‹ Rosa Ferrucci sa vie et ses lettres publieesChapitre 10 sur 20 · ROSA FERRI’ CCI · texte numérisé non relu

ROSA FERRI’ CCI

pas en partie parce quelle ignore tout ce que la nature lui a prodigué ? »

» Florence, 12 avril 1 H 55 .

« ... Mon voyage d’hier me rend toute triste. Pauvres campagnes! Jamais je n’avais vu une scène de désolation pareille à celle qui s’offrit à mes yeux en descendant de wagon. Déjà nous avions aperçu un certain nombre de champs couverts de sable; mais comme notre tristesse redoubla quand il nous fallut cheminer à travers une

vaste étendue de pays toute couverte de pierres , de fange, et en grande partie encore sous l’eau ! Au lieu des moissons attendues par les pauvres laboureurs, j’apercevais çà et là des arbres déracinés : d’autres avaient résisté au choc de l’eau ; ils se dressaient, au milieu des campagnes inondées, comme les derniers débris d’un naufrage. O forces destructives de la nature ! que vous êtes grandes, terribles, irrésistibles! »

nOS A FERRl'CCJ.

A Marie Bosio.

« Antignano, 29 juillet t -s 5 jt .

« Nous sommes enchantés de ce gracieux village, et pourtant chacun de nous sent qu’il lui manque quelque chose. Etre privés de toi nous fait presque trouver triste un lieu qui , l’année dernière, nous semblait si gai. Crois-moi, c’est mon cœur qui parle : j’aurais tant de bonheur à t’avoir auprès de moi. Viens donc avec nous, chère amie. Le bois où nous avons passé de si bonnes heures, les arbres, les champs, la mer, te réclament, excellente Marie. Il y a quelques jours, j’ai vu une vague qui te disait : « Au bain ! au « bain ! des rives fleuries descends dans la mer >.( tranquille : le soleil le veut, le soleil qui de ses « feux embrase la terre et l’air. » La petite chausson s’interrompit là, parce que ma pauvre vague alla se briser contre un rocher. Et les autres va-

8o ROSA lF.RRUCCi.

gués, ses sœurs, répétaient les mêmes invitations, et , comme elle , se brisaient en heurtant contre le rivage. Et moi je demeurais songeuse et triste, voyant là l’image de toutes ces espérances trompées qui nous laissent tant de regrets. Tout à coup une voix pleine de douceur murmura ces mots à mon oreille : « Pourquoi cette tristesse ? « Est-ce que Marie ne peut pas venir? Ecoute-moi. « Jesuislacompagnedetavie, je suis l’espérance. « Je te promets que l’année prochaine Mariesera « ici. » Me voilà tranquille : ma compagne ne voudra pas me tromper \ je crois déjà te voir avec nous à Antignano. Pardonne-moi , chère amie , cette folle rêverie : n’v vois, je te prie, qu’une preuve nouvelle de ma tendre affection, je ne veux au fond pas autre chose. Sortons maintenant du monde de l’imagination, et entrons dans celui de la réalité... »

A Madame Louise Vogl.

« Pise, ^ novembre 1834.

« J’ai eu un grand chagrin de quitter Antonio, Sylvie et mon Pippo bien-aimé (1). Mais papa aime à les avoir avec soi : j’en suis contente pour lui et avec lui. Notre maison me plaît : de ma chambrette je vois le jardin, et la vue des arbres me fait du bien. Pise est une belle ville, pleine de mélancolie, mais je n’en suis pas fâchée. Avanthier j’ai été au Campo Santa , et me suis longuement arrêtée devant la statue d’Arrighi VII. La statue a le regard voilé des mourants. Que d’espérances, quels vastes desseins furent ensevelis avec lui! Redisons avec Hippias : « Qu’est- « ce donc que la vie ? »

(i) Son frère, sa belle-sœur et un neveu tout petit.

« 21 janvier i855.

« Après quelques journées assez froides , l’air est redevenu doux : on se croirait au printemps. Aujourd’hui le soleil est splendide et ses rayons inondent ma petite chambre. Je suis assise à quelques pas de ma fenêtre, et de là j’aperçois un tout petit coin du ciel. On dirait un grand œil bleu qui me regarde avec amour. Dieu est bien bon ! »

« Livourne, 20 octobre 1 855.

« Nous sommes à Livourne depuis mardi.

Pise était devenue si triste à cause du choléra , que mes parents m’ont amenée ici : nous habitons sur le bord de la mer. Oh ! que n'es-tu avec moi! J’aurais plaisir à te montrer l’imposant spectacle qui se déroule sous mes yeux. Que cette mer est belle! A l’horizon elle semble se confondre avec le ciel, et jamais, à voir sa vaste plaine si calme, si limpide , on ne croirait qu’elle

ROSA FF.RIUTCCI.

est aussi souvent troublée par la tempête. La mer, c’est la plus ancienne des créations divines. Notre pauvre terre a subi de nombreuses et profondes révolutions ; la mer est ce qu’elle était au commencement , ce quelle serait toujours . si toutes choses ne devaient finir. »

« Pise, i ! décembre,

« Samedi notre cathédrale était toute illuminée : deux mille cierges brûlaient dans la nef, des feux de toute sorte entouraient l’image de la sainte Vierge. C’était un coup d'œil admirable. N’importe, j’aime encore mieux notre beau dôme dans l’obscurité et le silence où je l’aperçois d’ordinaire. On sent Dieu plus près de soi dans la solitude. Les ombres et la lumière se reflétant et se confondant sur les peintures du Campa Santa, il en résultait quelque chose de fantastique. On croyait voir danser les morts dans les fresques d’Orgagtia. »

ROSA FKRRUCCI.

•I ay janvier i85t).

« Comme tes descriptions sont vivantes ! En lisant ta lettre, je goûtais ce silence tranquille et majestueux d’une belle nuit; j’admirais, avec toi, vos belles montagnes ; je voyais la pâle lumière de la lune et les clartés tremblantes des étoiles ; je croyais respirer à tes côtés un air froid, vif et pur. Douces, mais vaines illusions ! Hélas ! j’étais seule dans ma chambre, j etais bien loin de toi : il n’y avait que la pensée qui nous rapprochât. »

ROSA FKRRUCCI.

Les raisons qui avaient conduit Rosa à aimer la poésie, la solitude et le silence des champs, lui firent aussi vivement goûter la musique , et surtout la musique dramatique et religieuse. Celle des bals ne lui plut jamais. Beethoven, Weber, Mozart, Coop, Rossini et Bellini étaient ses maîtres préférés. Elle n’avait pas naturellement les doigts agiles, mais ses efforts persévérants triomphèrent de cette difficulté, et elle parvint à jouer avec sentiment et avec une grâce pleine de charme. Elle lisait à première vue la musique la plus difficile. Oh ! que de fois, occupée à écrire, et cherchant à donner le mouvement et la forme

aux pensées qui s’agitaient en moi comme un tourbillon, je lui demandai de me faire entendre les airs que je savais m’émouvoir davantage ! Les douces mélodies qui jaillissaient sous ses doigts avaient bientôt fait cesser le tumulte de mon imagination, et je sentais que mon style devenait tout autre. D’autres fois c’était la tristesse qui pesait sur mon âme : « Joue-moi donc quelque chose, » lui disais-je alors. Et aussitôt une douce paix, une lumière tranquille venaient tout dissiper.

Quand j’avais besoin, pour mes travaux, d’extraire quelques passages de différents auteurs, Rosa m’était d’un grand secours. Sa mémoire ferme et sûre ne me servait pas moins utilement lorsque j’hésitais sur quelque point d’histoire. Je ne pense pas avoir rien écrit dans ces dernières années sans le lui avoir lu au moins deux fois. Elle ne se croyait pas le droit de me juger , mais elle m’exposait ses doutes sous forme d’interrogation, et presque toujours ils étaient justes. Aussi ai-je beaucoup corrigé d’après ses observations pleines

«OSA FRRUUCCI

de sens : toute jeune encore, elle avait une intelligence virile.

Qui maintenant n’aurait pitié de moi, en me voyant privée de celle qui était ainsi la compagne de mon esprit et de mon cœuF, répandait la joie dans notre maison, et, par le bienfait de sa présence, m’empêchait de sentir le poids des ans et les tristes déceptions qu’apporte le commerce des hommes? Il me semblait, en vivant avec elle, que je retrouvais l’innocence et la paix de ma jeunesse. Heureuses les mères qui peuvent s'appuyer sur une enfant qui réunit les qualités de l’esprit et du cœur! J’ai eu ce bonheur : je le sens aujourd’hui plus que jamais, aujourd'hui que de stériles regrets me jetteraient dans le désespoir, si je n’étais chrétienne, si je ne savais que mon enfant est au ciel, qu’elle m’y appelle et m’y attend, pourvu que je sois humble et porte ma croix avec résignation.

Rosa avait en littérature un goût très-délicat. Eile avait appris par cœur un grand nombre de

poésies anglaises, françaises , allemandes, et en moins d’un an toute la Divine Comédie (i). Ce fut une des occasions où elle nous montra le sage emploi qu’elle savait taire du temps. Le soir, tout en tricotant avec nous, elle tenait le poème merveilleux ouvert devant elle, lisait la moitié d’un chant, le gravait fortement dans sa mémoire , et le lendemain matin me le récitait pendant que je tressais ses longs cheveux. Elle apprit ainsi tout le poème, et prit l’habitude de me réciter un ou deux chants chaque jour à la même heure. La Cantica du Paradis lui plaisait plus que les autres. Peutêtre était-ce parce qu’elle trouvait dans cette lecture un avant-goût des joies dont le Seigneur allait si prématurément combler son âme.

Elle parle de Dante dans plusieurs de ses lettres à Louise Vogl : j’en citerai un seul passage.

(i) Elle n'avait pas lu toutefois le chant x* ni la tin des chants xvm' et xix' dans V Enfer, ni, dans le Purgatoire, les chants xxv* et xxvi' et les derniers versets du xxxu'. Je ne lui avais pas permis cette lecture.

KOSA FERRL'CCI.

« Fisc, 20 janvier 1807.

« As-tu commencé à lire le Paradis? Tu seras ravie en suivant le poëte de sphère en sphère, en montant avec lui jusqu’aux pieds de T Eternel. Tu admireras la grâce toute divine avec laquelle il raconte la vie de saint François et celle de saint Dominique. Je ne doute pas que tu ne t’accordes avec moi pour préférer cette Canîica aux deux autres. C’est là que se révèle le mieux toute la hauteur de son génie.

« Dante était pauvre, plus pauvre assurément que les troubadours qui allaient chantant leurs vers de château en château. Comme Notre-Seigneur, il n’avait pas où reposer sa tète. Ses enfants ont grandi loin de lui, dans la pauvreté. Il n’a pas revu sa chère Florence : il a bu toute l’amertume

«OSA l l.liUL'CU.

d’un long exil. Quand il écrivait ces beaux vers :

Non è faiitin, die si subito rua Col volto verso il laite , se si svegli Molto tarJato dall’usan^a sua (i),

« Il n’est point de petit enfant qui, les lèvres ouvertes, se jette aussi promptement sur le lait maternel, lorsqu'il s’est réveille beaucoup plus tard que de coutume; »

ou ceux-ci :

E corne il f autolino, che ver la mamina Tende le braccia, poi die il latte prose Per l’animo die infin di fuor s’infiamma, 2)

a Et comme le petit enfant, qui, après avoir pris le lait, tend les bras vers sa mère, poussé par l’amour qui enfin se répand comme une tlamme; »

j’imagine qu’il pensait à scs enfants, dont il ne pouvait voir le doux sourire ni entendre la voix chérie. Peut-être même pleurait-il en pensant à eux, et sont-ce ces larmes qui sont devenues les perles de son poème. Les hommes, au milieu desquels il eut à vivre , étaient durs , cruels , vindi-

1 1 ) Paradiso, xxx, 2S '2) Ibid., xxin, 4 1 .

catifs; il fut indignement persécuté. Ses ennemis osèrent dilïamer son nom ; mais lui , il levait les yeux au ciel, et là il trouvait la paix qu’il eût en vain cherchée sur la terre. »

Rosa ayant, dès son enfance, admiré la sagesse et la bonté de Dieu dans l’univers , on ne s’étonnera pas si , devenue grande, elle désira faire quelques études qui, en l’initiant aux lois qui régissent le monde, lui permettraient de mieux apprécier l’infinie perfection de son auteur. Toute jeune encore, elle avait commencé à apprendre la botanique sous la direction de i’illustre. professeur Savi , qui l’aimait comme un père. Sur ses recommandations, elle s’était fait un petit herbier. Plus tard, elle suivit les leçons du célèbre Meneghini, qui lui furent très-utiles. Elle lut alors, pour étendre ses idées , quelques ouvrages de Humbolt et de M mc de Somerville. Elle en fit des extraits qui témoignent de son activité d’esprit et du talent avec lequel elle ramenait toute idée particulière aux principes généraux.

Ç)‘2 KOSA KEKRUCCI.

A vingt ans, elle avait la science d'un homme instruit , sans avoir rien perdu de la candeur et de la modestie d’une jeune tille. Pour donner beaucoup de temps à la musique et à l'étude, elle était loin de négliger les petits travaux de femme ou les soins de la maison. Son aide me fut trèsutile : chaque jour elle consacrait aux occupations domestiques un certain nombre d’heures ( f . Je puis affirmer que je ne l'ai jamais vue oisive, ni faisant quelque chose de mauvaise grâce. Si elle a laissé beaucoup d’écrits , je conserve aussi un grand nombre de petits ouvrages exécutés de sa main , et faits avec ce soin patient qu’elle apportait à toutes choses.

Bien des fois je lui demandai de ne point abu-

(i) Dans l’ordre de ses occupations, elle taisait passer l’utile avant l'agréable. Quand il le fallait, elle quittait musique et littérature pour donner des journées entières au ménage : je lis dans une de ses lettres à M“* Vogl : « Voilà cinq jours que je me promets de continuer ma lettre , mais que veux-tu : le temps, ce temps si court et si fugitif, m’a manqué, j’ai du coudre beaucoup, et encore aujourd’hui, j’ai tant à travailler que je ne puis t’écrire longuement. »

R OSA HERRUCCI.

ser de sa robuste santé et de sa florissante jeunesse. Son père aussi l’exhorta bien des fois à prendre un peu de repos , dans la crainte que ces travaux continuels et ces continuelles études ne finissent par lui affaiblir l’esprit et le corps. Elle nous rassurait gaiement : « C’est le repos, non la fatigue, qui me ferait mal : il m’apporterait l’ennui que je ne saurais supporter. »

Par suite de ce commerce prolongé avec les anciens et avec ceux des modernes qui ont cherché à exprimer ce qui est vrai, beau et bien, mon enfant avait l’âme grande et les pensées généreuses. Toute action noble la remuait profondément. La compassion , chez elle , n’était pas seulement un sentiment instinctif : c’était un mouvement réfléchi, inspiré soit par la charité chrétienne , soit par le respect désintéressé qu elle porta toujours au courage malheureux. Elle n’avait pas encore quatorze ans, quand le roi Charles-Albert alla mourir abandonné sur la terre étrangère plutôt

que de céder à la fortune. La valeur trompée du

H OSA FKKRlr'CCr

monarque, cet exil volontaire, la sainteté de sa vie et la pureté de sa foi , tirent une vive impression sur l’ame poétique de mon enfant ; aussi eut-elle toujours sa mémoire en grande vénération. Et comme toutes ses a Élections se traduisaient en prières, chaque jour de sa vie elle pria pour le roi mort.

Souvent, lui racontant quelque fait triste et émouvant, je la vis tout à coup éclater en sanglots. D’autres fois, au contraire, quand elle entendait le récit de quelque grande et courageuse action, elle s’animait et se montrait remplie d’un généreux enthousiasme. Elleen donne elle-même la raison à son amie Louise Vogl.

« 28 janvier i 85 ô.

« J’ai lu dans la Revue des Deux-Mondes cette belle pensée de Jean-Paul (1) : « Quand ce qu’il

1 Jean- Paul Richter.

« y a de sacré dans l’àme de la mère répond à « ce qu’il y a de sacré dans l’âme du fils , leurs « âmes s’entendent et se comprennent. » Ces paroles m’ont fait une grande impression : il me semble qu’elles renferment une excellente leçon pour les mères qui font elles-mêmes l’éducation religieuse de leurs fils. Elles nous apprennent, en outre, d’où viennent les liens qui nous unissent à nos parents et à nos amis. Et, en effet, pourquoi, chère Louise, nous aimons-nous d’un si vrai et si constant amour? Parce que ce qui est sacré pour ton âme est sacré pour la mienne. Pourquoi suis-je si profondément émue quand j’entends raconter une belle action, quand je contemple la grandeur des héros de la terre , et surtout la grandeur des saints et des martyrs? Pourquoi certaines de leurs actions, où leur force d’âme se montre davantage, me font-elles pleurer ? Parce que ce qui était sacré pour eux est sacré pour moi. Pouvait-on dire davantage en moins de paroles? Oui, tout homme doit entretenir en lui le

yô KOSA FERRL’CCI.

feu céleste que Dieu lùi-même a allumé. A plaindre qui le laisse languir et s’éteindre. Il se perd soi-même et il est aussi perdu pour ses frères, car il a brisé le nœud d’amour qui pouvait l’unir à eux. Comme la flamme s’élève en haut.

Per ta sua forma ch’è nata a satire.

u Far son essence, car elle a été créée pour monter, »

ainsi, par nature, notre âme tend à Dieu, et dès qu’elle se retourne vers la terre, il n’y a plus pour elle à espérer ni paix ni bonheur. »

RUSA VERRl'CCf.

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Tous les amours dans lame de Rosa étaient réglés dans un ordre harmonieux. Au-dessus de tous les autres était l’amour de Dieu, qui grandit en elle avec les années.

Depuis le jour de sa première communion (i),

fi) Rosa rit sa première communion dans l’église de Saint- Sixte, le 2b juin 1848. Ce jour-là, en lui donnant ma montre, je lui traçai quelques conseils de morale et de piété. J'y trouve ces mots, que certes je n’aurais pas écrits si ma conscience ne me les avait dictés : « ICn te bénissant, je veux le dire une parole qui sans doute te semblera plus précieuse que mon cadeau. Depuis que tu es née, lu as religieusement accompli tous tes devoirs, et tu as donné à ton père et à moi de grandes et véritables consolations par ta bonté , par ton application à l’étude , par ton amour pour Dieu. Fais en sorte d’être aussi bonne à l’avenir , et , pour cela, souviens-toi souvent de ce beau jour. »

UOSA kerrucci.

elle eut aussi une tendre dévotion pour le Rédempteur. Ce jour-là, je la vis s’approcher pâle et tremblante de la table sainte. Elle répandait de douces larmes. Sa démarche, sa physionomie, n’étaient point d’une mortelle ; je croyais voir un ange allant religieusement se prosterner devant le Seigneur. Et j'osais devancer les temps, et je me disais à moi-même : Avec un même voile blanc, avec de blancs vêtements aussi, pâle et timide comme en ce jour, je la reverrai devant l’autel. Elle sera nouvelle mariée alors... Oh! folles prévisions! vaines espérances! Oui, elle a repris son voile blanc, mais c’était dans un cercueil. La couronne des vierges a ceint son front, mais son front était inanimé. Et dans cette même église, où pour la première fois elle avait reçu , avec la sainte hostie, le Dieu de son cœur • où encore quelques jours et elle allait jurer à son fiancé un éternel amour, on a déposé son cadavre immobile et glacé. Seigneur , Seigneur, conduisez mes pensées! Soutenez ma foi, mon Dieu ! Que

R0SA FERRFCCI

'aie toujours la force de m’humilier et de me taire devant vous !

Ma fille avait l’habitude de se préparer à chacune de ses communions par trois jours de ferventes prières. Elle était toujours la première à se * rappeler les époques de nos neuvaines à la sainte Vierge et aux Saints, C’était pour elle une consolation d’assister tous les jours, quand elle le pouvait, au saint sacrifice de la messe *, et, au recueillement tout religieux avec lequel elle le faisait , on voyait qu’elle comprenait toute la grandeur et la majesté du sacrificemystérieux de notre rédemption.

Chaque jour elle lisait quelque livre de dévotion. La voyant, dès son enfance, portée à de saintes lectures, je jugeai qu’il était de mon devoir de lui donner les livres où elle pourrait voir dans tout leur jour la vérité, la sainteté et la mansuétude de la religion catholique. Elle avait sans cesse à la main ï Imitation de Jésus-Christ et lui demandait tour à tour conseil, inspiration et

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KOSA FERIU’CCl.

consolation. Elle comprit et admira l’éloquence de Massillon, la logique persuasive de Bourdaloue, la suavité de Fénelon, la forte raison de Lacordaire, les vues ingénieuses du P. Ventura. Plus jeune, elle avait fait une étude de la Doctrine chrétienne de Lhomond et du CatécliiSme historique de Fleury. Mais son vrai maître fut Bossuet. C’est surtout dans ses écrits qu’elle apprit à aimer Dieu et à se remettre entre ses mains avec un entier abandon d’esprit et de cœur.

Tous les jours elle lisait quelques versets de l’Evangile. Il n’est pas étonnant dès lorsque, par ses pensées, sa conduite et son esprit, elle soit devenue le modèle des jeunes tilles chrétiennes. La parole de Jésus-Christ n’était pas pour elle une lettre morte : elle la méditait avec attention et en pénétrait le sens ; elle y puisait un grand esprit d’innocence, de douceur, de pardon et de charité i\ De là son mépris pour les biens delà

i) Tel est, en ertet, l’esprit de l’Evangile; M 11 * Ferrucci ne s’était pas méprise. La création a été un bienfait, la ré-

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terre : de là sa foi vive et ses aspirations vers le ciel. 'Sincèrement humble, elle aimait à reconnaî-

demption un bienfait plus grand encore. A l’exemple des Saints, il faut, pour soi-même, accueillir ce double don avec actions de grâces : Gratias Deo super inenarrabili dono ejus. Et lorsque, à un titre quelconque, on se croit appelé à en devenir le messager auprès de ses frères, il faut s'acquitter de ce rôle avec douceur, déférence et respect. Est-ce qu’un bienfaiteur peut injurier ou user de violence: Son premier sentiment n’est-il pas de dépouiller ce qu’il a de puissance afin d’être plus facilement accueilli r Ce sont là des vérités élémentaires; mais elles ont été tellement méconnues, que c’est grand honneur à M 11 * Ferrucci de les avoir aussi nettement professées. Nousdétachons une excellente page qu’elle a écrite en ce sens dans un opusculesur/a Charité chrétienne.

« L’amour de Dieu qui enflamme le cœur de l’homme a et qui lui donne un saint zèle du bien n’a certes rien de « commun avec ce fanatisme implacable que l’incrédulité « reproche si injustement à la religion de Jésus-Christ. Et * cependant il est vrai, il est trop vrai que les fils d’un u même Père céleste, les habitants d’une même terre arrosée « du sang rédempteur, se sont plus d’une fois cruellement « combattus sous les mêmes étendards de la croix. Mais,

« parce que de tels malheurs ensanglantent l’histoire, deu vons-nous en conclure que l’amour de Dieu exclut des u coeurs toute tolérance, ou voudrions-nous nier que la re- « ligion catholique soit tout amour r Et l’aveugle fureur des u hommes devra-t-elle faire condamner à l’oubli les innom- « brables bienfaits que, depuis dix-neuf siècles, l’Evangile « répand sur tous les peuples et sur ses plus cruels enneu mis :

KOSA FERRUCCI

tre que tout lui avait été donné par Dieu. Elle ne tira jamais avantage de sa riche intelligence; et.

u O Eglise du Rédempteur, qui priez pour vos ennemis, a et qui à toute heure vous montrez prête à les secourir a comme le Père céleste répand chaque jour les trésors de « son soleil sur les plus ingrats des hommes, qui mit dans u votre cœur le saint et infatigable amour de toutes les ver- » tus': qui vous donna la force d’opposer toujours un front « tranquille aux maîtres du monde: qui inclina sous la ha- « che des bourreaux les têtes de vos martyrs? comment « sûtes-vous de la même main confondre les subtiles conu tradictions des philosophes et briser les chaînes de l’es- « clave ? comment, toujours stable et inébranléc, avez-vous u survécu seule aux vicissitudes de toutes choses et aux rui- « nés de tant de trônes : qui vous donna une telle force de « persuasion, que, par ses prodiges, u les pierres mêmes se « changent en enfants d’ Abraham?» d’où reçûtes-vous en- « tin cette autorité inviolable qui résout tous les doutes, dis- « sipe nos erreurs, humilie le puissant, relève les faibles. « illumine le monde, pardonne toutes les fautes, console « toute angoisse et toute infortune ?

« Ah! qui ne voit que tant de miracles ont été opérés par u la seule puissance du divin amour allumé en vous par Jé- « sus-Christ ? Car, de même que vous aimez Jésus dans la « fatigue et dans le repos, dans les larmes et dans la joie, « dans la persécution et dans la paix, dans le combat et dans u la victoire, de même vous aimez en lui et par lui l’hum- « ble et le superbe, le fidèle et l’incrédule, le pauvre e{ le « riche. Il n’v a pas un seul homme dans le monde pour « lequel vous ne priiez et que vous ne vouliez à tout prix

KOSA l-ERRUCCI.

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pour la perfection, elle s’estima toujours bien loin du terme qu’elle eût voulu atteindre. Aussi ses moindres fautes lui inspiraient autant de remords qu'eussent pu faire des fautes vraiment graves.

Pleine de défiance pour elle-même, elle mettait toute son espérance en Dieu. Elle adorait Dieu

« ramener dans le sein de Celui qui a soutien pour tous les « hommes parce qu’il les a tous aimés! Ah! bientôt soient « accomplis vos vœUx, sainte Eglise du Dieu vivant!

«... Comment donc serait-il ami du Seigneur, comment « serait-il vraiment fils de l’Eglise de Jésus, celui qui op- « pose les armes aux armes, la violence à la violence, ou- « bliant ces paroles de Jésus-Christ : « Aimez vos ennemis. « Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font! » Les « aveugles apôtres de l’intolérance montrent assez qu’ils « n’ont jamais pénétré dans son sens profond la vie du Ré- « dempteur, qui, souffrant toute injure et la mort même de « la croix, entraîna toute la terre à soi par l’irrésistible puis- « sance du pardon et de l'amour. Qui voudra bien oublier « ses préjuges et se retirer dans le fond de son âme pour « y fixer la douce image de Jésus-Christ, celui-là, je n’en puis « douter, comprendra combien la. douceur chrétienne l’em- « porte en force sur les violences du glaive, et il aura hor- « rcur de poursuivre par la tlanmic et le fer ceux que la « croix seule doit vaincre. Ah! si Jésus crucifié entrait vrai- « ment dans nos cœurs , que de choses il saurait leur faire « comprendre !... »

KO*. A KEURUCCI.

dans l’univers, elle le vénérait dans son âme, elle l’aimait dans ses parents, dans les pauvres et dans les affligés. Elle lui rendait grâces dans la prospérité et lui demandait secours dans le malheur. La volonté divine était en tout la règle de sa conduite : elle travaillait, dans ses actions et dans ses paroles, à ne point s’écarter des préceptes de l’Evangile. Aussi qui eût jamais une conversation plus douce ? Où trouver une patience aussi inaltérable, une soumission plus prompte, une charité plus vraie et plus courageuse ? Même avec nos domestiques elle semblait prier bien plus qu’elle ne commandait; et, s’il leur arrivait de faire quelque faute, elle se levait aussitôt pour les excuser. Lorsqu’elles étaient plus chargées que de coutume, elle venait complaisamment à leur aide. Si parfois quelqu’une d’entr’elles ne connaissait qu’imparfaitement la religion, elle se mettait sur-le-champ à lui apprendre le catéchisme avec le cœur d’une mère et l’empressement d’une sœur. Aucune occupa-

KOSA KKUKICCI. Io5

tion ne sembla jamais lui peser. Elle faisait tout avec méthode, avec joie, avec soin, parce qu’elle faisait tout en pensant à Dieu.

Rosa n’était pas jolie, s’il faut, pour être jolie, avoir une parfaite régularité de traits-, mais elle avait une beauté supérieure à la beauté plastique. On ne pouvait voir ses grands yeux noirs s’emplir de feu, se voiler d’une douce tristesse, ou, plus souvent, se lever avec amour vers le ciel , sans deviner aussitôt la vivacité et la pureté de sa pensée. Le sourire entrouvrait sa bouche -, sur son front serein brillait l’intelligence et la candeur. Elle avait les sourcils noirs et épais, les dents blanches, les cheveux abondants, la peau fine , les joues doucement colorées. Toute sa personne, bien prise et bien proportionnée , respirait une grâce modeste. Sa physionomie était l’expression de son âme : tout ce qu'elle ressentait venait se peindre sur son visage. Sa conversation était aimable et sensée : elle parlait peu, avait les manières distinguées, et, quoique un peu portée à la

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KOSA KERKUCCI

tristesse, s’ouvrait volontiers à la joie. Elle gardait avec tous ceux auxquels elle parlait une contenance modeste et respectueuse.

A vingt ans, son âme était encore fermée à ce sentiment qui s’éveille dès l’adolescence chez beaucoup de jeunes personnes; et, si alors elle lui ouvrit l’entrée de son cœur, elle le rit sans emportement et sans violence. Je n’avais point d’ailleurs attendu cette époque pour lui recommander de consulter le Ciel sur sa vocation. Je lui avais montré les devoirs que les femmes ont à remplir dans les differentes situations qu’elles peuvent occuper, et lui avais conseillé de bien sonder ses inclinations, et de ne chercher dans une affaire aussi importante que le salut de son âme.

Je lui demandai quelques mois après quel était le résultat de ses délibérations. Elle me répondit : « J’ai prié Dieu, et je me suis sérieusement considérée moi-même. Je ne désire qu’une chose, faire un peu de bien. Si j’avais le courage qui

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