‹ Rosa et GertrudeChapitre 8 sur 15 · XXX VI • NOTICE · texte numérisé non relu

XXX VI • NOTICE

devant tous en de chrétiennes plaintes. Éloquent et miséricordieux sermon durant lequel Louise, avant la (in, est obligée de sortir, qui fait fondre en pleurs tout Tauditoire, et amollit le chantre lui-même et sa dure nature ! Trois jours après, à Genève, Charles, qui s*y est rendu en sortant de sa niche, dès qu'il Ta pu, reçoit du chantre une lettre qu*il faut lire en son idiome natif, et, jointe à la lettre, la montre de famille, gage des fiançailles.

On entrevoit assersur cette simple esquisse tout un cadre ouvert à une attrayante vérité. £st-il besoin , pour la confirmer, de dire que le fond de ce naturel tableau procède de souvenirs qui appartiennent à la première enfance de Fauteur ? La cure, c'est le village de Satigny; Toriginal de M. Prévère , du pasteur comme se Test peint la tendre imagination de Tenfant , a réellement existé ; il existe encore; c'est, m'assure-t-on , M. Cellérier, aujourd'hui courbé sous les ans et les travaux, le père du recteur actuel de l'Académie, et dont les sermons, plusieurs fois réimprimés, sont bien connus des protestants. Toutefois l'admirable discours de M. Prévère paraît avoir été plutôt inspiré de la manière de Réguis, éloquence simple et mâle , et qui rappelle la belle école française ^ L'exécution générale du style, dans ce que j'appelle l'idylle , reste à la fak naturelle et neuve , pleine de particularités et d'accidents , riche d'accent et de couleur ; c'est

*■ Réguis , curé dans le diocèse d* Aux erre et ensuite dans celui de Gap, à une époque peu éloignée de la révolution française. Son nom manque dans toutes nos biographies ; il n'est connu que des protestants. Pour Ténergie et Tonction , il a des parties du grand orateur chrétien. On a réimprimé ses discours en deux volumes (ra-S", Genève, 1829) , sous le titre de la Voix du Pasteur; mais , pour les mieux accommoder h Fôdificalion des fidèles réformes , on en a Souvent modifié le texte.

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un style dru ; il sent son paysage. Les quelques taches de diction qu'on y peut surprendre seraient aussi aisées à enlever que des grains de poussière sur le feuillage Terdoyant qui entoare la mare.

Les livres suivants du Presbytère , qui , à cause de leur spécialité et de leur dimension , ne sauraient s'adresser au gros des lecteurs d*ici ^ , ne gardent pas moins , pour nous autres critiques , mi intérêt prolongé et un mérite d*art auquel M. Tôpffer ne s'était jamais élevé jusque-là. Charles , une fois à Genève , placé dans la maison de M. le pasteur Dervey, où il poursuit ses études , correspond avec Louise , avec M. Prévère, avec le chantre Reybaz. Ceux-ci lui répon* dent ; les lettres de Louise surtout sont fort jolies et d'une piquante finesse. Un certain Champin , portier de la maison où demeure Charles , renoue avec Reybaz qu'il a connu autrefois , et devient bientôt le mauvais génie du roman. Ce Champin est une figure toute locale , comme qui dirait un ancien jacobin de Genève ; moyennant les lettres qu'il lui prête , l'auteur a cherché à représenter le vieil idiome populaire de la cité et de la rue dans tout son caractère , tandis que , par les lettres de Reybaz , il a voulu exprimer la langue des anciens de village , dans les cantons retirés où se conserve un français plus vieilli que celui des villes et plus coloré quelquefois. « Ce serait , dit-il de cette dernière, ma langue naturelle , si on se choisissait sa langue. » Sous cette histoire développée des deux fiancés , il y a donc une étude approfondie de style , si je l'osais dire , tout comme dans les Fian*

* Nous étions trop timide et nous ne présumions pas assez du goût émancipé des lecteurs français : M. Dubochet a depuis publié une édition complète du Presbytère , revue par Fauteur^ et elle a réussi.

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ces de Manzoni , auxquels Fauteur a dû plus d'une foispen-' ser ; mais c'est le style genevois, tant municipal que rural , qui s'y trouve expressément reproduit dans toutes ses nuances , et cela circonscrit le succès. Il me semble pourtant , dût la proposition d'abord étonner un peu , que, maintenant que l'Académie française entreprend un Dictionnaire hisio^ rïque de la langue , ce dépôt de vieux parler cantonal, ras« semblé dans le Presbytère , pourrait devenir un des fonds à consulter ; on en tirerait à coup sûr des remarques utiles sur la fortune et les aventures de certains mots, — Parmi les observations plus ou moins sérieuses que Charles transmet à Louise à travers l'effusion de ses sentiments , il en est qui touchent à des personnages historiques célèbres dans le pays ; je noterai le dîner chez M. Etienne Dumont ( lettre lix). L'intégrité de vénération qui s'attache encore aux hommes méritants de ces contrées, et qui lie les générations les unes aux autres , s'y peint avec de bien profondes et pures couleurs. £n lisant ces pages véridiques et me souvenant des objets , je comparais involontairement avec nous. Gela , me disais-je , ne peut se passer, se maintenir de la sorte que dans un ordre de société où cette rapidité dévorante ou futile , cette banalité qu'on appelle la mode ou la gloire , n'a pas flétri et usé les vertus. Ici , aussitôt parvenu à de certaines positions , on fait trop vite le tour de l'espèce ; on la connaît trop par tous ses vilains côtés ; on ne croit plus en elle , à moins d'avoir un fonds incurable d'illusion ou une intrépidité voulue d'optimisme. La plupart des hommes cclè« bres en France , s'ils n'y prennent garde , meurent au moral , dans un véritable état de dilapidation , j'allais dire pis. Là-bas , les choses ont gardé leur proportion encore ; les bons côtés ne sont pas trop entamés ; la discrétion , le res^

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put de soi-même et des adirés, ime certaiiie lenteur à Tîne, subsistent et cooserrent On peut s*y croire il Fétroit par moffloits » et trourer qoe le théâtre ne soflh pas; mais com* bien cette impression de gêne et il la lob de ressort est pré* férable k la lassitode des âmes qai sentent qu'elles ne sofli* sent pas elle&-mème8 â leur théâtre et qu'elles s'y dissipent à tons les Yents !

J'avais pensé à détacher et à citor encore , pour finir, deux lettres du Presbytère , â mon gré délicieuses ( Yin et ix } , Tune de Charles , l'autre de Louise. Ils se racontent leurs im* pressions , chacun de leur côté , durant un orage. Que fait lAuîse à la cure dans ce moment même et sous ces nuages de grêle qui s'amassent? se demandait Charles, une après-nndi « accoudé à la fenêtre ; et il s'amuse à le supposer et à le décrire. Louise , en réponse, lui raconte ce qu'elle faisait réellement , et où l'orage les a surpris. Différence et concordance gracieuse ! Charles, en devinant, s'est trompé, mais de peu ; il s'est trompé sur les incidents , non pas sur les sen* timents. Puis l'impression de sourire tourne bienlôt au sérieux, lorsque, dans une prochaine lettre du chantre, on voit que cet orage , qui n'a servi qu'à nourrir la rêverie des amants , a haché les grains , foudroyé un clocher, tué peut- ^tre un sonneur; on est ramené au côté prosaïque de la vie. Mais je ne fais qu'indiquer ces passages, tout charmants qu'ils sont , pour ne pas tomber moi-même dans l'inconvénient de prolonger. Je renvoie aussi au livre pour le dénoû-

ment final de l'histoire , lequel est trop triste et , à partir d'un

certain moment , trop prévu.

En achevant cette lecture d'un auteur chez qui la littérature est née tout entière des habitudes morales et du foyer de

la vie , est-ce une conclusion purement critique que je suis

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teutéd*y rattacher? Irai-je représenter à M. TôpOerqu'ayaat une fois atteint à Tart , il lui faut tâcher désormais de s*y tenir ; que l'incouTénient et la pente pour tout artiste, en a?ançant, est de se lâcher, surtout quand on manque d'une scène» d'un public sans cesse éveillé et jaloux ; qu'il n'est déjâi plus dans ce cas lui-même , et que , sans trop retrancher k ses plaisirs, il doit songer pourtant qu'il a contribué auiL nôtres , et que l'œil est sun hii ? Oh I non pas ; je laisse au bourgeon , comme il l'appelle , le soin de lui dire toutes ces choses , de lui en suggérer beaucoup d'autres ; et bien plutôt , pour mon propre compte , je revois en idée les lieux , * les doux coins de terre tranquilles qui se peignent dans ses écrits ; il reste , à qui une fois les a bien connus, un regret de n'y pas toujours vivre. On se demande ce qui y manquerait en effet , à portée de l'amitié discrète , au sein de l'étude suivie , en face de la nature variée et permanente. Il y manquerait bien sans doute de certains petits coins de faubourg, qu'on peut croire , sans flatterie , les plus polis et les mieux éclairés du monde. Mais quoi? dans cette vie, y aurait-il lieu vraiment à la moindre rouille pour l'esprit , pour le goût ? Serait-ce jamais le cas au mot de Cicéron du fond de sa Cilicie : Urbem , urbem , mi Rvfe, cole , et in istâ luce vive? Un peu d'accent peut-être, à la longue, à la fin , marquerait la parole, — un peu d'accent tout au plus , et que nul n'apercevrait Et qu'importe , si on avait le fond , si on était heureux et sage, si les dissipations de l'âme s'amortissaient? £t je me rappelais ces vers sentis qu'une muse du Léman ^ adressait au noble poète Mickiewicz , lorsque hier la France

* M"* Caroline Olivier.

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le disputait à rhamble canton qui n'ayait pas désespéré de le garder:

Dans nos vergers tout devient rêverie, Vague bonheur que Ton garde à genoux , Frais souvenir, souci de bergerie « Oos d^une haie ainsi que la prairie ; Plaisirs du cœur que le cœur seul varie;...

Consolez-vous !

II a été fort question d'idylle en tout ceci : nous ne pouvions mieux la clore.

15 mars 1841.

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Cinq ans à peine s'étaient écoulés, et, dans le Journal des Débats du. 13 juin I8/16, nous avions k écrire les ligues suivaates :

« M. Rodolphe Tôpffer, ce romancier sensible et spirituel, ce dessinateur plein de naturel et d'originalité, dont les Nouvelles et les Voyages avaient obtenu, dans ces dernières années, tant de succès parmi nous, vient de mourir à Genève, après une longue et cruelle maladie, le 8 juin, à l'âge de quarante-sept ans. .. » Et, après quelques détails biographiques rapides, nous ajoutions : « Pendant assez longtemps le nom de M, Tôpffer et sa vogue n'avaient pas franchi le bassin de son cher Léman ; sans ambition, vivant de la vie domestique, dirigeant une institiition qui ne faisait qu'élargir pour lui le cercle de la famille, il ne voyait dans ses écrits, comme dans ses croquis, que des jeux et des délassements avec lesquels il se contentait de charmer ou d'amuser ce qui l'entourait. Pourtant sa réputation s'était étendue insensiblement; les belles éditions qu'avait données ici M. Dubochet, et pour lesquelles l'éditeur s'était procuré le concours d'habiles artistes et particulièrement de l'excellent paysagiste genevois Calame, avaient nationalisé en France le nom de l'auteur. M. Tôpffer, sans rien changer à sa vie modeste, avait fini par percer, par obtenir son rang, et il jouissait avec douceur des suffrages de cette estime publique qui,

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même de loin, ne séparait pas en lui l'homme de Tartistc et de récrivain. C'est à ce moment de satisfaction légitime et de plénitude, comme il arrive trop souvent, que sa destinée est venue se rompre : une maladie cruelle a, durant des mois, épuisé ses forces et usé son organisation avant l'heure, mais sans altérer en rien la sérénité de ses pensées et la vivacité de ses affections. La douleur profonde qu'il laisse à ses amis de Genève sera ressentie ici de tous ceux qui l'ont connu, et elle trouvera accès et sympathie auprès de ces lecteurs nombreux en qui il a éveillé si souvent un sourire à la fois et une larme. »

Mais c'est trop peu dire, et ceux qui l'ont lu, qui l'ont suivi tant de fois dans ces excursions alpestres dont il savait si bien rendre la saine allégresse et l'âpre fraîcheur, ceux qui le suivront encore avec un intérêt ému dans les produc-* tions dernières où se jouait jusqu'au sein de la mort son talent de plus en plus mûr et fécond, ont droit k quelques particularités intimes sur l'écrivain ami et sur l'homme excellent. L'exemple d'une telle destinée d'artiste est d'ailleurs trop rare, et, malgré la terminaison précoce, trop enviable, en effet, pour qu'on n'y insiste pas un peu. Avoir vécu, dès Tenfance et durant la jeunesse, de la vie de famille, de la vie de devoir, de la vie naturelle ; avoir eu des années pénibles et contrariées sans doute, comme il en est dans toute existence humaine, mais avoir souffert sans les irritations factices et les sèches amertumes ; puis s'être assis de bonne heure dans la félicité domestique à côté d'une compagne qui ne vous quittera plus, et qui partagera même vos courses hardies et vos généreux plaisirs à travers l'immense nature; ne pas se douter qu'on est artiste, ou du moins se résigner en se disant qu'on ne peut pas l'être, qu'on ne l'est plus ; mais le soir, et les de-

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Yoirs remplis, dans le cercle du foyer, entouré d'eufants et d*écoliers joyeux, laisser aller son crayon comme au hasard, au gré de l'observation du moment ou du souvenir ; les amuser tous, s'amuser avec eux; se sentir l'esprit toujours dispos, toujours en verve; lancer mille saillies originales comme d'une source perpétuelle ; n'avoir jamais besoin de solitude pour s'appliquer k cette chose qu'on appelle un art; et, après des années ainsi passées, apprendre un matin que ces cahiers échappés de vos mains et qu'on croyait perdus sont allés réjouir la vieillesse de Goethe, qu'il en réclame d'autres de vous, et qu'aussi, en lisant quelques-unes de vos pages, l'humble Xavier de Maistre se fait votre parrain et vous désigne pour son héritier : voilà quelle fut la première, la plus grande moitié de l'existence de Tôpffer. La seconde nioitié n*est pas moins heureuse ni moins simple : quand la célébrité fut venue, il resta le même ; rien ne fut changé à ses habitudes, à ses pensées. Si l'étude réfléchie s'y mêla un peu plus peut-être, s'il surveilla un peu plus du coin de l'œil ce qui avait d'abord ressemblé à .de pures distractions, on ne s'en aperçut pas auprès de lui. Il demeura l'homme du foyer, de l'institution domestique, le maître et l'ami de ses élèves. On me dit, à propos de ces élèves, qu'ils ne voulaient jamais aller en vacances, tant il les attachait et les captivait par celte éducation vive, libre, naturelle, pourtant solide, sans mollesse ni gâterie. Ce merveilleux talent d'artiste ne se réservait en rien pour le public, et il continuait de se dépenser en nature autour de lui. Lui, de son côté, il y trouvait son compte en expérience continuelle, en observation naïve. Quand ou est moraliste et qu'on n'observe que des hommes faits, on court risque de tourner au La Rochefoucauld et au La Bruyère ; si le regard se reporte au contraire sur une jeunesse honnçte

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et chaque joor renouvelée, un garde la fratdiear dn cœur JDsqae dans la conoaissance du fond, la consolation dans les n>écomptes, une vne pins juste de la nature morale dans ses ressources et dans son ensemble. Je ne sais qui a dit que l'ezpérieDCe dans certains esprits ressemble à l'eau amassée d'une citerae : elle oe tarde pas !i se corrompre. Pour Topfter, l'expërieDCe ressemblait plalAt à une source courante et sans cesse variée sous le soleiL

Ainsi, henreux et s^c, la célébrité c'avait introduit aucune agitation étrangère dans sa rie, aucune ambitîim dans son âme. Au dernier jour, comme il y a vingt ans,' voué tout entier k ce qu'il appelait le charme obscur des affections solides, on l'eût vu accoudé, le soir, entre son vénérable père, sa digne compagne, ses nombreux enfants et quelques amis de cboii, confondre le sérieux dans la gatté, et btre édore la leçon en passe-temps. Il continuait de vivre et do joaer sons ces mille formes que lui dicuit un secret iostinct; le crayon jouait sous ses doigts, et la saillie accompagnait lo crayon, comme un air qu'on sait suit naturellement les paroles. Atissi, ma^ SCS souffrances des derniers temps, malgré les donleurs si légitimes et si inconsolables qu'illaisse en des coeurs 6dëles, pourrait-on se risquer à trouver que cette fin même est heureuse et que sa destinée tranchée avant l'heure a pourtant été complète, si un père octogénaire ne lui survivait : les funérailles des fils, on l'a dit, sont totyours contre la nature quand les parents y assistons

Depuis quelques années, la santé de TûplTcr, longtemps florissante, paraissait décliner sans qu'il eu sût la cause. Il n'accusait que ses yeux dont l'état de duuiuur s'aggravait et ne laissait pas de l'alarmer. Enl8fi2iil fit avec son ]>oiisiaNna[ sonderniergrandïoyage alpestre au Hout-IllaiicLlauGriuisd

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Nous en avons tous les yeux le récit et les dessins, que M. Dobochet se propose de publier comme un tome second des Voyagei en *igzag. Jamais, sdon nous, Tôpffer n*a mieux fait et n'a été darantage lui-même. Il semblait, dès le jour du départ, se dire que ce voyage serait le dernier; il embrassait, pour ainsi dire, d'une dernière et plus vivifiante étreinte cette grande nature dont il comprenait si bien les moindres accidents, les sévérités ou les sourires, Vàpreié d'un roû, comme il dit, la grâce (Tune broussaille. Son triple talent d'observateur de caractères, de paysagiste expressif et d'humoriste folâtre, s'y croise et s'y combine presque à chaque page; le pressentiment fatal à demi voilé s'y fait jour aussi : « Cette fois, en déposant le bâlon de voyageur, nous dit-il, celui qui écrit ces lignes se doute tristement qu'il ne sera pas appelé à le reprendre de sitôt... Pour voyager avec plaisir, il faut pouvoir tout au moins regarder autour de soi sans précautions gênantes, et affronter sans souffrance le joyeux éclat du soleil. Tel n'est pas son partage pour l'heure. Que si, par un bienfait de Dieu, cette infirmité de vue n'est que passagère, alors, belles montagnes, fraîches vallées, bois ombreux, alors, rempli d'enchantement et de gratitude, jus^ qu'aux confins de l'arrière -vieillesse, il ira vous redemander cet annuel tribut de vive et sûre jouissance que, depuis tan^ tôt vingt ans i, vous n'avez pas cessé une seule fois de lui payer ! »

* C'est, en effet, de 1823 que datait là première excursion pédestre de Tôpffer. Lorsqu'on aura publié ce dernier voyage de 1843, on aura sous les yeux la série de toutes ses courses depuis 1837. Il restera encore à publier quelques-unes de celles d'auparavant^ qu'il avait également disposées pour Timpression.

SUR H. TÔFFFBR. 1L\11

En noYembre 48&3, il écrivait à une penonne de Paris , et poDrqooi ne le diraîs-je pas tout simpleaieiit ? il m'écriTait k moi-même ces l^es aimables et familières , dans ks* quelles il s'exagérait beancooptrop sans doute la nature dq serrice dont il parlait; mais, mêmeà ce titre, elles me sont précieuses , elles m'honorent , elles me Teinteraient au besoin de certains reproches qu'on me fait parfois de m'allci| prendre d'abord k des talents moins en Tue; elles le peignent enfin dans sa modestie sincère et dans sa façon allègre de porter ses maux :

« Bonjour,... monsieur, vous ne me reconnaisses point I Je suis cet enfant de Gaiève dont tous voulûtes bien être par-* rain dans le temps. J'étais bien petit alors , et je ne suis pas plus grand aujourd'hui ; néanmoins, je ne tous aipointoublio, et c'est pourquoi , bien que je n'aie rien à vous dire , je n'é* prouve pas que le silence soit l'expression convenable de la bonne amitié que je vous porte et de la reconnaissance que je vous ai vouée , à vous et à M. de Maistre , mon autre parrain t.

» Que vous dirai-je donc , monsieur , n'ayant rien à vous dire? Je vous dirai que M. R... m'a apporté des compliments que vous lui aviez remis pour moi et qui m'ont fait un bien grand plaisir. Il avait eu l'avantage , M. R..., de vous aller voir. Sur quoi je me suis informé auprès de lui de choses qui

* C'est bien à M. Xavier de Maistre , et à lui seul , que convient ce litre de parrain que lui donnait Tdpffer. C'est à M. de Maistre que nous dûmes nous-méme de mieux fixer notre attention sur celui qu'il adoptait si ouvertement. M. de Maistre, qui ▼it à celte heure en Russie et qui s'y défend de son mieux, dit^il, contre l'âge et le climat, octogénaire comme le père de Tôpffer, aura eu la douleur, lui aussi , devoir disparaître ce filial bériiier.

xlvîii notice

me tiennent II cœur. Devinez lesquelles? vous ne le pourrîez pas. « Si vous êtes abordable , si vous êtes un homme avec lequel un provincial, qui irait à Paris» pourrait , tel quel , au coin du feu , s'entretenir bonnement , sans loi^non ni manchettes; si vous êtes , etc. , etc. .. » Sur tous ces points , M. R.. . m*a édifié si bien , et tout s*est trouvé être tellement à mon gré , qu'il n'y a aucun doute que je me promets d'al-i 1er quelque jour frapper à votre porte , monsieur , et vous demander la faveur d'un bout de soirée employé en causeries. Gomme j'ai les yeux dans un état misérable et que les docteurs inclinent de plus en plus vers un temps de repos complet et récréatif, j'espère les amener à m'ordonner de faire une pointe en Angleterre et un séjour à Paris que je n'ai pas revu depuis 1820 et que j'aimerais revoir de la même façon, c'est-à-dire perdu, flâneur, et , dans toute cette population entassée, connaissant seulement trois personnes choisies.

D Figurez-vous , monsieur, combien je suis malheureux : depuis près d'un an condamné à ne presque pas lire par mes yeux , à ne presque pas écrire aussi. Restent des leçons à donner : c'est une façon pas mauvaise de tuer le temps, mais ce n'est rien de plus. J'en suis à avoir envie d'apprendre à fumer : l'on dit qu'enveloppé de ces bouffées odorantes , les heures coulent vagues et rêveuses , et qu'avec de l'habitude on devient stagnant comme un Turc Sûrement vous ne fumez pas, sans quoi je vous prierais de me dire bien franchement ce qu'il en est de cette doctrine et si elle est fondée en raison... »

Malgré cette fatigue d'organes, il ne travaillait pas moins, quoi qu'il en dit ; il ne travaillait que plus, et comme s'il eût voulu combler les instants. Galame, le sévère paysagiste, qui

SUR U. TAFtPER. XL1X

le premier abwdait par son pinceau les hautes coiupiCtos alpestres taat rêvées par son ami, venait dtner les dimanches d'IÛTCr avec lui ; entre ces deux hommes de franche nature , auxquels se joignaitqnelquefois M. TûpITer le père, non moins passiODné qu'eux pour son art, c'étaient des joutes de dessins, de lavis, qui produisaient dans ta soirée une foule de vivantes pages. On peut juger des Réflexions et mentts pT<h pot qui s'y mêlaient et qui donnaient le motif, par le morceau de Td[^er sur le paysage alpestre, Inséré dans la Bibliothèque de Genève vers ce temps i. C'est eu 18fifi que Veut de maladie se déclara décidément et devint sérieux. TdirfTer venait à peu près de terminer le roman de Rosa et Gertrnde, dont la donnée et les situations lui avaient été suggérées par un rêve, et qu'il composa d'abord tout d'une baleine, n alla prendre les eaux de Lavey. Son séjour â ces 1 tristes bains produi^t un charmant cahier de pays^;es qui fat publié au bénéfice des pauvres baigneurs de l'endroit. Ces I bains d'ailleurs n'avaient produit aucun résultat; l'aSaiblissemeot, la maigreur augmentaient; une fatigue insurmontable enchatnait déjà le malade sur un canapé. Son courage, plus fort que ses misères, tenait bon , et ses collègues de l'Académie le virent jusqu'au terme des cours se traîner h son devoir*. Pour la première fois il renonça à son voyage annuel ' avec sa jeune bande, et il allait partir pour son cher Cronay, petit bien de famille appartenant, à sa femme, où il se réjouissait de passer les vacances, quand le voile se déchira. Je ne fais que transcrire ici les témoignages les pins proches 3,

! «Septembre 1813.

I *ll7 fiait pToressenr de beVetlfltrei gAiifrahs ilopuis tR!)^. 1 * Je ieB dois il U. Sajous, parent et ami iIl' T(i[il]er, cl <[)ii l'a

I si bien coona par l'esprit et par le cœar.

L NOTtCfi

Ce n*éuit pas des yeux que veaait son mal, mais d*un gonflemeut redoutable du foie. Il fallut sur-le-champ partir pour Yichy. Il ressentit d'abord, en y arrivant, une grande im* pression de solitude} le bruit et la vanité qui, jusque dans la maladie, continuent de faire la vie apparente de ces grands rendez-vous, l'offusquaient; il avait, si Ton ose le dire, quel* ques préventions un peu exagérées contre ce qu'il appelait notre beau monde ; nature génuine^ comme disent les Anglais, il avait avant tout horreur du factice ; mais il ne tarda pas à s'y lier d'un commerce en tout convenable à son caractère et à son esprit avec quelques personnes qui lui prodiguèrent un intérêt affectueux, et particulièrement avec M. Léon de Champreux, de Toulouse : « J'ai rarement vu, nous écrit M. de Champreux, autant de naïveté et de bonhomie réunies à un esprit plus piquant, plus original ; cba** que parole dans sa conversation était un trait; mais, bon et affectueux par-dessus tout, sa plaisanterie était toiijours inoffensive. Rien, même dans ses écrits, ne peut donner idée du charme de son intimité. Les horribles douleurs qu'il endurait n'altéraient en rien son égalité d'humeur, et, entre deux plaintes sur ce qu'il souffrait, il laissait échapper une de ces adorables saillies qui en faisaient un homme tout^à-faic i part »

La fin du séjour à Vichy fut triste, le retour fat lamentable ; après quelques jours pourtant, il sembla que le mal avait un peu cédé, et Fardeur du malade pour le travail aurait pu même donner à croire qu'il était guéri. Durant ces mois d'automne et d'hiver (1845-46), on le vit dessiner, en le refondant, M, Cryptogame, composer et publier son Histoire cC Albert en scènes, à la plume, puis son Essai de Physionognomie. Après quoi il reprit la suite de son Traité

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du lavis à Fenere de Chine (Menus-Propos d*un Peintre genevois) et en acheva une partie assez considérable et complètement inédite, dans laquelle, remuant et discutant k la manière les plus intéressantes questions de resthétique* il a écrit, nous assurent de bons juges, des pages bien neuves et les plus sérieuses qui soient sorties de sa plume. Son ambition n'était pas de proposer une nouvelle théorie après tontes celles des philosophes; c'était en peintre et pour sa satisfaction comme tel, et pour l'intelligence de son art adoré, qu'il s'appliquait depuis des années à ce genre d'écrils, y revenant chaque fois avec une force d'application nonvelle. Ce qui redoublait son zèle en réjouissant son âme, c'était de voir que la nouvelle école de paysage, florissante à Genève, marchait hardiment dans cette voie dont il avait été, Ini, comme un pionnier infatigable ; cette haute couronne alpestre si belle de simplicité, de magnificence et de gran« deor, il lui semblait qu'un art généreux, en la reproduisant, allait en doter deut fois sa patrie.

Ainn il cherchait instinctivement dans ses travaux favoris, dans la poursuite de ses projets les plus chers , une défense énergique contre la tristesse qui menaçait de l'abattre. Dans la conversation même, il s'animait très vite; l'intérêt des idées qu'elle faisait naître le rendait complètement à son état fiatarel, et jamais son entretien n'était sans quelques-uns de ces traits amusants, inattendus, qui lui étaient particuliers. Mais au fond , depuis la fatale découverte et la perspective mortelle, quelque chose de grave et de résigné , de religieux sans mots ni phrases du sujet, dominait dans sa pensée et se révélait indirectement dans ses discours par une plus grande douceur et une plus grande indulgence de jugement Dès cette époque , le journal où il consignait les détails relatifs k

LU NOTICB

ses affaires privées se remplit de pensées personuettes, qui permettraient de suivre rencbalnement de ses impressions, de ses alarmes , de ses espérances, de ses cmisolations aossL Ce journal est aux mains de M. Yinet , qui en saura tirer le miel savoureux et la salutaire amertume.

Mais pourquoi prolonger ces longs mois d'agonie T Ils ne furent bientôt plus pour Tôpffer qu'une suite de pertes graduelles, de déchirements avant-coureurs. Vers la fin de l'hiver, il dut renoncer à son pensionnat , dont le fardeau lui avait jusque-là été si léger. Quittant avec un serrement de cœur sa chère maison de la promenade Saint- Antoine , il alla à Momex , tiède village du Salève, se préparer à un second voyage de Vichy. Avant de partir, il eut la douleur de voir mourir sa mère. Au retour de Vichy, après divers essais de séjour aux champs, il revint à Genève. Hors d'état d'écrire, ou du moins de composer, encore moins de dessiner, il imagina alors de peindre , ce qu'il pouvait faire dans une posture encore possible. Appuyé sur les deux bras de son fauteuil , un petit chevalet placé devant lui , il peignait avec ardeur, avec un bonheur qui fut le dernier de sa vie ; c^était la première fois, depuis un ou deux essais tentés à l'âge de dix-huit ans, qu'il lui arrivait de peindre à l'huile. Ses yeux, qui s'étaient opposés d^ sa jeunesse à ce qu'il continuât , il n'avait plus à les ménager désormais , et il leur demandait comme une dernière sensation d'artiste ce jeu, cette harmonie des couleurs vers laqueUe il se sentait irrésistiblement appelé; il s'enivrait d'un dernier rayon. Calame venait lui donner des conseils , et les petits tableaux assez nombreux qu'il a exécutés durant ces deux mois à peine' attestent quelle était sa profonde vocation native. Mais bientôt cette dernière «lîvcrsion cessa ; et dès lors, durant les mois et les semaines

SUfi M. TÔPFFER. LUI

du rapide dédia « il n'y aurait plus à noter que les délicatesses de son âme toujours ouverte et sensible à tout, les soins tendrement ingénieux d'une admirable épouse, la sollicitude unanime de tout ce qui l'approchait , jusqu'à ce qu'enfin, à son tour, accompagné de la cité tout entière qui lui fanait cortège , ce qui restait de lui sur la terre s'achemina, le 11 juin , vers cette dernière allée de grands hêtres qui mène au champ du repos. C'est ainsi que lui-même nous les a montrés autrefois dans son gai récit de la Peur^ c'est ainsi qu'il y revenait plus mélancoliquement dans son dernier roman de Rosa et Gertrude.

Il y a pour nous à dire quelque chose de ce roman qu'on va lire, et qui ne jurera en rien avec le récent souvenir funèbre. C'est une douce histoire, touchante, simple , savante pourtant de composition et sans en avoir l'air. Un bon pasteur y tient la plume et y garde jusqu'au bout la parole , M. Bemier, digne collègue de M. Frévère. Un jour, dans une rue écartée de Genève , par un temps de bise, en allant porter des consolations à un agonisant , M. Bernier a rencontré deux jeunes filles innocemment rieuses, qui se tenaient par le bras et se garaient de leur mieux contre les bouffées du vent Comment il s'intéresse au premier aspect à ces deux jeunes personnes étrangères , comment il les remet dans leur chemin qu'elles avaient perdu , comment il les rencontre de temps en temps et se trouve peu à peu et sans le vouloir mêlé à leur destinée : tout cela est raconté avec une simplicité et un détail ingénu qui finit par piquer la curiosité elle-même. Le bon pasteur, dans son récit , garde parfaitement le ton qui lui est propre et rien ne le fait s'en départir jamais. On peut dire de lui ce que l'auteur a dit de certains dessinateurs d'après nature , qu'il réussit à exprimer ses vues et ses im*-

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