R OSA FERRI/' CCI
me manque, je me ferais volontiers sœur de Charité ; mais je me sens trop imparfaite. J’aurais aimé à garder le célibat, si je vivais dans un de ces pays d’outre-monts , où les jeunes filles qui ne se marient pas , trouvent à se dévouer au soulagement des pauvres et à l’instruction des petits enfants. Puisque nos mœurs ne se prêtent guère à ce genre de vie et que je ne me sens pas portée à attendre un avenir éloigné et incertain, j’entrerai dans l’état du mariage , où nous pouvons, nous autres femmes, travailler à notre perfection et à celle des autres. Quant au choix de mon mari, je m’en remets à vous et à mon père; je suis jeune et sans expérience, vous avez du discernement et vous m’aimez : choisissez pour moi ; je ne vous demande que de pouvoir donner ou refuser mon consentement. En attendant, je vivrai tranquille , tout entière à ma chère solitude et à mes études. »
Alors, pour mieux connaître sa pensée, j’ajoutai comme en plaisantant : « Puisque tu nous
KOSA KEKKUCCI.
Iü8
remets le soin de choisir ton mari, au moins disnous comment tu le veux. — Je le voudrais religieux, me répondit-elle, de manières agréables, intelligent et adonné à l’étude, au moins ayant une occupation utile. Je ne désire point la fortune; je fais peu de cas des avantages extérieurs. S’il m’est possible de vivre dans la position où je suis née, j’en serai heureuse; mais riche ou pauvre, si je suis bonne et remplis mon devoir, je suis assurée d’être contente. »
En l’entendant, dans un tige encore si jeune , parler avec tant de sagesse, je sentais croître mon amour pour elle. Ce n’était pas seulement le lien du sang qui unissait mon âme à l’âme de cette enfant. Il y avait même , dans notre mutuelle tendresse , plus qu’une entière communauté de goûts au sein d’une vie commune ; ce que j’aimais, ce que je continuerai d’aimer en elle, c’était cette sainte lumière qui brillait dans toute sa personne, cette sagesse accomplie qui se montrait dans toutes ses paroles.
Pendant l’automne de 1 855 , nous quittâmes Florence pour habiter Pise. Rosa aimait passionnément Florence où elle vivait au milieu des arts et au sein d’une nature admirable, où, à chaque pas, elle rencontrait de grands souvenirs. Elle se montra heureuse cependant d’aller à Pise, pour être auprès de son père, et s’y livra à l’étude avec une nouvelle ardeur. Elle habitait, à côté de mon appartement, une petite chambre qu’elle aimait beaucoup et qu’elle n’eût pas, disait-elle, échangée contre un palais, parce qu’elle y trouvait le recueillement et la paix. En y mettant le pied pour la première fois , elle se dit à elle-même : « Si je devais mourir ici , où pourrait-on placer l’autel pour le saint Viatique? » Elle confia ensuite cette pensée à une de ses amies, alors qu’elle était encore en pleine santé. Mystères de l’âme humaine , qui pourra vous sonder ? Rosa avait eu ainsi le pressentiment de sa mort plus de deux ans avant de mourir. Ce fut, en effet, dans cette chambre qu’elle expira, ce fut là qu’avec d’infi-
nies consolations elle reçut la visite de son Dieu venant la convier aux noces éternelles qui se célèbrent au ciel.
Pendant les deux années qu’elle passa à Pise, Rosa fit de rapides progrès dans la perfection ; sa charité devint plus active. Non-seulement elle obéissait à ma parole : elle cherchait encore à deviner mes intentions pour s’y conformer d’ellemême. Son humeur était toujours égale ; sa douceur inaltérable. Elle priait plus longtemps et il me devint évident, par les conversations que j’avais avec elle, qu’elle vivait continuellement avec Dieu.
Elle se trouva un jour dans la nécessité de parler de sa vie intérieure à une amie. J’ai sa lettre sous les yeux et j’en extrais le passage suivant :
« 18 avril i856.
« La piété m’a été naturelle dès l’enfance, et les exemples de ma mère, ses paroles, ses leçons,
les livres qu’elle m’a fait lire l’ont sans cesse fortifiée. Je dois beaucoup aussi aux sœurs de Charité, à un livre quelles m’ont donné (i) et à un sermon du P. Masucco sur les devoirs du chrétien. Tout cela me fait trembler devant Dieu : il me sera demandé compte des fautes qu’avec des grâces aussi signalées j’aurais pu éviter. Depuis quelques mois je sens que le divin amour devient plus fort en mon âme. J’en suis d’autant plus heureuse. Tout ce que je vois me semble plus beau , parce que je pense à Celui qui a tout créé. Au milieu des occupations qui remplissent mes journées, j’élève mon cœur à Dieu ; c’est pour moi une grande consolation. »
Et moi aussi je trouve une grande consolation dans ces paroles. Le Seigneur a voulu lui donner la mesure des grâces qu’il lui avait destinées dans
(i) La Pratique de l'Amour envers Jésus-Christ , par S. Alphonse de l.iguori.
HOSA FERKUCCI.
les desseins secrets de sa Providence. Elle les a reçues avec reconnaissance, et sa bonne volonté leur a fait porter des fruits de salut. Alors Dieu Ta appelée à lui , pour lui donner en récompense ses béatifiques visions. Ah ! si ma foi ne me représentait souvent ces pensées, je sens que je serais inconsolable de la perte de mon enfant.
Vers bette époque, je lui proposai plusieurs partis. Elle les refusa parjde sages motifs. Quand je lui dis qu’elle était demandée par M. Gaétano Orsini, jeune docteur que nous estimions et que nous aimions, elle donna son consentement, parce qu’elle le savait bon et religieux. Quelques jours s’écoulèrent avant que ce mariage fût entièrement arrêté. Rosa, s’apercevant que l’idée de ne plus l’avoir auprès de moi me rendait triste, me répétait sans cesse : « Vous êtes toute soucieuse, en pensant au temps où nous vivrons séparées. Si la séparation vous doit être trop pénible, je renonce au mariage : je vivrai pour vous et pour
mon père. Ne craignez pas que cela me semble dur. Vous avez tant fait pour moi qu’il me sera doux de vous consacrer ma vie. »
Je répondais comme une mère devait le faire.
Le jour des noces fut fixé : notre maison entra en fêtes; nous nous réjouissions d’unir une enfant si aimée à un homme sage et bon. Toutefois j’avais souvent une grande tristesse à la pensée que bientôt je ne l’aurais plus auprès de moi. Un jour même, je me pris à pleurer devant elle. Elle m’embrassa tendrement. « Pourquoi, me dit-elle, pourquoi, bonne mère, n’avez -vous pas accepté mes propositions ? Elles venaient réellement du cœur. Maintenant il est trop tard : j’aime mon fiancé, je l’avoue. Il n’est pas de sacrifice que je ne fusse prête à faire pour vous : je vous sacrifierais jusqu’à mes plus tendres sentiments ; mais je ne puis disposer de mon fiancé , je lui ai engagé ma foi. »
L’amour devint pour elle une nouvelle source de perfection chrétienne. Elle aima Dieu dans son
fiancé et son fiancé en Dieu. Celui-ci m’a remis les lettres qu’elle lui avait adressées, m’autorisant à faire tous les extraits que je jugerais convenable. J’en publie quelques-unes et je prie les jeunes Italiennes de les lire attentivement. Elles y puiseront la conviction que toute affection grandit au contact de la religion , et que l’âme, en quelque situation qu’elle se trouve, devient d’autant plus belle qu’elle est plus étroitement unie à Dieu.
« iô avril i 85 <).
« Je sens bien que jamais je ne pourrai assez remercier Dieu de m’avoir, pour toute ma vie, donné en toi un guide et un modèle. Je ne puis m’empêcher de le répéter souvent à ma mère, et je le dis parce que je l’ai dans le cœur. Malgré bien des défauts et bien des imperfections qui souvent ne m’ont pas permis de tenir les promesses que j’avais faites à Dieu, j’ai une si haute idée de l’épouse chrétienne et des devoirs qui vont
JtOSV FKRRITGCI.
m’être imposés, qu’en vérité j’en serais épouvantée si je ne me confiais à la bonté de Dieu qui peut tout et m’aidera, moi qui ne puis rien. Aujourd’hui même je parlais à ma mère et à ma grand’mère du profond respect que m’inspire le sacrement que nous allons recevoir (i), et je te prie bien de demander à Dieu les grâces dont j’aurai besoin pour être tout ce que je dois être. De mon côté je ferai effort pour me rendre digne de l’assistance du Ciel, et déjà j’ai pensé à offrir le mois de Marie à cette intention, espérant que la très-sainte Vierge entendra ma prière et m’obtiendra ce qui me manque encore. Je suis convaincue que nous approcherions vite de la perfection si nous détestions toutes ces petites fautes de chaque jour, qui ne nous semblent rien à nous, mais qui doivent tant blesser la perfec-
(i)Ce respect était tel, que Rosa refusa, depuis ses fiançailles, d’aller à l’Opéra où nous avions l'habitude de la conduire deux ou trois fois chaque année à l’époque du carnaval. Elle me dit qu’étant sur le point de recevoir un si grand sacrement, elle voulait vivre plus retirée que jamais.
ROSA FRRRUCCl