GertrudeChapitre 13 sur 15 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Rosa Toulut aussi me faire sa visite, malgré que je Teusse fait prier, la sachant souffrante, de s*en bien garder. Elle me parut faible, très amaigrie, et à chaque instant sur le point de tomber dans quelque évanouissement passager. Quand nous eûmes parlé de ma santé, je lui parlai de la sienne, et, rayant trouvée plus triste encore qu'inquiète de son état, je rinvitaià m'ouvrir son cœur. « Hélas, me répondit-elle avec la mélancolie du découragement, mon pauvre monsieur Bernier, que sert de vous ouvrir mon cœur, il n'y a plus rien dedans, pas même Tespérance! — Gomment donc, Rosa? et ces joies que vous donnait l'autre jour encore l'espérance d'être mère ! — Elles se sont dissipées ; mon enfant n'a plus tressailli I » Puis s'abandonnant à ses larmes : « Comment pourrait-il vivre de sa mère ainsi abandonnée , et voit-on que les figuiers délaissés donnent des fruits mûris ?... Point de nouvelles de Ludwig ! Pas davantage de nos deux familles! Les méchants seuls... » Ici la voix de Rosa expira sur ses lèvres , et , en proie à de sourdes douleurs, elle se pencha livide et les yeux fermés contre le sein de Gertrude. A ce spectacle, je prévis qu'elle serait incapable de soutenir prochainement les fatigues du voyage; une morne consternation s'empara de mon esprit.

170 BOSA ET GERTRUDË.

Heureusement le médecin , qui venait me faire sa visite quotidienne, fut introduit dans ce moment-là, et je Y\i\^ vitai à s'occuper aussitôt de Rosa, dont l'état de grossesso lui était d'ailleurs connu. Après l'avoir examinée , et avant qu'elle eût pu répondre à ses questions, il me fit signe que son état était grave; puis il proposa aussitôt à Gertrude de lui aider à la reporter dans sa chambre en soulevant à eux deux la chaise sur laquelle elle était assise ; qu'alors, sans désemparer, ils retendraient sur son lit, et que, très probablement, sa défaillance cesserait aussitôt Gertrude s'empressa d'obéir à cette invitation, et, de mon lit, je les vis qui opéraient ce lugubre transport. Alors ma consternation fit place à la pitié, et des larmes jaillirent de mes paupières.

Tout à l'heure le médecin revint auprès de moi, et il m'apprit qu'en effet la défaillance avait cessé, mais que, surprise de se trouver dans sa chambre et de voir un monsieur auprès de son lit, Rosa avait eu à traverser un moment de vive répugnance ; qu'à la fin pourtant il lui avait fait comprendre la nécessité de recevoir les directions d*qn homme de l'art » et qu'en déguisant, autant qu'il avait pu le faire, ses questions sous un air d'amical intérêt, il était parvenu à se convaincre que son état , quoiqu'il exigeât des précautions et des ménagements, ne présentait cependant rien de dangereux. Ces paroles ne me tranquillisèrent guère, et néanmoins j'ajournai à un antre moment de m'ouvrir au médecin sur la nécessité où allait se trouver Rosa de se mettre en voyage, parce que j'espérais qu'incessamment cette nécessité serait éludée par l'arrivée de sa mère ou de quelqu'un de ses proches, que ma seconde lettre aurait fait accourir en toute hâte à son secours.

Le lendemain Bosa se trouva en elTel beaucoup mieux , et le surlendemain, comme je venais d'essayer pour la première fois depuis mon indisposition de me lever et de m'habiller, sur quelque mouvement que j'entendis dans la chambre des deux amies , je m'y traînai â grand'peine , pour y jouir d'un bien doux spectacle. Rosa venait de sentir de nouveau son enfant tressaillir, et, au cri de joie qu'elle atait poussé, Gertrude était accourue auprès de son lit pour partager sa félicité et en rendre grâces k Dieu avec eUe. Je m'associai h ces sentiments, et c'est ainsi que le contentement et l'espoir tout ensemble reparurent soudainement dans ma maison, tant est bonne la Providence qui a voulU) dans son équitable sagesse, que le bonheur fût toujours une diose relative, en telle sorte qu'il visite les malheureux euxmêmes, et qu'il n'est complètement absent d'aucune destinée mortelle.

Toutefois, j'étais si faible fncorc que, sentant ma li^le tourner et mes jambes chanceler, je dis â Gerirude : • Mi . pauvre rafant i si vous ne venez pas h mon aide , Je crot liiea que je vais tomber par terre. » Elle accourut aU^r m'ayant prêté l'appui de son bras, sur lequel j'aviii

de peser si lourdement, elle in*aida k regagner ma chambre, où, m*étant assis : « A présent je tous congédie , car en vérité je suis incapable ni de dire ni d*écouter un mot. » Après que Gertrude se fut retirée , je reconnus que j'étais tout aussi incapable de me tenir assis, en sorte que j'entrepris de me déshabiller pour tâcher ensuite de me replacer dans mon lit. Mais je ne pus y parvenir; et je pris le parti de demeurer sur ma chaise, à moitié Têtu comme j*étais, jusqu'à ce que mon fils de retour pût me prêter son aide. Cependant, au bout d'une demi-heure, un coup de cloche se fit entendre et Ton introduisit Miller, qui demandait à me parler. Avec son secours je pus venir à bout de mon entreprise et regagner mon lit. Dès que j'y fus replacé : « Qu'est-ce donc, Miller, que vous avez à me dire? »

Miller venait en hâte m*avertir que tout à l'heure, en passant sur le pont du Rhône , il avait reconnu le jeune monsieur, qui n'avait pas fait mine de le reconnaître lui-même; qu'aussitôt il avait été de son chef dénoncer son retour auprès du commissaire de police, et que celui-ci, qui ne s'en trouvait pas instruit encore , avait immédiatement donné l'ordre à deux gendarmes de se mettre à sa recherche et de l'arrêter. « Ce sera justice, mon brave Miller, m'écriai-je à cette nouvelle ; mais surtout rien ne pouvait arriver de plus heureux pour mes pauvres dames , qui sont appelées à se mettre en route dans très peu de jours, et qui se trouveront ainsi complètement à l'abri des atteintes de ce mauvais sujet. Vous avez eu Ui une bonne idée , et je vous suis d'autant plus obligé pour votre zèle que vous voyez vous-même combien je suis hors d'état d'agir de ma personne. » En même temps et pour que rien ne manquât à ma sécurité , qui dans ce moment ne pouvait être trop grande , Miller m'apprit que la fille Marie , à la suite d'une rixe dans laquelle elle avait reçu une blessure provenant d'un éclat de

bouteOle qui avait pénétré dans sa poitrine , était alilée au moins pour une quinzaine de jours encore , de telle sorte qu'il n'y avait rien à craindre non plus de son côté. Après avoir prié le brave Miller de me tenir au courant de tout ce qui pourrait survenir de nouveau, je le congédiai, et, lorsqu'il se fut retiré^ je m'endormis d'un bon sommeil.

Quand je me réveillai, vers cinq heures du soir, je me trouvai rafraîchi, bien plus fort et tout disposé à prendre quelque nourriture. «Ah! c'est vous, Gertrude? en la voyant qui avait veillé à mon chevet ; où est donc mon fils? — Votre fils, me répondit-elle en souriant, est venu à son ordinaire, mais il n'est pas resté à son ordinaire pour me tenir compagnie ; aussi je lui garde rancune. Voici du reste un billet qu'on a apporté pour vous.» Je l'ouvris et j'y lus des lignes tracées par une main mconnue, où Ton me priait en grâce de passer chez la fille Marie pour choses relatives à mes fonctions île pasteur. Celte lettre, dans les circonstances où je me trouvais, éveilla au plus haut point ma sollicitude et ma curiosité; mais, quel que fût l'intérêt que j'avais à me rendre à cette invitation, il m'était impossible d'y songer pour l'heure, ni même d'entrevoir le moment où je pourrais aller, ou tout au moins me faire transporter chez la fille Marie. Je mis donc la lettre en lieu sûr, et je priai Gertrude de me servir du thé et quelque nourriture. La chère enfant, à cette demande, fut toute joyeuse, et, après m'avoir préparé avec une amicale diligence un petit repas, elle vint y assister, me distrayant par son entretien, et se ^f^naissant le cœur, en quelque sorte, de chaque bouchée

d*a]iments dont je me faisais plaisir. De plus en plus j*étais altaché à cette chère enfant, et j'apprenais ces douceurs dont j'avais onî parler si souvent à ceux qui, autrement dotés par la Providence que je l'ai été moi-même, se complaisent à remarquer combien la vie domestique s'embellit par les petits soins et les gracieuses assiduités d'une fille aimante et dévouée.

Le lendemain, qui était un vendredi, j'employai ma matinée à rassembler quelque argent J'avais dans mon tiroir une vingtaine d'écus dont je ne gardai que ce qui était absolument nécessaire pour atteindre au paiement de mon prochain quartier; puis, comme j'ai une extrême répugnance à emprunter, pour grossir un peu la somme dont je voulais disposer en faveur de ces dames , j'envoyai mon fils porter six de nos douze couverts d'argent, et un dé à coudre en or que j'avais autrefois donné à ma femme en présent de mariage, chez le joaillier Durand , en le priant de vouloir bien me faire savoir la valeur de ces objets, sans néanmoins me l'envoyer encore, parce que, selon ce qui pourrait survenir dans un terme très prochain, je serais peut-être dispensé de me défaire de ces pièces, auxquelles j'étais affectionné. Le joaillier Durand me fit dire que la valeur de ces objets s'élevait à cent quatre-vingt-quinze francs , et qu'au surplus il se prêterait à tout ce qui me se-

rait agréable. Et comme mon fils l'aTait mis au courant de nos anxiétés et de nos projets , il le chargea de me dire que , désirenx de s'associer à mon œuvre par quelque petite obole personnelle , il me priait de joindre au viatique que je préparais les cinquante (rancs qui me seraient remis de sa part. Au sortir de chez le joaillier Durand , mon fils avait été s'assurer conditionnellement d'une bonne voiture de louage, où nous étions dans l'intention d'établir une sorte de couche sur laquelle Rosa pût demeurer étendue , et quant à des valises, nous en possédions une grande qui serait plus que suffisante pour le modique bagage de ces dames. Ainsi quand , vers midi , mon fils fut de retour auprès de moi , tout était déjà préparé, et sans compter que nous avions apporté à faire ces dispositions autant de bon entrain que nous y gagnions de précieuse sécurité , le procédé du joaillier Durand était d'ailleurs venu nous causer une pure joie. Il n'est pas , en effet, de douceur comparable à celle de rencontrer , au milieu des transes et des embarras d'une vive anxiété, l'appui spontané des bons cœurs et les pieuses sympathies d'une charité secourable.

Ces petits labeurs, à raison de leur objet et à cause aussi de leur prompte réussite , au lieu de me faire du mal et d'aggraver ma faiblesse encore bien grande, m'avaient au contraire rafraîchi, en faisant trêve aux angoisses de la réflexion pour me jeter dans des préoccupations actives , toujours bien moins pénibles. Aussi je dînai aujourd'hui avec mon monde, Rosa comprise , qui paraissait être tout-à-fait raffermie , et , vers quatre heures, me sentant assez dispos , je sortis pour me rendre chez la fille Marie. Après que j'eus gravi avec assez de peine les marches de son escalier , je sonnai , et l'on m'introduisit auprès d'elle.

Je trouvai la fille Marie alitée dans cette partie intérieure de l'appartement où l'autre fois je n'avais pas pénétré. Quoi que la chambre fût plus ornée , elle offrait le même d

178 ROSA ET GERTRUDB.

dre que celle où j'avais été reçu , plus encore les particularités d*ua ameublement tout entier et exclusiTement combiné en vue des abjectes nécessités d'nne profession honteuse* Quelques femmes, parmi lesquelles j*en remarquai deux de celles que j'avais vues à la prison * les unes debout , les au« très assises ou à demi couchées çà et là , remplissaient la chambre plutôt qu'ielles ne paraissaient savoir s'y rendre utiles , et , auprès du chevet de Marie , un homme* qu'on fit retirer quand j'entrai , semblait être le seul qui eût l'air de lui donner quelques soins intelligents* Du reste , des fio* les et des médicaments étaient épars sur les chaises, sur les tables, autour de la cheminée, et des linges qui avaient servi pour des pansements traînaient sur le plancher sans qu'aucune de ces femmes songeât à faire disparaître ces dégouttants haillons , ou à purifier l'air de la chambre en y entretenant la propreté des ustensiles.

Du plus loin que la fille Marie m'eut vu entrer, elle jeta sur ma physionomie un regard scrutateur où l'expression de l'épouvante se mêlait à celle de la curiosité i et elle me laissa approcher de son lit sans m'avoir dit un seul mot Habitué que je suis à voir des alités de toute sorte, les uns que la maladie hébété ou que la fièvre fait délirer, les autres que l'enflure déforme ou que des plaies rendent hideux, je ne marquai, en la voyant défigurée et méconnaissable, aucune surprise , et il ne m'échappa pas de voir que cette impasn* bilité de mon visage lui causait , en la trompant , une agréable impression d'espoir. « Eh bien ! Marie , lui dis-je en ap* prochant , te voici déjà couchée sdr le lit de douleur et en train peut- être d'aller bientôt rendre compte? » Ces mots^ en détruisant l'illusion à laquelle elle venait de se rattacher^ provoquèrent ses pleut^ , et, menteuse par crainte, elle me dit : « Ah I j'ai bien souiïdrt ; mois , Dieu merci ^ le mal s'est 4»rrêlé de croître, et quand même vous me voyea défigurée, j'ai de meilleurs moments...;* » Puis, avec un rc^gard qui

imiAorak ane réponse favorable : « Vous qui avez vu bien des malades , monsîear Bernier, ne pensez- vous pas que j*en puisse réchapper? — Hélas! mon enfant, la vue trompe , et nos vies sont dans la main de Dieu, qui tantôt surprend les flottantes , tantôt sauve et rallume celles qui semblaient près de s'éteindre; sans cela, et si Ton pouvait prévenir ses voies, quelle urgence y aurait-il à se tenir toujours ceints et prêts h comparaître? Je te juge bien malade. » A ces paroles Marie eut un transport de désespoir, et il fallut que les femmes s'approchassent pour maintenir ses bandages et pour maîtriser ses mouvements. Dans sa colère , elle leur résistait , des injures s'échappaient de ses lèvres , et, comme envieuse de leur destinée, elle se taisait à la fin pour les regarder d'un œil farouche.

« Marie, repris-jc , j'ai cru que tu m'avais fait appeler pour t'aider à te réconcilier avec Dieu; mais si ton intention n'est pas de profiter à cet effet des moments qu'il t'accorde, je vais me retirer d'ici où je ne suis entré , je t'en avertis , qu'avec terreur pour toi , et parce qu'il m'est commandé de ne refuser mon ministère à aucun pécheur. — Je veux vivre ! je veux vivre ! s'écria-t-elle alors. Je n'ai que vingt-cinq ans ! monsieur Bernier, je vous en conjure, priez pour que^ je vive ; je le sais, le bou Dieu vous exaucera mieux que moi. — Non, lui dis-je , je ne prierai pas pour que tu vives ainsi impénitente. Tu as souillé la terre de tes débordements et de tes méchancetés ; réchappée , tu la souilleras de plus belle... 11 ne m'appartient donc pas de désirer que tu vives, et bien plutôt c'est à ces pécheresses qui t'entourent de prier pour toi, puisque ce sort que tu as, c'est celui qui les attend. » A cette réponse , la fille Marie se leva sur son séant , et avec l'expression de la fureur d'autant plus extrême qu'elle est plus impuissante : « Tu crois donc, »'écria-t-elle, lu crois que j'ai besoin de ta prière pour vivre ! Tu crois... » La voyant ainsi disposée, je repris mon cha-

180 ROSA ET GEKTHDOE.

peau, ma caane, el je sortis, accompagné par la plus jëanc des femmes qui élaient daus h chambre. Cette enfaat sanglotait sans oser me parler. <• Tu es jeune, lui dis-je quand nous fûmes seuls daus le vestibule, et il se peut que ton coeur soit encore plus crimlneUement ^aré que profondément perverti ; si donc tu as senti, en lace de la lugubre condamnation qui est près d'atteindre cette misérable , let tressaillements de la crainte et les émotions de la repentance, écoute : sors d'ici à cette beure même pour n'y rentrer jamais; romps sans retour avec toutes ces femmes; va-t-eo de ce pas chez ton oncle, que tu n'aurais jamais dfl quitter, pour qu'en voyant ta conversion, il consente â te reprendre, et viens me voir. Si lu es sincère, je ne t'abandonnerai poiot, je prierai pour toi et avec toi, je te rapprendrai, malheureuse, les promesses de la piété et je ferai de toi une de ces brebis perdues qui, retrouvées, causent plus de joie dans Je ciel que ne font quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas été perdus ! » La pauvre enfant me prit la main pour la baiser, et, sanglotante comme elle était, elle sortit la première, s'acbeminant vers la maison de son oncle.

En descendant l'escalier, je rencontrai le médecin qui montait pour aller visiter Marie. «Cette fille, lui dis-je, est bien niatade. — Ellecsl perdue, reprit-il, et pour une bien mince blcisnre. Mais, dans un sang vicié, un rien fait l'étincelle et l'embrasement ensuite est rapide. Je ne lui donne plus que tiescalmants. — Heureux encore, lui fis-je, que vos calmants ù vous aient de l'efGcacc ; pour les miens ils l'irritent plus i|n'ils ne la tranquillisent! « Là-dessus je lesaluai, et, m'ëtant I oiiiu auprès de l'oncle dont je viens de parler, j'intercédai nuprès de lui pour qu'il reprît sa nièce au moins à l'essai, c '.e. fut une grande besogne que de l'y décider, mais li la fin il consentit à l'employer aux ouvrages de couture que néccs- .siiaJtsDn commerce, sous la condition expresse que de longtemps elle ne se mêlerait ans autres ouvrières, mais que, re-

BOSA ET GEBTBUDE. 181

tirée dans un cahinet de mm aHartement» elle j tniTailleriit seule, pour être chassée sans reloar ao premier sigoe d*iiiconduite qu'elle anrait doonL Gomme eet homme était veuf et sans enfants, j'espérai de cette situation, et de l'aide qne je prêterais à la jeune fille, qu'elle pourrait encore rcyenir ao bien et se rendre nécessaire à son onde.

Il ne restait plus que trois jours jusqu'au mardi fixé pour le départ de ces dames, et personne n'avait paru qui vînt les recueillir, en sorte que, le lendemain, je jugeai convenable de m'ouvrir à Gertrude au sujet de ce départ et des circonstances qui me forçaient à Teffectuer malgré moi. Â peine elle eut entendu les premiers mots de cette explication , qu'elle marqua la plus vive répugnance et qu'elle essaya de se débattre contre les nécessités dont je lui faisais le récit. Mais trop intelligente pour ne pas comprendre bien vite que toute résistance à ces nécessités était impossible, l'affliction alors, l'amertume, le regret, débordèrent de son cœur , et elle se livra aux mouvements de la plus douloureuse tristesse. Qu'allait devenir Rosa, disait-elle en pleurant , Rosa ainsi errante , cahotée , sans soins à portée et sans gîte prochain? Qu'allaient-elles devenir toutes deux au terme de ce funeste voyage , puisque leurs familles avaient refusé de leur pardonner, et que ce retour, contre leurs ordres et en opposition à toutes leurs volontés , n'était propre qu'à les irriter davantage ? La sienne ne voudrait-elle point user de violence pour l'arracher à sa Rosa , pendant que Rosa elle-même serait ramenée de force dans quelque séjour d'exil ! Puis jetant avec effusion ses bras autour do

Boaà ET GEanoDB. tas

■on ùoa : > Et vous quitter, s'émait-eile, votu qwtter, mon inm monàenar Benderl qratter pour jamiis celtii mate demepre, oè smt désormais nos plnsdiors iiims, nos plus Intimes affBctioiis, nos seoles san?egardesl Ah t que ■e sommes-noos nées vos fiHes aossi bien que nous le floouBes devennesde cerar I Après a?oir évité, grâce k votre figilance, ces écarts que nous eipi«»iS8idnr^Qent, paisibles à cette heure, il ne nous resterait plus qu'à savourer chaque jour le bonheur de vivre sous votre aile et d*embellir vos vieux jours!... »

Ces discours remuaient vivement mon cœur , et, sans réfléchir que j'y étais forcé, je me trouvais bien cruel d'affliger si impitoyablement ces pauvres enfants. « N'aggravons pas le mal par notre propre faiblesse, lui dis-je, et réprimons ces larmes où s'amortirait notre courage. Il m'en faut , ma chère Gertrude, pour que je me sépare de vous. D'ailleurs, c'est mon fils qui vous accompagnera. — Votre fils? interrooipit-elle avec l'accent du soulagement — Oui, mon fils , qui n'a pas voulu que ce fût personne autre , et qui, j'en suis certain, vous rendra de bons offices. Par convenance, vous occuperez seules le dedans de la voiture , et lui se placera sur le si^e , à côté du conducteur , prêt à vous servir sous toutes les formes, aide , ami , messager , et, s'il le faut , respectueux avocat auprès de vos familles. — Combien son dévouement me touche ! dit alors Gertrude ; non, vous ne pouviez pas , mon bon monsieur Bernier, dore tous vos bienfaits envers nous par un sacrifice plus coûteux pour vous, mais aussi plus précieux pour nous. Il nous semblera que nous vous possédons encore ; que saisje ? tout n'est pas perdu I et je sais trop quel est le caractère de monsieur André pour ne pas voir en lui le plus digne avocat de notre cause et le plus sûr défençenr des droits de l'indissoluble amitié qui me lie à Rosa. » La voyant ainsi disposée , J'en profitai pour convenir du tour que nous donne-

184 ROSA £T GEiRTBUDË.

rions k tout ceci auprès de Rosa » afin de Ini cacher autan que possibk toutes les circonstances qui auraient pu lu causer trop de surprise, d'épouvante ou de chagrin, et il fut entendu que , dès le lendemain, Gertrude commencerait à la préparer par degrés à recevoir Tannonce de ce départ, el ei^ à l'envisager, comme elle s'efforcerait de lui en donner l'exemple, avec espérance et avec satisfaction.

Le lendemain dimanche , afin de ménager les forces et la santé de Rosa, qui avait continué de s'améliorer au point qu'elle était ce jour-là dans Tintention de se rendre à l'église, je lui proposai de faire, pour Gertrude et pour elle, un petit service dans sa chambre. Cette offre lui causa le plus grand plaisir et elle s'empressa de disposer la bergère devant une petite table sur laquelle elle plaça la Bible , après quoi elle mit en face trois chaises, dont une était destinée pour mon fils, qui vînt l'occuper. Après la prière, j'improvisai un petit prêche sur les dispositions qu'il convient de revêtir dans l'adversité, et sur la façon dont il faut ployer avec douceur et avec espérance sous le joug des accidents, des contrariétés et des mécomptes dont la vie est inévitablement semée. En terminant, je m'élevai de nouveau à Dieu par la prière, en invoquant sa bénédiction sur les trois enfants que j'avais sous les yeux , et en lui demandant d'avancer et de protéger le retour de deux d'entre eux au sein de leurs familles. Quand j'eu^ cessé de parler, Rosa regretta que ce service fût sitôt achevé, et elle prétendit amicalement que je restasse au»^**^ d'elle encore bien, bien longtemps, c'était son exprès d'habitude. « J'y consens, lui dis-je, '''^"*ant mieux que c

momeat à l'autre vous pourrez m*étre ôtées. Ce sera un bica grand vide dans ma maison > mais tout au moins cette chambre, mes chères enfants, ne cessera plus de vous rappeler à mon souvenir , et , s*ii plaît à Dieu de me prêter vie encore quelques années, c'est à cette place que je lirai vos lettres et que j'y répondrai.

Nous parlâmes ensuite du comte. Rosa , surtout depuis qu'elle se savait enceinte, au lieu d'être de plus en plus inquiète du silence de son époux, s'était au contraire confirmée dans cette romanesque confiance qu'il voulait éprouver soa amour, et, en voyant se prolonger le silence de sa propre famille (nous lui avions caché la réponse de sa mère), elle avait fini par se persuader que, réconciliés déjà entre eux, le comte et s^ parents étaient d'accord pour l\^ méi^ager la douce surprise de reparaître ensemble et de la ramener en commun. Nous combattions, Gertrud^ ^t moi, autant qne nous osions le faire, de seipblables illusipns ; mais Ros^» ep les soutenait par toutes sqrtes de nioiifs plausibles en effet, ne faisait que js'y confirmer davantage. Aussi n'avait-e)le presque plus l'attente d'une lettre du comte , mais à chaque coup de potre cloche quelque idée 4e 4élivrance e| 4^ réunion se présentait ^ son esprit et faisait battre son cœur. Apr^s qu'elle npiis eut, ce jour-1^ , fait part encore une fois de tous ses motifs d'espérance et de ponteptement, je la quittai pour laisser (rcrtrude s'apquitter auprès d'elle des premières ouvertures au sujet de leur prochain départ, ^i^si qiie nous e^ éfio(|s convenus la veille.

Cependant deux fois déjà 4an^ la matinée op ét^it veni; me chercher de nouveau de la part de la fil)e l^arie ; ^n sorte que vers le soir je résolus de lui| faire une seconde visite; bien moins à la vérité dans l'espérance de faire du bien à sop ân)p que dans l'idée qne, peut-être, se voyant près de mourir, elle croirait racheter qpelqqes-uns de ses péchés en me faisapt ces révélations que je n'avais pu obtenir d'ellç

BOSA 6T GEITIIIOE. 187

lorsque j'avais été h fisiter dans b prison. Je m*y rendis doQfi yers les ciaq beares.

Je la trouvai ^tmirée des mêniesfeoiincBqiie la preoii^ fois, et fia Biîtiea tmie crise de déseqMir si vidente qn'eUe ne s'aperçttt pas mèipe de nu veane ; en sorte que, m'étaot assis sur une diaise qui se trouvait placée derrière son chevet , j'y assistai à la fois à ses tiranq[iorts d'épouvantement et au sinistre sjpect^e de ces femmes dont pas une n'aurait psé, au risque de se condamner elle-même , lui adresser un seul mot de consolation religieuse. « Marie, lui disaient-elles, tu es miepç, tu vivras, le médecin est content; Marie, tu es toute jeune, et la force de ta constitution vaincra ce mal; en t*agitaat, tu le feras empirer... » Je ne pus souffrir, moi le mimstre de Dieu pour faire entendre à mes frères sa vérité, d*être le complice discret «le ee$ dangereux mensonges , et, m'étant levé, je dis à ces femmes : « Arrière de ce lit, lâches créatures qui trompez votre ^i^ie! Marie n*en réchappera pas, l^ médecin ine l'a dit }l moi, et quand quelques moments lui restent, uniques, urgents pour songer enfin à Téteruité, c'est à cette (erre pour qui elle est déjà morte que vous vous efforcez de la rattacher l Qu'on me laisse seul avec elle, — Nof) ! nou i s'écria Marie. — Je l'ordonne, » ajoutai-je d'un ton 4'j|Utori(é, et les femmes se retirèrent dans la pièce voisine.

« Tu es piouraute , repris-je quand nous fûmes seuls , mais tu fis de la force encore, Marie, et l'esprit présent C'est un bienfait d'en haut, en veux-tu profiter 7 « Àters , toute tremblante, car l'effroi seul la subjuguait: a Que puis-je faire 7. . . Je ne sais pas prier , Dieu me fait peur. — Tant mienne, lui dis-je , car c'est de cette peur , qui est un bon sentiment, qu'il le faut passer k la repentanee, puis à Tamonr, puis ;^u isialut par JésusrCbrist. » Et, sans attendre sa réponse, je fis une prière pji je pa'efforçai d'ôtrp Tinterprète et cf \^. W^$98V^' 9 auprès de Pieu , des sentiments et des

dont je poayais supposer son cœnr animé; mais quand j'eus achevé, et que, ramenant mes regards sur le visage défiguré de cette malheureose, je n*y eus retrouvé que les mêmes signes d'effroi et de stupeur, je jugeai inutile pour Theure de poursuivre mon œuvre , et j'essayai d'aborder son âme par d'autres côtés.

« Que tu as été cruelle, Marie, repris-je, envers ces deux dames que j'ai retirées de l'abîme affreux où tu t'étais aidée à les précipiter, et serait-il possible qu'à ce moment suprême tu n'éprouvasses à leur sujet aucun regret, aucun remords ? — Que vousdirai-je?... on m'a employée; je n'avais rien, moi, contre ces dames. — Qui donc t'a employée, et d'où venait cette lettre supposée du comte? — Vous ne gageriez rien à le savoir, et moi je ferais un péché de plus en trahissant ceux qui se sont fiés à moi. Tout ce que je puis tous répéter, c'est qu'on vous abuse : le comte ne reviendra jamais. — Mais existe-t-il du moins? — Oui , il existe. — Et est*ce lui qui a écrit la lettre? — Vous m'en demandez trop. — Tu sais pourtant ce qui en est? — Peut-être. » G*est là tout ce que je pus tirer de la fille Marie, et ce n'était rien de plus que ce qu'elle ou le jeune monsieur m'avaient déjà fait entendre à plusieurs reprises. Seulement, j'avais lieu, cette fois, de la croire sincère plus qu'auparavant, et sa déclaration me fut d'autant plus douloureuse qu'elle présentait un accord aussi surprenant que sinistre avec la phrase mystérieuse qui m'avait tant épouvanté dans la lettre de la mère de Rosa.

En rentrant chez moi^ j'y appris de Gertrude que, moitié en usant du tour dont nous étions convenus ensemble, moitié en rattachant le fait d'un prochain départ aux idées que Rosa avait encore exprimées le matin de ce jour, elle n'avait pas eu trop de peine à la disposer convenablement, si bien que déjà leur valise était à peu près prête; qu'au surplus la santé de son amie ayant continué de se raffermit* très sensiblement.

BOSA ET GEHTBtIDE. iHO

eUe-même éprouvait bien plus de Bécurité que lorsqu'il avait été qaestioD pour la première fois de ce triste voyage. Ces Douvelles me causèrent un vrai contentement, puisqu'il devenait de joar en jour plus improbable qu'une personne se fût mise en route pour venir chercher ces dames et qu'au moins l'eipiration du délai nous trouverait, grâce i Dieu, en mesare de poavoîr accom[^ leur départ forcé.

LU

Le lundi matin, noas achevâmes, mon fils et moi, de faire tous les préparatifs de ce départ, notamment ceux qui concernaient la voiture , où nous parvînmes à établir , avec le secours du voiturier , une couche bien unie et bien tendre pour Rosa. Nous y plaçâmes aussi des cordiaux , quelques friandises qu'elle aimait, ^t une bouteille de vin d*£spagne, avec un petit gobelet d'argent sur lequel mon fils avait fait graver les chiffres entrelacés de ces dames, et qu'il était dans rintention de leur offrir comme objet de ressouvenir. Après quoi, je renvoyai à la chancellerie pour y retirer son passeport, pendant que j'allais moi-même faire une tournée de visites chez i&es paroissiens. Mais comme je sortais de chez l'un d'eux, vers trois heures après midi, un des enfants Miller, qui venait de m'apercevoir , accourut à ma rencontre pour me dire qu'on avait envoyé lui et ses frères à ma recherche dans toutes les directions, afin de m'avertir qu'il fallait rentrer au logis tout de suite. Je questionnai l'enfant au sujet de ce message, mais il ne savait rien au delà, en ' sorte que je hâtai le pas pour revenir chez moi en songeant qu'apparemment la personne chargée de venir chercher ces dames pour les ramener à Brème était enfin arrivée.

BOSA ET eEKTBtDE. 191

Mais je n*étais pas encore cntrédas mon a ptMBtcme m , qiie; dtl bas dé h deiaièie rampe qtri y umduil, j*y ^lerçtis des s^nesde désordre et de titNible. La porte était omrerte, des gens âDaietit et vetiaîeiit; la TÎeiDe » efl m'apetoerant , cria à mon fils : Le Toid ! et odni-d » étant acconni i ma rencontre , m*apprit qn*i peine rentré , Gertmde l'arait appelé pom* qa*fl aDât diercher un diirargioi ; qa'anssitôt il avait coùni diez ceox dont iJ connaissait h demeure sans en rencontrer ancmi k son domicile, et^ qnl Idnt et ènement, il avait jugé convenable d'entoyer la femme Miller an secoors de ces dames. Sans en écouter davantage, j'entrai aussitôt dans la chambre de Itosa. Le chirurgien s'y trouvait et la femme Miller, qui me firent signe de ne faire aucun bruit, pendant que Gertmde , le visage bouleversé et les yeux gonflés de larmes, profitait de ce que j'avais ouvert la porte pdtir sdrtir ptécipitamment

Rosa, qui m'aperçut en cet instant, m'appela d'une voix affaiblie, et, quand je fus auprès d'elle, elle me dit en contraignant sa douleur profonde pour montrer une disposition d'esprit qui ine fût agréable : i L*Étemel me l'avait donné , l'Étemel me Ta Ôté : que le nom de l'Étemel soit béni ! » Alors j'eus la certitude du malheur que , dès le premier instant, j'avais prévu, et en considérant cette jeune mère, si promptement dépouillée de ce fruit autour duquel se réjouissait son âme et croissaient ses espérances, je ressentis les plus cmelles déchirures de la pitié. Surtout son Angélique intention d'être douce , calme et sans murmtn*e , me pénétra d'un sentiment si reconnaissant et si tendre enterS efle, qu'ému jusqu'au fond du cœur, je ne pus que lui ùité ceë paftoles : « Rosa, mon enfant, si jamais la main de rÉtemel s'appiesantit sur moi comme elle a fait sur vous , je tne souviendrai de l'exemple que vous me donnez à cette heure, et je m'efforcerai de l'imiter, i^ Cependant la pauvre Miller fondait en larmes, et le chirurgien lui-même cou»

192 ROSA ET 6£RTRnD£.

templait avec une surprise pleine de gravité le visage de Rosa tout frêle de maladie, tout brisé de désespoir, et tout contraint de résignation.

Je demeurai là quelques instants, et pendant que le chirurgien donnait ses prescriptions à la femme Miller, qui s*était offerte pour veiller auprès de Rosa, celle-ci, m'ayant fait signe de me pencher sur elle, me dit tout doucement à l'oreiUe : « Allez, s*il tous plait, mon bon monsieur Bernier, consoler Gertrude. » Puis de ses lèvres brûlantes elle imprima un baiser sur ma main qu'elle venait de saisir pour la caresser, et je la quittai.

En sortant de la chambre, je rencontrai mon ûlsqui avait profité de mon retour pour aller informer le commissaire de police de Taccident survenu à Rosa, et pour courir décommander la voiture. L'ayant prié de me laisser seul avec Gertrude, il demeura sur le seuil, prêt à voler de côté ou d'autre selon les occurrences, ou à s'aider avec la vieille au service de la maison.

Je trouvai Gertrude dans un si grand désespoir , qu'au lieu de la questionner, ainsi que j'en étais impatient , sur ce qui avait pu provoquer l'accident survenu à Rosa, je dus m'employer à la soutenir, à la consoler, et enfin à lui proposer pour exemple la résignation de son amie. Mais tout ce que je pus lui dire ne produisit aucun effet, et elle repoussait ouvertement mes exhortations comme ne pouvant rien sur son incomparable douleur. « Ce n'est pas, s'écria-t-elle enfin, ce n'est pas cet enfant que je pleure , monsieur Bernier, c'est ma Rosa I » Puis, s'étant levée, et d'un air égaré : a Hâtez- vous, hâtez- vous... mais non ! il vaut mieux qu'elle meure ! » et elle retomba sur sa chaise. Quelque incohé^ rentes que fussent ces paroles, elles dessillèrent pourtant mes yeux, et dès ce moment j'envisageai en effet Rosa comme devant être prochainement ravie à nos affections.

Quand Gertrude se fut un peu calmée, elle me dit : « J'ai

BOSA ET GEBTBUDE. 195

promis à Boea de tous cactier la cause de ce qui arriTc, et j« le devais pour n'aggraver pas son mal, mais je sens que ce serait manquer de confiance envers vous que de tenir ma promesse; vous paraîtrez donc auprès d'elle ignorer ce que je vais vous dire. » Alors Gertrude me conta que, pendant qu'elles étaient à s'entretenir tranquillement dans leur chambre , le facteur avait sonné à la porte et remis à la veille une lettre en lui disant : « C'est d'Allemagne ; » qu'en entendant prononcer ce mot, Rosa était accourue, avait pris la lettre, l'avait baisée , ouverte, puis que la pâleur, l'effroi , s'étaient peints sur son visage à mesure qu'elle la lisait , jusqu'à ce qu'arrivée au bas de la page , elle avait poussé un cri , jeté la lettre loin d'elle , et donné tous les signes de la plus violente douleur; qu'à cet instant une vive, souffrance s'était déclarée et qu'elle, Gertrude, n'avait eu que le temps de soutenir Rosa dans ses bras, de la porter sur son lit, et d'appeler mon fils qui se trouvait seul dans la maison, pour qu'il courût chercher un chirurgien; qu'un moment après la femme Miller était arrivée qui lui avait aidé à déshabiller Rosa, et qu'elles venaient de l'arranger dans son lit lorque le chirurgien était arrivé pour apprendre d'elles que Rosa n'avait plus la joie d'être mère. Après que Gertrude eut achevé ce récit, elle mit sous mes yeux la lettre elle-même qui avait provoqué cette crise. Ck)mme je le reconnus aussitôt à l'écriture, cette lettre était de la mère de Rosa et conçue eu ces termes :

« C'est en cachette de votre père, ma Rosa, et contre son expresse volonté que je vous écris ces lignes. Mais, quelle qu'ait été la grandeur de votre faute , vous êtes destinée à l'expier ^op durement pour que je puisse obtenir de ma pensée qu'elle se détourne de vous , et de mon cœur qu'il vous délaisse.

» Quand votre père sera moins irrité contre vous , mon

enfant, et que le temps aura passé sur cette honte , sinon

i9ft ROSA fiT GERtRttlE.

pour la déttiUrè, 8ti iiMliiis poisr l'attémier , j'^sààierai d*ofa tenir de Itii TOtre pardon , et c'est dans Fespoir qne j*] réussirai qnelqne jour que Toai^ deTez dès à présent cher cher lin allégenient à votre înforltftie. Ah ! R6sa, panrr^ abnsée, comment donc avez-Toiis pa méconnaître ains apte la pureté et innocence eiles-mémès sont de mattraisef sentinelles de la chasteté , et que toute jeune fille ciai n's pas mis la sienne sous la garde des seuls auteurs de ses jo^ars est tout à rheure perdue i

» Tolcl une nouvelle lettre de monsieur fiernier qui stiinonce votre gh)ssessel cela a été pour nous tons un renoavellement cruel d'affliction et d'opprobre. Aussi votre père est sombre et fermé ; je n'ose pas même le supplier dans ce moment de se départir de ses sévérités jusqu'au point ^nV/ nié laisse , quand l'époque de vos coticfaes sera venue , me rendre piour quelque temps auprès de vous.

» En attendant, voici inclus les papiers qui vous serviront à faire retit-er l'ordre de départ que vous avez reçu de ïa police. Remerciez le bon monsieur Bemier ; conjurez-le en mon nom de vouloir bien vous g|arder dans sa maison, après que Gertrude, qu'on envoie chercher, Votis aui-a quittée, et adressez les lettres que vous voudrez me faire parvenir secrètement k Gottlieb Kohler à Brème,* qui est prévenn. Recevez, ma Rosa, les èmbrassements de votre désolée mère,

» Caroline S***. »

Cette lettre^ qui était tout ensemble si inconcevàUement teiidre et cruelle, me jeta moi-même dans une affreuse perpleiité^ et, eh rapprochant ces étranges expressions à*ofh probre^ éeftlfe qui est perdue ^ de ce fait dont M^He, la veille encore , m'atait donné l'assurance positive , à savoir que le comte ne reviendrait jamais , j'entrevis pour la pauvre Rosa une telle ignominie , qu'il m'arriva de former en moi-même le vœu qne Dieu la retirât de ce monde avant

liOSA ET GERTRUD^. 195

qu'elle eût f^ le tepaps de la conns^tre t si encore c/e f)'é(ai^ 025 qi^elqae prévision toute seqiblàble à la mieane gi4 M ^vait ar^Acbé un Qfi soudain e( quf avait yiolemn^ept 4^197 /dié de ses entrailles le fruit d'un illégitime aniour. \v^i | font eu pi^tepi^t ai| ^Iê^s d^ moi ces dentés ferriblei^ ^ j'interrpgjeai de y^ouv/enu Gertnide. Alors ^Ue me ponS^ quç eette lettre l'avait I^ouleversée bien plp pirofof^dément elier même qu'elle n- jivait fait Rosa , par elle y avait vu , dis^ftT elle, les signes désormais évidents d'un opprobf p donf; la 44? couverte serait pour mon amie le cpup certain de la mo|rt, alors mêmç qu-elle m r^urail; pas rpçu 4e h perte de son enfant; que quant à Rpsa , hor^iis une pu 4eu^ allpiiops ^ des faits que nous lui ^vipn^ cachés et dont ellp s'était bâtée de lui donner une explip;|tipf| plaijf^fiblp 1 ejle ayajt criielle-r ment souffert des duretés outrageantes de cette lettre, mais sans les attribuer néanmoins à un autre motif qu'à celui de la sévérité orgueilleuse de son père envers une union accomplie clandestinement contre sa volonté, et que ce qui lui avait arraché le cri du désespoir c'était la phrase où il est dit ; après que Gertrude qu'on envoie chercher vous aura quittée. Cette explication ^ tout en m'apprenant que Gertrude avait pénétré aussi loin que moi dans le mystère encore voilé de la destinée de son amie , me causa néanmoins quelque soulagement, en ce que, si la volonté de Dieu était de retirer prochainement Rosa de ce monde, j'espérais bien, avec le secours de Gertrude , et quoi qu'il dût arriver jusque-là , de pouvoir épargner à son cœur, déjà brisé, les tortures de l'avilissement, et l'agonie de la pureté^ de la confiance et de la tendresse, changées subitement, par une soudaine découverte, en mortelle douleur et en irrémédiable flétrissure.

Après cet entretien, Gertrude retourna auprès de son amie, et mon fils étant alors revenu auprès de moi, je le mis au courant de tout ce que je venais d'apprendre. Le pauvre

196 ROSA ET GERTRUDB.

garçon n'avait pas besoin de ce récit pour être navré d i tristesse, car, ayant couru tout à l'heure à laptiarmacic! pour y porter Tordonnance du chirurgien, le jeune hoininc! qui s'était mis à la préparer avait dit qu'il fallait que la jeune dame fût bien dangereusement malade pour qu'on dût faire usage de telle substance qui entrait dans la composition du médicament; et, au retour, ayant rencontré le chirurgien, celui-ci ne lui avait pas caché que l'état de Rosa était des plus graves, et qu'en raison de l'épuiseoi^it de ses forces, de la violence de son afiSiction morale , et de quelque complication de son accident , il avait peu d'espérance de la sauver. Ces choses me confu^mèrent dans Topiniou que Rosa était désormais perdue pour ce monde, et je m'apprêtai à devoir bientôt lui fermer les yeux.

Page 1