‹ Rosa et GertrudeChapitre 3 sur 15 · XVI NOTICE · texte numérisé non relu

XVI NOTICE

grave, en est maître. » Mais, sans vouloir raisonner, et en croyant seulement consulter notre goût d*ici, j'avouerai que je leur préfère et je n*hésite pas à recommander surtout deux relations de voyages par M. Tôpffer, que j'ai sous les yeux ^ les deux plus récentes courses quMl ait faites en tête de sa joyeuse caravane, Tune de 1^39, jusqu'à Milan et au lac de Gôme, Tautre de 18^0, à la Gemmi et dans rober* land. C'est un texte spirituellement, vivement illustré à chaque page, avec un mélange de grotesque et de vérité; voilà bien de sincères impressions de voyage. La caricature ici n'est plus perpétuelle comme dans les histoires fantastiques de tout à l'heure, elle entre et se joue avec proportion à travers les scènes de la nature et de la vie. Je ne connais rien qui rende mieux la Suisse, telle que ses enfants la visitent et l'aiment: M. TôpfTer, en ces deux albums, en est comme le Robinson, avec quelques traits de liViikie.

Mais arrivons à ses livres proprement dits ; la peinture encore en fut l'occasion première et le sujet II n'avait rien publié, lorsqu'en 1826, il eut l'idée de dire son mot sur le salon de Genève, sur l'exposition de peinture. Il le fit dans une brochure écrite en style soi-disant gaulois ou très vieilli. Les premières lectures de M. TôpfTer l'avaient initié, en eflFet, à la langue du seizième siècle, qui est, en quelque sorte, plus voisine à Genève qu'ici même, j'ai déjà tâché de le faire comprendre. Ce goût d'enfance pour la langue d'Amyot, que Rousseau, si travaillé pourtant, avait aussi, rendit plus tard

* Autographiées chez Frutiger, à Genève. — Les divers voyages de M. Tôpffer ont depuis été recueillis sous le titre de Voyages en zigzag (chez Dubochet, 1844) en un magnifique volume illustré d*après les dessins de l'auteur lui-même , et orné de quinze grands dessins d,e Galame.

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M. Tôpffer très grand admirateur du style retrouvé de Paul- Louis €k>urier et partisan de quelques-unes de ses théories un peu fausses, mais si bien dites. Je trouve, en un chapitre de ses opuscules, Ronsard en titre, et très bien apprécié, qui en fait les frais i. Bref, M. Tôpffer commença comme nous tons ; il rebroussa pour mieux sauter. Son français fut d*abord peut-être un peu appris, mais appris de haut et par-delà, comme il sied.

Sa première brochure sur Texposition de 1826 avait réussi; il continua les années suivantes, en abandonnant peu à peu le trop docte jargon d'archaïsme. Peu à peu aussi il abandonna les questions de critique occasionnelle et particulière pour aborder des points d*art plus généraux. Ce fut Torigine d'une série d'opuscules intitulés: Réflexions et menm-pro^ pos d'un peintre genevois^ qui trouvèrent place, au moins en partie, dans la Bibliothèque universelle de Genève, Dans cette série, il faut distinguer essentiellement les quatre premiers livres d'un Traité du lavis à V encre de Chine; qu'on ne s'effraie pas du titre technique : le lavis à l'encre de Chine n'y est que l'occasion ou le prétexte de recherches libres sur des principes d'art et de poésie. M. Xavier de Maistre, qui aime et pratique lui-même la peinture, qui en poursuit jusqu'aux procédés et à la chimie, lut, à Naples où il était alors, les premiers livres de ce traité, et il envoya en présent à l'auteur une belle plaque d'encre de Chine avec toutes sortes de précieux témoignages. Voilà donc un second parrain qui vint à M. Tôpffer après Goëlhe, et par la peinture également. Lorsque plus tard l'aimable auteur du Lépreux acheva de connaître celui dont la théorie l'avait attiré, lors*

* Chap. XIX, 1V« livre, du Traité du lavis à Vencre de Chine.

WIII HOIICK

(ju'il pnt tire ces touchantes pelius prodactioiu, sœurs des siennes, la Bibliolhèque de mon oncle, le premier chapitre du Presbytère, il dut voir »ec bonheur a»nbiea entre certaines natures les première! affinités trompeat peu, et qu'il y a des parentés devinées à distance enire les âmes.

C'est que ces quatre premiers livres, à propos de UviSt sont en efTet d'une kclure diarmante, à la Sterne, avec plus de bonhomie, entrecoupes de digressions perpétuelles qui sont l'objet véritable « qui font encore moins théorie que tableau. Surl'imporuuicedebien choisir son bâton d'encre de Chine, ce compagnon, cet ami ûdèle qui doit vivre autant et plua que nous, il y a, par exemple, des pages bien déUcates et senùbles, dont je veux extraire id quelque chose, d'aulaut plus qu'elles »e seront pas reproduites dans l'édition de Paris. Pour parler ensuite plus il l'aise de M. TôpIIer, il est boa de le donner à connaître tout d'abord directement ; c'est le plus sûr moyen de faire voir que je n'eu dis pas trop. Doue je transcris :

• En effet, avec le temps, avant peu d'années, voh-Q

biton, d'abord simple connaissance, ensuite compagnon, insirtinienl de vos travaux , plus tard associé i tous vos souvenirs, tous deviendra citei, et insensiblement le charme d'une douce liabîtude liera son existence ï la vdire. Quelle triste chose alors que de découvrit tardivement dans cet ami des défauts , des iioperfections; d'être conduit peut-être ï rompre ces relations commencée* pour en former de nouvelles qui ne sauraient pins avoir □i l'aurait ni la Tratcheur des premiËrea 1

i' Kranklm parle quelque part de cette affection d'babîlude que l'on porte aux objets inanimés, affection qui n'est ni l'amitié ni l'amour, mais dont le siège est pourtant aussi daus le cœur. Quelques-uns disent que c'esi \k une branche de celte affeciion égoTsie qui attache à un serviteur difficile à remplacer; moi je peuae que c'est un trait honorable de notre nature, lequel ne

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saurait s'effacer entièrement sans qu'il y ait pour TAme quelque chose à perdre.

9 C*e$t quelque chose de bienTcill^int, c'est aussi une espèce d'estime. Non-seulement nous aimoos l'instrument que nous manions avec plaisir, avec facilité , mais bientôt, le comparant h d'antres» nous lui vouons quelque chose de plus, si surtout, à sa supériorité , il joint de longs services. Un simple outil a, pour l'ouvrier qui s'en sert, sa jeunesse, son âge mûr, ses vieux jours, et excite en lui , selon ces phases diverses , des sentiments divers aussi. Il se plaît à la force, à la vivacité brillante qui distingue ses jeunes ans ; il jouit aux qualités qu'amène son âge mûr, aux défauts qu'il corrige ou tempère ; il estime surtout les qualités que ne lui ôte pas la vieillesse, et souvent (qui n'en a pas été le témoin?) il le conserve par aflection, même après qu'il est devenu inférieur à ses jeunes rivaux.

» Si vous avez jamais voyagé à pied , n'avez-vous point senti naître en vous et croître avec les journées et les services cette affection pour le sac qui préserve vos bardes , pour le bâton , si simple soit-il , qui a aidé votre marche et soutenu vos pas? Au milieu des étrangers, ce bâton n'est-il pas un peu votre ami; au sein des solitudes, votre compagnie? N'étes>vous pas sensible aux preuves de force ou d'utilité qu'il vous donne, aux dommages successifs qui vous font prévoir sa fin prochaine , et ne vous serait-il point arrivé , au moment de vous en séparer, de le jeter sous l'ombrage caché de quelque fouillis plutôt que de l'abandonner aux outrages de la grande route ! Si vous me disiez non, non jamais... , à grand regret, cher lecteur, je verrais se perdre un petit grain de cette sympathie qui m'attire vers vous ^,

* Je trouve chez une humble et douce muse de l'Angleterre, chez mistriss Caroline South^y, femme (?) du grs^nd poète de ce nom et fille elle-même de Taimable poète Boules , une toute petite pièce qui me parait compléter la pensée de M. Tôpffer, et que je voudrais en passant cueillir comme une pervenche au bord du chemin.

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