‹ Rosa Ferrucci sa vie et ses lettres publieesChapitre 9 sur 20 · XXXV11J · texte numérisé non relu

XXXV11J

INTRODUCTION

nécessaires, qu’ elles font honneur à notre nature et au Dieu plein de tendresse qui l’a créée.

Mais ce qu’ils admireront davantage encore comme quelque chose qui lui vint plus directement du Ciel, c’est la décision avec laquelle elle se redressa sur-le-champ et s’établit, cette fois définitivement, dans les sentiments d’acquiescement et de joie, qui semblent convenir à une âme appelée à une béatitude éternelle. Non-seulement elle cessa toute plainte et trouva asse% de force pour soutenir et consoler ceux qui l’entouraient, mais, s’oubliant de plus en plus, elle se prit à * songe r aux hommes et à les considérer, comme

Dieu lui-même les considère, avec bonté, avec compassion, avec un immense désir de les voir heureux et bons . « Seigneur, » répéta-t-elle à plusieurs reprises et d’une voix tendre et suppliante, « Seigneur, bénisse \ cette ville, son peuple et son pasteur l Bénisse \ l’Eglise catholique, le Souverain Pontife, ses ministres et ses enfants ! ayc{ pitié des pauvres pécheurs ! éclaire \ les hérétiques ! sofe\ miséricordieux envers ceux qui croient en vous , miséricordieux aussi envers ceux qui ne croient pas! Pardonne % à tous; soye\ un père d’amour pour les bons et pour les méchants. Seigneur Jésus, sainte Ma-

INTRODUCTION

rie, donnez à tous votre paix Je' laisse la

paix à tous. »» Que dites-vous de cette douceur et de cette sollicitude universelle en face de la mort ? que dites-vous en particulier de cette dernière parole : « Je laisse la paix à tous ? » Sentez-vous ce quelle a d’étrange et de surnaturel dans la bouche d’une enfant à qui tout échappe et qui va tout à l’heure entrer dans le dénûment suprême de la tombe ? Nous parlions de la Grèce : que nous en voilà loin ! les jeunes héroïnes que nous vantions eussent été incapables de comprendre seulement une pareille inspiration. C'est que, sans avoir été changé , le cœur de l’homme a été transformé depuis lors. Notre Dieu, le Dieu vivant et vivifiant, s’est rapproché de nous, et, en prenant notre nature, il a laissé en elle quelque chose de ses propres sentiments. « Vous serez en moi et je serai en vous. » Cette divine promesse explique tout, et la plus humble existence ne saurait être expliquée sans elle. O don de Dieu ! O bienfait du Christianisme ! O ineffable richesse de l’âme qui a cru à l’amour qui nous a été témoigné ! Et nos cognovimus , et credidimus charitati quam habet Deus in nobis.

INTRODUCTION

Je n’ajoute qu 'un mot et je l emprunte à Dante , le poète préféré de Mademoiselle Ferrucci : « Chanson, disait-il en terminant une de ses Canzone, je sais que tu iras de tous les côtés quand je t’aurai envoyée par le monde. Il faut donc que je t'avertisse de bien consulter là où tu arriveras. Si tu veux éviter des tentatives inutiles, ne t ’arrête ni auprès des personnes grossières, » ni auprès de celles qui font les entendues et ont besoin de raffinement .

« Fais en sorte, si tu le peux, de te découvrir seulement aux âmes délicates, » à celles qui sont capables de découvrir combien de vraie grandeur peut se cacher sous une vie simple : c’est à celles-là que je te destine.

.l’ai entendu une voix du ciel qui disait : Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.

.t pnc., xiv, i3.

G foi sainte, douce religion du Seigneur Jésus, sans vos divines promesses et la force que vous savez communiquer, le coup qui, en m’enlevant ma Rosa, m'a enlevé plus que la vie, m’eût infailliblement livrée à un aveugle désespoir. C’est vous qui m’avez donné la force de vivre et de souffrir. C’est vous qui avez montré le ciel à mes yeux fatigués de pleurer. C'est vous qui m’avez

fait redire avec confiance et résignation : « Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur. »

Ma fille est morte dans le Seigneur, parce que depuis son enfance elle avait vécu et aimé dans le Seigneur. O Dieu, qui voyez mes larmes et lisez dans mes pensées, soyez béni ! Je vous rends grâces de m’avoir choisie pour être mère d’une aussi sainte enfant. Et parce que tout ce qui vient de vous, ô Sagesse infinie et bonté parfaite, est pour notre bien, adorant vos insondables décrets et faisant violence à mon cœur, je vous rends grâces aussi de l’avoir rappelée à vous, bien qu’avec elle ait disparu la lumière de mes yeux.

C’est vous, Seigneur, qui par votre grâce avez fécondé les germes que j’avais déposés dans son âme. Je ne m’attribue pas la gloire de l’avoir moi-même formée au bien, au vrai et au beau, c’est-à-dire à votre amour, ô Dieu, beauté incréée, justice absolue, vérité éternelle. Non, je n’eusse pas su, mère faible et imparfaite, conserver dans cette intégrité la Heur délicate de son innocence;

je n’eusse pas été capable d’allumer dans son cœur ce vif amour des choses d’en haut qui lui faisait partout découvrir Dieu et sa gloire. C’est vous-même, Seigneur, qui avez présidé à son éducation. Vous avez commis à vos anges le soin de veiller sur elle, afin qu’aucune fange ne pût l’atteindre, et que, dès cette terre, elle commençât à vivre dans le ciel. C’est donc à vous que je rendrai gloire en ces pages où je vais parler d’elle. Mon but, en rompant un silence où ma douleur aimera désormais à s’enfermer, est de montrer, par son exemple, que quiconque met en vous toutes ses affections a la paix de l’âme, vit heureux, édifie les autres et meurt tranquille, parce qu’il sait que la mort le doit unir à vous, son principe et sa fin, sa lumière et son espérance.

D’autres fois, publiant, pour servir la vérité, les méditations de ma solitude, je m’étudiais à donner à mes pensées une forme sinon éloquente, au moins pure et sans défauts choquants. Aujourd'hui, hélas! la tristesse a obscurci mon in-

telligence, fatigué ma mémoire, ralenti mon imagination. Je voudrais néanmoins, pour l’instruction des jeunes filles, et aussi pour témoigner de ma gratitude à Celui qui l’avait enrichie de ses dons, retracer le portrait de mon enfant. Mais je sens que ma main tremble sur ce papier. Les idées se confondent dans mon esprit *, je pleure, je souffre, je ne pense plus, je ne trouve pas de paroles pour peindre cette douce et suave figure qui vit toujours en mon cœur, lui rappelle ses joies passées, l’invite à d’immortelles espérances, y répand tour à tour une douleur sans égale et des consolations presque infinies. J’écrirai donc comme il me sera possible, sans art, et seulement avec mon âme. Et si les jeunes Italiennes qui liront ces pages, où pas une parole n’exagérera la vérité, veulent bien aimer mon enfant, à son exemple élever jusqu’au ciel leurs pensées et leurs affections, et faire de cette courte vie un moyen d’atteindre la perfection de leurs âmes, je bénirai les larmes que j’aurai versées en

écrivant, et j’aurai une grande consolation, parce que ma Rosa bien-aimée vivra dans le cœur d’enfants bonnes et sages.

J’avais l’intention de faire un livre sur les vertus de la femme, sur les vertus que nous avons chaque jour à pratiquer dans les différents états où nous met la Providence. Aujourd’hui ce dessein est à jamais anéanti. Privée de celle qui soutenait mon esprit et donnait quelque vigueur à mes pensées, je ne trouve plus de charmes à l’étude, et n’aurais point d’ailleurs assez de forces pour m’y livrer avec fruit. Je publie donc ce petit volume au lieu du livre que je méditais. Il sera tout entier consacré à reproduire la physionomie de mon enfant.

Sa vie a été courte et obscure, parce que Dieu l’a tranchée dans sa fleur et qu’elle s’est toute écoulée dans la maison paternelle. Mais, en même temps, elle a été laborieuse, innocente, remplie de saintes affections, éclairée des lumières de la

charité et sans cesse tournée vers une noble fin.

6 llOSA FERRUCCt.

Est-ce trop présumer que d’espérer que son exemple en encouragera plusieurs? Le temps, et non la volonté, a manqué à ma Rosa pour faire voir que les plus hautes vertus ne sont pas impossibles à une âme chrétienne. A vrai dire, elle n’a point eu à lutter contre la fortune, elle n’a point senti l’amertume des déceptions, elle n’a connu ni l’ingratitude ni la malice des hommes. Il m’est cependant permis d’affirmer que, quelle qu’eût été sa vie, elle n’eût jamais perdu le respect du devoir, la tranquille confiance en Dieu, la charité et la fermeté du cœur. Elle avait assis sa vertu sur un fondement solide, parce qu’elle l’avait assise sur les doctrines immuables de l’Evangile. Et si, à peine entrée dans la jeunesse, déjà elle se montrait si bonne, si prompte à remplir avec foi et avec amour toutes ses obligations, quelle n’eûtelle pas été plus tard, ayant un vif désir de toujours s’améliorer elle-même ? Non, en consultant mes souvenirs et avec l’expérience que j’ai acquise du cœur humain, je n’hésite pas à déclarer que

ROSA FERRITCCI

ma Rosa eût été une femme exemplaire et une mère excellente, comme elle avait été une enfant obéissante et une chaste jeune fille. Comment ne pas attendre des fruits abondants d’un jeune arbre qu’on voit étendre au loin ses verts rameaux, et qui déjà répand de nombreux parfums par ses fleurs entrouvertes ? Et parce qu’un ouragan se lève, et, dans sa violence, vient à le déraciner, faudra-t-il pour cela croire qu’il n’eût point tenu ses promesses, si les vents ne l’eussent en un moment jeté par terre ?

KOSA FERRUCCI.

Il y a bien des années déjà, je connus le plus grand des malheurs, je vis mourir un fils tout jeune. Je pleurais encore mon petit François quand, pour me consoler, Dieu me donna Rosa.

Elle naquit à Bologne dans la soirée du 2 juillet iK35. Elle ne pleura point comme font ordinairement les enfants à leur entrée au monde. Elle semblait joyeuse et se mit tranquillement à regarder la lumière. Je crus avoir retrouvé mon fils et l’aimai d’un double amour. Il y avait pourtant quelque tristesse au fond de cette affection. Je craignais sans cesse qu’elle ne me laissât, comme avait fait son frère. Aussi je pleurais

IO

bien souvent seule, soit en l’allaitant, soit en veillant sur son berceau. Il me semblait qu’une voix secrète me disait : « Tu ne jouiras pas longtemps de cette enfant. Ne la vois-tu pas déployer ses ailes pour retourner au paradis? »

Au bout de quelque temps, je crus que mes craintes allaient se réaliser. Ayant emmené Rosa à Genève, comme elle n’avait pas encore quinze mois , elle y fit une maladie très-grave. Ensuite elle devint forte et robuste, et mes tristes prévisions s’éloignèrent. Jamais depuis il ne me vint en pensée que je tusse réservée à la plus grande douleur qui puisse atteindre ici-bas le cœur d’une mère.

O doux souvenirs du passé, que n’êtes-vous seuls à occuper ma pensée ! Jours heureux , où mon Antonio et ma Rosa me tenaient lieu d’amis, de parents, de patrie même sur la terre étrangère, où êtes-vous ? Quel bonheur j’aurais à embrasser aujourd’hui mon enfant comme je le faisais alors! Quel bonheur à la voir encore sus-

pendue à mes lèvres, étonnée et attentive quand je lui pariais de Dieu en lui montrant le ciel, les étoiles, le soleil, les montagnes, les arbres, les fleurs, le grand lac! Que de fois, assise sur mes genoux , elle accompagna de ses paroles encore mal articulées, la prière que j’adressais pour elle au Père céleste! Que de fois, devenue plus grande, elle me demanda de lui parler de la sainte Vierge, du Rédempteur, de Celui qui nous protège , nous éclaire et nous console ! Le sentiment religieux s’éveilla en elle aussitôt qu’elle commença à aimer sa mère, son père et son frère. Il me semble la voir encore se mettre à genoux, joindre ses petites mains en signe de religion, et réciter dévotement Y Ave Maria.

A l’église, elle était ordinairement si recueillie que les bonnes Sœurs de Charité, admirant la dévotion d’une enfant qui n’avait pas encore cinq ans, voulaient l’avoir toujours auprès d’elles. On l’eût prise, ainsi entourée, pour un petit ange au milieu d’un chœur de saintes.

ROSA FKRRUCCI.

Elle montra tout d’abord un caractère ardent et que l’extrême vivacité de ses désirs eût aisément rendu indocile. Mais aussitôt que la raison commença à poindre en elle, elle écouta religieusement mes observations, réprima les entraînements de sa volonté , et devint très-prompte à obéir. Plus tard, elle porta cette vertu jusqu’à la perfection, et même dans les choses qui la contrariaient le plus , elle plia sa volonté à la nôtre avec tant de douceur, qu’on aurait cru qu’elle le faisait sans lutte et sans répulsion , si la rougeur subite de son visage n’eût averti que cette docilité si suave était l’effort d’une âme vaillante , et non la pente d’une âme molle et apathique. L’inclination qu’elle avait naturellement à beaucoup tenir à ses pensées, ne fut plus qu’une rare constance de résolutions et de conduite : elle continua à vouloir avec énergie, mais sa volonté fut droite et bien réglée.

Elle donnait à tout une vive attention : aussi idées et choses , tout s’imprimait profondément

dans son esprit : elle avait la mémoire tenace et l’imagination fidèle. Elle aima toujours les aspects variés de la campagne. C’était une de ses douces jouissances, quand elle était seule en sa petite chambre, de se représenter à elle-même les bois, les vallées et les montagnes qu’elle avait admirés dans ses voyages. Et ce qu’elle admirait dans la nature , c’était bien moins l’étonnante variété de ses beautés que la trace de la divine sagesse qu’elle savait y découvrir. Un instinct heureux l’avait tournée de ce côté dès ses premières années, et sa raison r.’avait fait que fortifier cet instinct.

J’ai été sa compagne inséparable; j’ai été initiée par elle à ses plus secrètes pensées, et je sais, seule peut-être, tout ce qu’elle ressentait d’amour pour le Créateur de ce vaste univers, quand elle en contemplait les merveilles. La nature lui parla toujours : elle en comprit dès l’enfance le langage mystérieux et s’y montra sensible. Bien des fois, l’ayant prise avec moi dans les promenades que

ROSA FERKUCCI.

je faisais aux portes de Genève, je l'entendis se parler à elle-même, tout en courant dans les nombreux sentiers qui sillonnent les abords de cette ville. Je lui demandais alors avec qui elle parlait : « Avec les fleurs, me répondait-elle, avec les arbres, avec les oiseaux, et si vous saviez les belles choses qu’ils me disent ! »

A mesure qu’elle grandit, elle aima la campagne de plus en plus, parce que de plus en plus elle aima son Dieu. Aussi se plaisait-elle dans la solitude, et préférait-elle à tous les divertissements mondains les plaisirs de la conscience, du cœur, de l’intelligence.

Tous ces plaisirs lui semblèrent doux dès l’âge où la plupart des enfants ont peine à se mettre en état de les ressentir. Je lui appris à lire en moins de trois mois. A six ans, elle lisait couramment le français, l’italien, l’allemand. Pour la faire étudier, il n’y avait pas besoin de la stimuler. Volontiers elle laissait les amusements de son âge pour les livres. Elle aimait à revenir par

la pensée sur les choses qu’elle avait lues. Un soir, son père l’ayant trouvée debout à une heure déjà avancée lui demanda avec inquiétude la cause d’une veille aussi extraordinaire. « Oh ! lui dit-elle ingénument, je ne suis pas malade ; je ne me suis pas couchée, parce que je voulais me redire à moi-même un trait d’histoire grecque que j’ai lu il y a quelques jours. » Elle garda cette habitude de son enfance. Toutes les fois qu’elle avait lu un livre, elle le recomposait dans son esprit, ayant soin de distinguer ce qui s’y trouvait de fondamental de ce qui l’était moins. De là tout le fruit qu’elle tira d’études très-variées ; de là la faculté vraiment merveilleuse qu’elle acquit de pouvoir toujours faire de vive voix l’analyse d’un livre, si long qu’il fût, et traitât-il de matières abstraites et difficiles.

Toute mère le comprendra, j’étais bien heureuse de ma Rosa. Quelles bonnes espérances n’avais-je pas droit de fonder sur une enfance aussi bien commencée ! Et, dès ce temps, quelle

ROSA FERRUCCl.

joie secrète ne goûtais-je pas en la voyant si recueillie et si pieuse dans la prière, si attentive à letude, si affectueuse pour son frère, si docile et si respectueuse envers nous ! Chère et très-chère enfant, non, il n’est pas un des jours de ta vie dont le souvenir ne me fasse rendre grâces à Celui qui te donna à moi. Sois bénie pour tous les doux sentiments que nous ont fait éprouver ton amour et ta bonté si vraie ! Sois bénie pour tous les bons exemples que tu nous as laissés ! Je pleure et pleurerai toujours sur ta tombe; mais avoir été ta mère me semble un si grand bien, qu a cette pensée le deuil où je suis ne me paraît plus insupportable.

HOSA VliRRUCCI

En 1840, l’hiver fut si rigoureux en Suisse, que, pendant plusieurs mois, la neige couvrit les montagnes et la plaine. Les oiseaux affamés volaient en troupe auprès des maisons. Rosa les vit, et en eut compassion. Chaque jour, aussitôt qu’elle était levée, elle prenait un peu de grain ou de mil, et le répandait sur le bord des fenêtres, trouvant un vrai plaisir à soulager ces pauvres oiseaux. Elle continua à faire la même chose pendant tout le printemps. Ce fut la première étincelle de cette ardente charité qui, plus tard, l’inclina vers les pauvres. Elle en vint à porter à tous ceux qui souffraient le plus vif intérêt, et quand

l8 KOSA FERRUCC1.

elle ne pouvait les aider de sa bourse, elle voulait au moins les encourager par de douces paroles et la plus suave compassion.

Plusieurs fois, dans son enfance, je la vis leur donner des gâteaux et des confitures. Et comme je lui demandais si elle croyait avec cela apaiser leur faim : « Non, me répondit-elle, mais j’aime tant, moi, les confitures et les gâteaux ! Les pauvres n’en peuvent pas acheter : c’est pourquoi je leur en donne, afin qu'ils goûtent combien c’est bon. Par la même raison, elle voulait donner ses poupées à de pauvres filles. Elle faisait cela n’étant encore qu’une enfant. Devenue grande, son bonheur était de secourir les indigents. Et comme elle avait un peu d’argent que nous lui donnions tous les mois et à certaines fêtes, elle aimait à tout dépenser pour subvenir à leurs besoins.

Pardonne-moi, chère enfant, si je divulgue les bonnes œuvres que tu mettais tant de soin à tenir cachées. Je ne le fais pas par vanité, ni pour offenser ta modestie si chrétienne, mais seulement

ROSA FERRLCCI

pour glorifier Dieu, et montrer comment avec peu de chose on peut beaucoup pour autrui, quand on a bonne volonté, un cœur miséricordieux et un sincère et vif amour de Dieu.

Quand Rosa savait qu’un de ses pauvres était malade, elle veillait à ce que rien ne lui manquât, jusqu’à ce qu’il fût guéri. A l’un elle payait les médicaments, à l’autre elle donnait du linge. A celle-ci elle fournissait de l’huile pour qu’elle pût travailler pendant les longues soirées d’hiver, à celle-là elle faisait elle-même des vêtements. Aux grandes fêtes de l’Eglise, elle envoyait à tous de quoi faire un bon repas. Comme elle était contente alors ! Comme était suave et belle la joie qui brillait dans ses yeux, toutes les fois quelle avait' rempli un devoir de charité ! Un jour, elle donna à une pauvre enfant tout l’argent qu’elle avait pour la mettre à même de soulager sa mère infirme. « Que voulez-vous, me dit-elle, comme pour s’excuser, j’ai pensé que, si vous étiez malade et que je ne pusse acheter ni viandes ni re-

ROSA FKRHUCC1

mèdes, je serais la fille la plus malheureuse qui fut au monde. Les pauvres ont le même cœur que nous. C’est ce qui m’a fait faire pour cette malheureuse enfant ce qu’à sa place j’aurais désiré qu’on fît pour moi. »

Dans l’hiver de 1 855, je m’aperçus quelle ne mangeait presque pas de pain, et emportait dans sa chambre celui qu’on lui avait servi. J’en devinai la cause, et craignant que sa santé ne finît par en souffrir, je m’en expliquai avec elle. Elle rougit un peu. « J’ai peut-être ‘eu tort, me dit-elle ; si cela est, pardonnez-moi, je croyais pouvoir le faire. Le pain est si cher ! Il y a tant de pauvres qui viennent en demander à notre porte ! On ne peut pas en donner à tous : le mien était pour un du moins : j’ai, moi, tant d’autres choses pour me nourrir. »

Ce sont là sans doute de petits traits, mais ils font connaître l’àme douce et compatissante de mon excellente fille. Toujours contente de tout, ennemie des dépenses superflues, modérée dans

KOSA FEUKUCCI.

ses désirs, elle ne me demandait jamais rien pour elle, mais elle me demandait souvent et abondamment pour ses pauvres. Toutes les fois qu’elle savait qu’avec un peu d’argent bien employé on pouvait soulager une pauvre famille, elle n’avait point de cesse et sollicitait jusqu’à ce qu’elle fût arrivée à ses fins. Elle trouva, à Florence, une orpheline qui manquait de tout. Aussitôt elle songea à la confier aux Sœurs de Charité, qui venaient d’ouvrir un refuge pour les enfants abandonnées. Sa pieuse intention fut bien vite remplie, et la pauvre orpheline, arrachée à la vie de mendiante, fut élevée chrétiennement par les bonnes religieuses.

Dans le même temps, ma fille secourait une famille que les chômages et les maladies avaient réduite à une extrême pauvreté. Elle apprit qu’ils manquaient de la somme nécessaire pour payer leur loyer. Elle vint me trouver toute triste, et me demanda de venir au secours d’une si grande misère. D’abord, je refusai, non par dureté de

HOSA FERRUCCI.

cœur, mais parce que je croyais que cela metait commandé par la prudence. Alors, avec l’accent d’une vraie douleur : « Vous m’avez promis , dit-elle, une robe et un chapeau : je n’en ai pas besoin, je n’en désire pas, je n’en veux pas. Employez l’argent que vous eussiez dépensé à secourir ces pauvres gens. » Le moyen de résister à de telles paroles, et comment n’eût-on pas rougi de contrarier une charité aussi sincère ?

Quelque temps après , Rosa alla à Florence avec son frère. Elle y devait acheter de la musique et quelques autres choses. Elle revint sans rien rapporter. Je lui en demandai la raison. « Ma pauvre famille, me dit-elle, était retombée dans la détresse ; j’ai payé leur loyer pour plusieurs mois. Je puis me passer du superflu : ils ne pouvaient se passer du nécessaire. »

ü chère enfant, tu m’as fait pendant ta vie éprou-

ver des joies célestes, en te montrant vraie chrétienne en œuvres et en paroles. Et maintenant que tu n’es plus, tu me consoles encore par tous

ces souvenirs de ton ardente charité. Oh î oui, je n’en puis douter, le Seigneur t’a reçue dans les bras de sa miséricorde. Tu jouis dès maintenant des joies infinies du repos qu’on trouve en lui. N’a-t-il pas dit : « Heureux les miséricordieux, parce qu’ils trouveront miséricorde ? » N’a-t-il pas promis la gloire éternelle à quiconque, par amour pour lui, nourrit ceux qui ont faim, tend la main à ceux qui mendient, vient en aide à la veuve et aux orphelins? Les pauvres ont pleuré ta mort ; ils ont tristement accompagné ton cercueil en bénissant ton nom.

Ah ! je le crois, Dieu aura ratifié ces bénédictions au ciel. Ces larmes de la reconnaissance, ces prières dictées par le souvenir de tes bienfaits, valent mieux que toutes les louanges des hommes pour honorer et consacrer ton nom.

Non contente de donner tout son avoir aux pauvres, Rosa se montrait ingénieuse à trouver de nouveaux moyens de leur venir en aide. Dieu nous envoyait-il quelque bonheur inattendu, aus-

sitôt elle pensait à ceux qui souffrent. Notre maison était -elle en fête par l’arrivée d’un parent ou d’un ami, vite elle songeait à faire servir cette joie au soulagement des indigents (t). Etions-nous dans l’affliction , non-seulement elle priait avec une foi plus grande, mais elle recourait à l’aumône pour apaiser Dieu.

Convaincue que l’ignorance est peut-être la plus grande misère du peuple, elle adopta une enfant pauvre, lui enseigna le catéchisme, lui apprit à exécuter quelques petits travaux qu’elle vendait

(i) Le (o novembre i855 fut pour nous un jour de joie. Après les angoisses où le choléra nous avait jetés, après une séparation de plusieurs mois, nos enfants étaient revenus auprès de nous avec leurs deux petits garçons, dont le dernier nous était encore inconnu. Rosa pensa sur-le-champ au moyen de faire tourner cette allégresse au bénéfice de ses pauvres. Elle s'imagina de faire une loterie; mais, pauvre elle-même, elle n’avait à offrir aucun objet de valeur. Elle fit ce qu’elle put. Voici le programme de cette loterie, tel que je l’ai trouvé dans ses papiers : il me semble si touchant dans sa simplicité que je ne puis le lire sans que mes yeux se mouillent de larmes.

Dimanche 10 novembre 1 855.

LOTERIE AU PROFIT d’UNE PAUVRE FAMILLE.

Les soussignés prient leurs parents de vouloir bien pren-

ensuite à son profit, et lui fit de longs récits de l’histoire sainte, lui parlant à cette occasion de nos devoirs envers Celui qui nous a créés, envers le prochain et envers nous-mêmes. Plusieurs fois elle enseigna le français, la grammaire italienne ou la géographie à des femmes de bonne naissance qui, ne pouvant point payer de maîtres, voulaient pourtant cultiver leur esprit, pour être à même de gagner honorablement leur vie.

dre un billet de cette loterie; il y aura cinq numéros gagnants, i" lot. Un livre sur l’Octave de Noël, a' lot. Quatre pièces de soie blanche.

3' lot. Huit cahiers de papier.

4 ' lot. Dix enveloppes de lettres.

5* lot. Une aiguille tordue.

N. B. — Quant au prix des billets, les soussignés s’en remettent volontiers aux personnes qui les voudront bien prendre. L’argent sera recueilli par le caissier, Philippe Ferrucci.

Paul Ferrucci (i),

Pt ésident du comité de la loterie.

Philippe Ferrucci (2), caissier.

Rosa Ferrucci, secrétaire.

(1) Enfant de quatre mois. — (2) Enfant de deux ans.

KOSA FERRUCCI.

Avare de son temps, elle en donnait volontiers une partie aux autres dès qu’il s’agissait d’une bonne œuvre. Ame tendre et pleine d’amour, elle eut des larmes et de la compassion pour toutes les infortunes. Un fait qui me revient en mémoire montre ce qu’elle fut dès son enfance. A dix ans à peu près, elle fit connaissance de la fille d’un homme très-savant, enlevé aux lettres avant le temps, et qui avait été enterré près de Sainte- Croix. Sa famille habitait loin de Pise. Souvent, quand nous devions passer près de sa tombe, Rosa faisait dans les champs une couronne de fleurs et l’y déposait pieusement au retour. « Si Angélina était ici , me disait-elle , certainement elle viendrait apporter des fleurs. Je fais de mon mieux ce qu’elle ferait elle-même, parce que les tombes abandonnées me font mal. »

Qui eût dit alors que, dix ans après, elle aurait elle-même sa sépulture dans cette église ? Mais Dieu est juste; il nous rend tout ce que nous faisons pour autrui. Des personnes de tout âge et

ROSA FERRU CCI.

de toute condition viennent sans cesse se prosterner sur le marbre qui la recouvre. Elles apportent des couronnes de fleurs et parfois y répandent des larmes. Ames bonnes et pieuses, que le Seigneur vous récompense du souvenir affectueux que vous gardez de mon enfant ! Sa mère vous en rend grâces, sa mère qui est morte avec elle, morte à toute joie et à toute espérance de ce monde.

Si Rosa apprenait qu’une personne fût gravement malade, aussitôt elle se mettait à prier pour elle. Si on lui disait qu’une grande infortune avait atteint quelque famille, elle demandait au Ciel pour elle force et résignation. Et quand mourait quelqu’une de nos connaissances, elle lui faisait une place dans nos prières accoutumées. Jamais je ne l’ai vue froide ou insensible en présence du malheur (i). Jamais je n’ai entendu d’elle une

(i) Voici ce qu'elle écrivait à Louise Vogl, une amie à laquelle elle ouvrit toujours son âme; elle lui avait parlé de quelques malheurs qui venaient d’arriver à plusieurs person-

KOSA FERRUCCI

parole qui ne fût aimable et pleine de douceur. Sévère pour elle, et pour autrui portée à l’indulgence, elle excusait les fautes, n’y ajoutait point foi quand elles étaient incertaines, et ne détestait rien tant que la médisance et l’envie. Elle parlait peu, et jamais des personnes, à moins que ce ne fût pour en dire du bien. Elle évitait la compagnie de ceux qui aiment à rechercher curieusement les actions d’autrui , et préférait être seule plutôt que d’entendre parler de modes, de théâtres, de bals, de frivolités.

nés : « De tous côtés, ajoutait-elle, je ne vois que peines et douleurs : mon âme en est remplie de tristesse; je pleure avec tous les malheureux; qu’ils habitent un palais ou une cabane, je répète avec le poète : « Je suis sortie de la race hu- « maine : rien d’humain ne peut m’ètre étranger. »

Homo sum; nihil humani A me alienum puto.

Si Rosa avait pour tous un amour si généreux, quelle devait être sa tendresse pour nous, qui l'avons toujours aimée plus que nous-mêmes ! Elle a vraiment été la plus aimante des filles et la plus affectueuse des sœurs. Je voudrais pouvoir dire l’exquise délicatesse de cette affection, qu’un ange seul pourrait égaler. Je voudrais pouvoir retracer ce temps où, d’un pas encore mal affermi, elle venait se jeter dans mes bras, et, aussitôt levée, me saluait d’un sourire où son cœur se mettait tout entier. Je voudrais pouvoir raconter tous les témoignages qu’elle nous a donnés, jusqu’à la fin de sa vie, de respect filial, de prompte docilité,

d’amour soumis, fort et vrai. Mais mon âme se refuse à tous ces souvenirs, maintenant qu’au lieu de mon enfant bien-aimée je n’ai plus devant moi que sa tombe.

Douce compagne de ma vie, où es-tu maintenant? Je n’entendrai donc plus ta voix qui résonnait si agréablement à mon oreille ? Je ne verrai plus ton visage, où tes pensées se réfléchissaient avec tant de limpidité. Tu ne t’empresseras plus auprès de mon lit quand je serai malade*, tu n’accourras plus à mes côtés quand je serai triste \ tu ne mêleras plus tes pleurs à mes pleurs et tes joies à mes joies. Le jour de ma fête reviendra encore, mais toi tu ne viendras pas, à peine levée, m’embrasser et m’offrir soit un travail de tes mains, soit quelque témoignage de tes excellentes études. Pourquoi m’as-tu laissée, ma chère Rosa ? « C’est parce que (je crois entendre ta voix au fond de mon cœur), c’est parce que le Seigneur a voulu que je vinsse l’aimer dans le paradis. »

Aime-le donc, ô bienheureuse enfant, aime-le

R0SA FERRUCCI.

d’un pur amour, exempt de larmes, puisqu’au ciel il n’y a point de mort. Et aime-nous aussi en lui, car sans toi nous ne saurions avoir une heure de vrai repos. Comment en aurions-nous, t quand, nous rappelant ta bonté si active et comparant le présent au passé, nous nous trouvons aussi dignes de compassion que naguère nous étions dignes d’envie ? Ils étaient si beaux les jours où, avec ton frère, tu fêtais les noms de ton père et de ta mère (i) ! Dis-moi, ne te souviens-

(i) Je transcris deux lettres J*j qu’elle m’écrivit en 1844 et en 1845, c’est-à-dire quand elle avait neuf et dix ans : je les transcris parce que, avec son affection filiale, on y verra dès lors ce grand sentiment religieux qui fut l’âme de sa vie.

Pi so, 3 5 novembre 1844.

« Ma chère petite maman,

« Aujourd’hui c’est un grand jour pour moi, un jour plein de reconnaissance et de béatitude, le jour de votre fête; je vous en souhaite cent de semblables. Je vous promets aussi d’être, pendant l’année qui va commencer, sage, tendre, soumise, obéissante, prévenante, attentive à mes devoirs, autant

(*) Ces lettres ont été écrites en français.

KOS A FEltRUCCi.

tu pas des belles couronnes que tu tressais alors ? Aurais-tu oublié, aujourd’hui que tu es immortelle, comment tu travaillais des mois entiers

qu’il me sera possible de l’être; pour cela il ne me manque que votre bénédiction et l’aide du bon Dieu et de la sainte Vierge. Adieu, ma bonne maman, croyez-moi toujours

« Votre affectionnée fille,

« Rosa. »

Pise, 23 uoveinbre 1843.

u Ma chère maman,

« Voilà enfin un heureux jour qui m’engage à vous témoigner plus que tous les autres jours mon amour et mon respect. Je ne puis vous donner de jolies choses : mais, je l’espère du moins, le cœur formera la meilleure partie de mes présents. Je prie Dieu qu’il me rende digne de vous; mais comme je ne puis vous exprimer ma tendresse, j’ai traduit une poésie allemande qui vous fera connaître mes sentiments.

« Souhait. Je voudrais être maintenant une bonne petite « fille et je ne voudrais jamais être méchante, pour que papa,

« maman et mes amis aient en moi leur joie et leur plaisir. « O mon Dieu, toi qui es tout-puissant, aide-moi et rends- « moi bonne.

« Voilà, chère maman, mon unique désir. J’espère que vous voudrez bien me donner votre bénédiction et que le bon Dieu m’aidera à mettre en œuvre mes bonnes intentions.

« Votre affectionnée fille,

« Rosa. »

ROSA KERKUCCI

pour me faire quelque surprise? Non, tu n’as rien oublié, tu te souviens de tout, et par là tu dois avoir grande compassion de nous qui ne vivons plus que de larmes et de souvenirs.

Entre ces souvenirs, un m’est plus précieux que les autres. C’était le dernier jour d’avril 1846, consacré à sainte Catherine de Sienne : non contente de m’avoir donné, au 25 novembre, des témoignages de ton bon cœur, tu voulus ajouter une fête nouvelle à celle que tu célébrais d’ordinaire, et, tressant de tes mains une belle couronne, tu vins, toute joyeuse, la poser sur mon front. Puis nous sortîmes ensemble pour aller dans la campagne, et là, courant devant moi dans les sentiers fleuris que nous suivions, tu arrachais les fleurs et les jetais gracieusement sous mes pas. Je le répète , ce furent là de beaux jours, où ta piété filiale se manifestait plus qu’à l’ordinaire.

Déjà, cette année même, tu avais préparé quelques travaux pour nous en donner un nouveau

34 IlOSA FEKKL'CCI.

gage. Maintenant que nous ne t’avons plus , chère enfant, toi qui, dès ton enfance, fus l ame et la promotrice de ces fêtes innocentes où se ravivent les affections de famille , nous ne nous réunirons plus pour les célébrer. Mais nous te chercherons des yeux et du désir, nous prierons Dieu avec larmes de t’accorder l’éternel repos-, nous lui demanderons de bientôt nous réunir à toi dans son sein.

La piété filiale, chez ma Itosa, ne venait point seulement d’un cœur affectueux et bon ; elle était aussi le fruit de sa droite raison, qui lui disait qu’on doit honorer ses parents, comme tenant sur la terre la place de Dieu. De là la soumission respectueuse, la volonté docile, l’obéissance sans réserve que nous trouvions en elle. Elle eut pour moi l’affection de l’amie la plus tendre. Nos âmes avaient, pour ainsi dire, passé l’une dans l’autre \ nos vies semblaient s’être confondues : plusieurs fois je l’ai entendue m appeler sa sœur. Elle me révélait toutes ses pensées : j'étais à ses yeux

ROSA KKRUUCCI

comme sa seconde conscience. Elle n’avait aucune joie sans moi. Si elle lisait quelque poésie anglaise ou allemande qui lui fit plaisir, elle accourait près de moi, et, la traduisant élégamment en italien, elle cherchait à m’en faire sentir les beautés. Rien ne lui fut plus à cœur que ma santé ; au plus léger indice qui lui annonçait que j’étais soutirante, elle devenait pâle et n’avait plus de repos que je ne fusse revenue à la santé (i). Elle aurait alors voulu veiller sans cesse auprès de mon lit ; et comme je l’en empêchais, souvent il lui arriva de se lever pendant la nuit et de venir auprès de moi avec inquiétude.

Quelques mois avant de nous laisser pour tou-

(t) Voici une preuve de ce tendre intérêt : je la trouve dans une lettre qu’elle écrivait à son fiance le 5 mai 1 856, à l’occasion de mes migraines accoutumées. « Pauvre mère! qu’il est triste de la voir ainsi, tous les quinze jours, accablée par ses maux de tête! Quand je serai avec toi, tu me permettras, n’est-ce pas, si elle souffre encore, de venir auprès d’elle. N’importe, je ne la quitterai pas sans douleur. Je l’aime tant qu'à la seule pensée de notre séparation je me prends à pleurer. »

36 KOSA FKKKUCCI.

jours, elle me dit que depuis longtemps elle priait Dieu de lui faire la grâce de mourir avant son père, avant moi, avant tous ceux qu’elle aimait (i). Je la repris vivement de ce désir, le qualifiant d’insensé et de contraire à l’ordre de la nature. « Oh ! me répondit-elle, je ne prétends pas aller contre la volonté de Dieu ; mais s’il lui plaisait que mes vœux fussent remplis, j’en serais heureuse. Je ne saurais, bonne mère, vivre

^i) Je retrouve ce même désir dans une lettre qu'elle écrivait à son fiancé le 14 juillet. « Je ne crois pas que, pour moi, je puisse gaiement me mettre en route quand il faudra quitter la maison paternelle; mais ta joie adoucira mon chagrin. Ta joie, j’espère bien qu’elle ira croissant jusqu’au jour où il plaira à Dieu d’éprouver ta résignation. Que viensje de dire r Mc voilà arrivée d’un bond à la conclusion, où, de pensée en pensée , nos conversations arrivent presque toujours : il faut vivre comme nous voudrions mourir. Ne crois pas d’ailleurs que la pensée de la mort m’épouvante : non; je suis prête à mourir quand et comme il plaira à Dieu, mais je ne puis soutenir la pensée d’un malheur qui, en m’enlevant quelqu’un des miens, me priverait de la meilleure partie de moi-même. Je voudrais les précéder tous dans le monde où l’on ne pleure plus. Je dis avec Ivlopstock : « Je ne crains pas la mort, mais je crains d’être sépa- « rée de mes amis, et cela non-seulement pour moi, mais « aussi pour eux. »

sans mon père et sans vous. Je vous aime tant ! je vous aime plus que ma vie ! »

Son frère, qui était plus âgé qu’elle, l’avait dirigée dans plusieurs de ses études. Elle en conservait un souvenir reconnaissant, et elle l’aimait pour le bien qu’il lui avait fait (1). Elle aima sa belle-sœur comme une sœur, et fut presque une mère pour ses petits neveux. Son âme vivait d’amour.

Elle n’avait guère plus de six ans, que, l’avant vue triste et lui en demandant la cause, elle me répondit : « Je suis née en Italie, et je sais que

(1) Le jour où il fut reçu docteur ès sciences, Rosa lui offrit un ouvrage de ses mains et lui écrivit en français une lettre dont j'extrais quelques phrases : « Tu as déjà ac-

cepté la noble mission que la Providence t’a imposée en m’instruisant par tes enseignements et plus encore par ton exemple dans la connaissance de la vérité et dans le culte de la vertu. Je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi, avec toute l’afTection de la tendresse et de la reconnaissance que mon cœur ressent pour celui qui est pour moi frère excellent et maître affectueux. Je te promets de suivre en avenir tes conseils avec plus de fruit que je ne l'ai fait jusqu'à présent. »

ROSA KERRtTCCI.

l’Italie est le plus beau pays du monde. Je l’aime, et il faut que j’en sois éloignée. Tous les enfants que je connais ici ont leurs grands parents et leur famille. Moi, je suis séparée des miens. Je voudrais les voir, je ne puis; c’est ce qui me rend triste. »

Enfin, l’année 1844 mit un terme à cette double tristesse. Avec quelle joie elle salua le ciel d’Italie ! Gomme elle aima à en admirer les vastes plaines, les montagnes, les vallées, les beaux lacs ! Quel bonheur elle eut à entendre parler , par tout un peuple, la langue qu’elle n’avait encore entendu parler que dans la maison paternelle ! Ce fut à ce moment que, le sens du beau s’éveillant dans son âme, elle commença à apprécier les arts qui ont rendu le nom italien fameux. Depuis lors, l’amour de son pays s’unit à celui qu’elle portait à sa famille et devint en elle le principe d’affections fortes et de pensées généreuses. Mais chez elle tout s’épurait au contact de l’amour de Dieu, et si elle montra un cœur

HOSA KKKKUCCt.

viril à l’endroit de la patrie, elle n’en garda pas moins dans ses jugements et dans ses désirs un esprit d’équité et de mansuétude toute chrétienne. Prête au sacrifice pour les causes qui en étaient dignes, elle a toujours réprouvé les injustices, les cupidités, les ambitions téméraires. Elle a pleuré sur les malheurs de l’Italie, comme autrefois le solitaire de Bethléem pleurait sur les malheurs de Rome ; mais nos fautes et nos discordes l’af- Higeaient plus encore que nos maux.

Si elle fut heureuse de revenir en Italie, elle le fut bien plus encore de connaître ceux de nos parents quelle désirait connaître depuis si longtemps. Elle leur donna sur-le-champ autant de place en son cœur que si elle était née au milieu d’eux. Je me souviendrai toujours des derniers jours que nous passâmes à Ancône, où ma famille se trouvait alors. Par deux fois, m’étant éveillée dès l’aube, je vis Rosa qui pleurait assise sur son lit. La pensée que bientôt nous allions quitter sa grand’mère avait troublé son sommeil

et l’affligeait jusqu’aux larmes. Elle souffrit tant de cette séparation qu’elle en tomba malade.

Aussi, plus tard, quand ma vénérée mère vint habiter avec nous, qui pourrait dire la joie que Rosa en ressentit ? Elle se mit à sa disposition, lui faisait de longues lectures, priait et travaillait avec elle : à la promenade, elle voulait qu’elle s’appuyât sur son bras. Elle admirait sa résignation si chrétienne (i), faisait grand cas de son esprit et recueillait précieusement ses conseils. « Grar.d’mère aime les fleurs, disait-elle souvent : allons lui cueillir les plus parfumées. — Grand’mère serait heureuse d’avoir ce livre : voulez- vous,

(i) A ce sujet, elle écrivait à son tiancé le i5 juillet i83ü : « Grand’mère a son pauvre cœur de mère tout brisé ces jours-ci. 11 y a aujourd’hui vingt-six ans que mon excellente tante Rosa est partie au ciel. Ma pauvre grand’mère m’éditie bien par sa résignation : la douleur n’a point altéré sa sérénité. Elle pense à cette sainte âme qui prie pour nous, elle se transporte en esprit auprès d’elle, et sa prière tempère l’amertume de ses larmes. Toi aussi, tu as besoin de résignation : voilà un grand exemple; il vaut mieux pour toi que mes pauvres paroles : tu sauras l’imiter, j’en suis sûre. »

chère maman, que je le lui offre? — Il me semble qu’aujourd’hui grand’mère est plus pâle que de coutume. Est-ce qu’elle serait malade? » Et aussitôt, avec de douces paroles qu’elle seule savait trouver, parce que personne ne savait aimer comme elle, elle allait lui demander de se bien soigner.

Elevée dans la solitude et faite pour en goûter l’attrait, jamais Rosa ne désira les divertissements du monde. De mon côté, craignant tout ce qui eût pu ternir son innocence, je ne la conduisis jamais au bal, j'écartai d’elle tous les romans et veillai avec le plus grand soin à ce que rien ne troublât la tranquillité de son cœur. Aussi ignora-t-elle la force terrible des passions, même à l’âge où elles soulèvent le plus d’orages. Son âme •pure et limpide se montrait dans ses manières simples, mais aimables et pleines de distinction. Se sentant la conscience en paix, elle trouvait partout joie-et bonheur. Bien qu’elle fût naturellement un peu portée à la tristesse, il y avait quel-

Htm KKRKUCCI,

que chose d’ouvert et d épanoui dans l’expression de son visage. Son regard respirait la candeur, et on découvrait dans son sourire tout le calme de l’innocence. Enfant avec les enfants, volontiers elle se mêlait à leurs jeux et, tout en riant et folâtrant, trouvait moyen de faire naître en eux de saintes pensées et de bonnes affections. Elle eut peu d'amies, mais elle les aima ardemment et avec constance. Elle préféra à toutes les autres Mathilde, fille d’Alexandre Manzoni, Marie Bussier, Soeur de Charité, Louise Vogl, Henriette Münichi Fedcli. Les deux premières sont mortes avant elle : les deux autres la pleurent encore sans pouvoir être consolées.

Rosa avait connu la Steur Marie Bussier à Florence et s’était liée avec elle d’une étroite amitié. Aussi ressentit-elle la plus vive douleur à la nouvelle de sa mort. Elle en écrivit à Louise Yogi, à laquelle elle confiait toutes ses pensées. Je cite une partie de sa lettre, parce qu’elle fait connaître son cœur.

ROSA FERRL’CCI.

« Pise, 2 5 mars i855.

« J’ai perdu, dans les premiers jours du mois, une amie bien chère. Jeune, belle, élevée avec soin, fille unique d’une mère qui l’adorait, elle avait voulu se faire Sœur de Charité pour servir Dieu dans ses pauvres. Pendant dix ans, elle a été une institutrice pleine de tendresse pour les orphelines, et la voilà morte à la Heur de sa

vie Chère et bonne Sœur Marie ! J’aurais

tant aimé à la revoir ! Je pense souvent à elle, toujours avec douleur. Schiller dirait sans doute : « Cessez de pleurer ; les larmes ne ressuscitent <t pas les morts. » Ah ! que les paroles que le Sauveur adresse aux affligés ont autrement de puissance sur notre cœur : « Bienheureux ceux qui « pleurent, parce qu'ils seront consolés! » Plus je médite ces paroles, et plus en même temps je regarde la terre qui se renouvelle, la pure et brillante lumière, le vif azur des cieux , plus

KOSa FKRRl'CCI.

aussi je demeure convaincue de l’infinie bonté de Dieu et des ineffables joies du paradis. J’entends dire que les méchants accablent les bons, et chaque jour, en effet, je vois ceux-ci dans le malheur. Mais n’y aura-t-il point un temps, où, à leur tour, ils auront leur récompense ? Souvent, le soir, je lève les yeux vers la voûte étoilée, et je pense aux âmes élues qui sont là-haut, heureuses de voir Dieu, de l’aimer, de l’adorer pour toute l’éternité. Ah! ma chère Louise, si l’homme pouvait s’établir dans ces pensées, je crois que les choses de la terre ne sauraient plus le troubler. »

Mathilde Manzoni mourut un an après , et , à l’occasion de ce nouveau deuil, ma fille écrivit à son amie :

« Pise, 14 avril iS.SG.

« Je suis accablée de tristesse. Mathilde est morte ! Hile m’était bien chère ! C’était un

ROSA FF.RRUCCI.

ange. Elle a tant souffert qu’il lui était avantageux de mourir. Elle n’a pas eu un mot de plainte. L’amour qu’elle avait pour Dieu a suffi pour lui donner courage et paix. Jusqu’au dernier moment, son âme est demeurée ouverte à la joie. L’avant-veille de sa mort, elle vit un bouquet de Heurs. « Oh ! les belles choses que le Seigneur a faites, s’écria-t-elle, et j’en puis jouir encore ! » Elle ne voulut pas qu’on annonçât à son père que sa mort était aussi proche, pour lui épargner la douleur des derniers adieux. Quelle vertu ! quel exemple ! »

kosa l'F.nufcci.

De même qu’il y a peu d’enfants qui reçurent du ciel un caractère aussi doux que Rosa, de même il y en a peu qui eurent le génie aussi naturellement heureux. Elle avait l’intelligence claire et prompte , la mémoire fidèle , l’imagination trèsvive, la raison forte, une facilité merveilleuse à assembler et à coordonner ses idées. Tous ces dons qui lui venaient de Dieu , elle les fortifia par une grande puissance de réfiexion et l’effort d’une volonté qui ne se lassait pas. Le désir d’apprendre s’éveilla en elle dès sa première enfance. Elle avait à peine quatre ans que déjà elle me faisait des questions qui témoignaient de la vivacité de son

R0SA FERRUCCI

esprit. A cette époque , j’expliquais le Dante à quelques jeunes Génevoises. Mon cœur et ma conscience se refusant à laisser , pendant ces leçons, mon enfant à la garde d’une femme de chambre, je l’avais habituée à demeurer auprès de moi, sans faire de bruit. Au bout de quelque temps, je l’entendis se récitera elle-même des vers de Dante. J’en fus tout étonnée, et mon étonnement redoubla encore quand elle me dit qu’au lieu de chercher à se distraire , elle s’appliquait à ce que je lisais. « Je ne comprends pas ce que vous lisez , ajouta-t-elle, mais je m’y plais, parce qu’il me semble entendre une belle musique. »

Après lui avoir appris à lire l’italien, je voulus lui enseigner les règles de lecture de la langue française. Mais à peine eus-je mis un livre sous ses yeux qu’elle le lut couramment , donnant à toutes les diphtongues le son voulu par l’usage. J'en fus émerveillée. Mais elle., riantde mon étonnement : « Il est tout simple que je lise bien le français, puisque je le parle. Je sais bien qu’on ne

doit pas prononcer les mots comme ils sont écrits. Aussi je dis été, et non pas était. Et ainsi du reste. » Je vis là la preuve d’un esprit trèsouvert, et ceux-là en jugeront comme moi qui auront tant soit peu réfléchi aux premiers débrouillements de nos facultés intellectuelles.

Trouvant réunies en elle tant de rares qualités, je m’appliquai avec soin à la formation de son esprit. Mes espérances furent bien vite surpassées. Elle parla et écrivit élégamment le français, l’anglais, l’allemand. Elle posséda très-convenablement la littérature de ces trois langues. Elle était sensible aux grandes et fortes conceptions, aussi bien qu’aux gracieuses images de la poésie, et jugeait tout avec un sens exquis. On pourra s’en convaincre par les passages suivants, que j’extrais de ses lettres à son père et à Louise Vogl.

<• Florence. i5 mai iS52.

« J’ai lu ce matin, mon cher papa, un beau

KOSA FERKUCCI

discours de M. Uavaisson Sur ta morale des stoïciens. C’est, si je ne me trompe tout un abrégé de la philosophie des païens. Le sage antique n’est peut-être pas et sut or et rex (1), comme le voulait plaisamment Horace, mais je ne puis m’empêcher d'admirer la sévère grandeur des doctrines de Zénon sans lesquelles un Sénèque, un Epictète, un Thraséas n’eussent peut-être été que des épicuriens. C’est à cet enseignement qu’ils ont du de montrer ce mépris de la douleur et cette fermeté d'âme qui les ont élevés au-dessus de leur siècle, et les ont rendus plus forts que ces cruels empereurs qui pouvaient bien commander au monde, mais ne savaient point se gouverner eux-mêmes. J’admire les stoïciens, parce que , autant que des païens le pouvaient faire, ils ont été vertueux dans un monde entièrement corrompu. Je les comparerais à ces

(i )Et cordonnier et roi. Trait malin lancé par Horace contre l'excès des stoïciens, prétendant que le sage doit trouver toutes choses en soi.

RUSA KKRljUCCt.

palmiers qui seuls trouvent moyen de croître au désert, quand autour d’eux tout se dessèche et végète.

« Je lis maintenant le Traité des Etudes; de Rollin. Tous les maîtres, tous les instituteurs en devraient lire au moins la première partie , l'auteur y montre, par des arguments sans réplique, qu’il faut former la jeunesse non-seulement aux lettres, mais bien plus encore à l’honnêteté et à la religion. »

« Viareggio, o juillet 1834.

« Depuis plusieurs mois , je n’ai pas eu occasion de parler ta belle langue , et maman craint que je ne l'oublie. Cependant je lis vos poètes , surtout Schiller , mon auteur favori. J’ai tenu à relire, ces derniers mois, Jeanne d‘Arc et les deux drames de Wallenstein. Thécla m’a vivement émue. Pour Maximilien , je crois qu’il doit s’estimer heureux de disparaître ainsi opportuno exitu ,

52 ROSA FEKRUCCI.

comme dit un ancien. La Jeanne d’Arc me paraît trop romantique. C’est, il me semble, un caractère plus idéal qu’historique,et je n’y retrouve point l’âme candide et religieuse de l'héroïne française (i). Cette tragédie n’en est pas moins trèsbelle, et je l'ai lue avec un plaisir infini. «

« Pise, 3 novembre.

« Te parlerai-je maintenait de mes études ? Je lis l’histoire d’Italie et l’histoire de France. J’ai appris par cœur une grande partie de la Divine

(i) Rosa exprima le même jugement, avec plus d’étendue, dans une lettre qu’elle écrivit à Maria Bosio , jeune Lombarde très-instruite et qu’elle aimait beaucoup. « J’ai relu ces derniers jours la Jeanne d'Arc de Schiller. Qu’elle est belle ! I/adieu de Jeanne à ses chères montagnes et aux tranquilles vallons de son pays m’a profondément émue. Sublime est la scène où on la voit errant dans la forêt , se réfugiant chez des charbonniers, puis enfin tombant aux mains des Anglais. Qui pourrait entendre ces tristes vers sans être ému de compassion : Je trouve aussi très-belle la prière que, du fond de sa prison, elle adresse au Ciel pour ses parents. Ses dernières paroles sont d’une âme héroïque. Et pourtant la vraie Jeanne , celle qui n’aimait que Dieu et sa patrie, qui est morte sur un bûcher, en invoquant le nom très-doux de Jésus, me paraît plus grande que l’héroïne de Schiller. C’était une pieuse enfant de

ROSA FEKRUCCI. 53

Comédie et les différentes poésies d’Uhland. Tu sais que j’aime ce poète, parce qu’il est plein de sensibilité et de mélancolie. Mais il y a chez lui des choses que je ne goûte pas, pendant que chez Schiller tout me plaît. Aussi celui-ci reste-t-il mon poète préféré. S’il eût vécu en Grèce, on l’eût appelé l’ami des dieux et le nourrisson des Muses. »

« Pisc, 5 octobre i856.

« Très-belles sont tes réflexions sur la poésie. Certainement tu as lu les vers de Dante :

/’ mi son un che, quando

Amore spira, noto, ad a quel modo.

Che delta dentro, vo signijicando (ij.

« Je suis un homme qui écris quand l’amour m'inspire et qui vais exprimant ce qu’il dicte au dedans de moi. «

l’innocente nature. C’est ainsi que je la vois dans la statue de la princesse Marie d’Orléans : elle est, comme tu sais, vêtue d’une cuirasse ; elle tient sur son pieux et noble cœur la poignée de son épée qui a la forme d’une croix : elle n’a aucun des vains ornements de la femme; sa grande âme, qui illumine ses traits, semble n’avoir souci ni de l’ingratitude de la France qu’ello a sauvée, ni des tardifs hommages de la postérité. »

(i) l'urgat., xxtv, 18.

ROsA FKRUIXCI.

« Les poésies de Longfellow m’ont fait plaisir. Quelle touchante histoire que celle de cette jeune fiancée qui ne revoit son fiancé qu’au moment de mourir ! La nature a eu au nouveau monde un Théocrite en Bernardin de Saint-Pierre, un peintre en Longfellow. Personne n’y a encore trouvé la poésie du cœur humain, et c’est la plus vivante, celle qui émeut le plus. »

k Pise, i3 novembre t856.

«... Je t’invite à lire attentivement le Paradis. C’est le plus beau et aussi le plus difficile des Cantiques de la Divine Comédie. Pense à moi quand tu arriveras aux vers ;

Or ti riman, letlor, sopra il tuo banco :

Dietro pensando a cio che si preliba S'esser ruai lie tu assai prima che stanco 11 ).

« A présent, lecteur, reste sur ton banc, et goûte en ta pensée ces premières libations, si tu veux jouir longtemps avant de sentir la fatigue. J’ai servi la table, à toi de te nourrir. »

( 1 ) Parad., x,

R0SA FERRUCCI.

« J’ai commencé à lire la Alessiade , de Klopstock. L’exposition m’en a paru merveilleuse. Ayant lu, avec Gaétano, Paradis perdu, je voulais aussi connaître la muse chrétienne des Allemands. Mais je suis convaincue que nulle part je ne trouverai les beautés de la Divine Comédie, Dante avait bien raison de dire :

L’acqua ch’io prendo giammai non si corse (i).

« Les eaux où je vais entrer n’ont jamais été parcourues. »

« Cependant les descriptions de Milton sont pleines de vie, et ses pensées sont souvent sublimes. Klopstock, que je me souviens très-bien d’avoir déjà lu en grande partie avec toi à Gênes, est un génie puissant : il y a dans ses peintures autant de vérité que de vigueur. C’était une belle âme : il me semble avoir été fait pour converser avec les anges. »

(0 Par ad., n, ?.

« Pise, 20 janvier 1837.

« J ’éprou ve un très- vif plaisir à lire la Messiade de Klopstock. Les pensées en sont sublimes, et c’est bien là une poésie chrétienne. Les anges y parlent une langue divine, qu’aucune oreille mortelle n’a jamais entendue, mais que le cœur comprend. Le songe de Judas me semble admirable ; les discours des Juifs sont pleins d’une cruauté qui fait frémir, et pourtant ne ressemblent point aux harangues trop oratoires de Milton. Il est vrai que les démons de ce dernier ont une grandeur terrible. En lisant Klopstock , je croirais presque qu’il était catholique. Il était digne de l’être. Ses vers sur la Vierge Marie, sur les Anges, sur les Saints, respirent la plus tendre affection. Le ciel de Milton est tout homérique. Dans celui de Klopstock, je trouve une conception nouvelle, des idées vraiment chrétiennes, et un saint et trèspur amour de Dieu. »

ROSA FERRUCCl

Rosa ne mit que trois ans à apprendre le latin . A partir de ce moment les classiques anciens rirent ses délices, et souvent elle me remercia de lui avoir enseigné une langue si belle et si majestueuse. J’étais à Florence en i85o, et, deux fois par semaine, des amis se réunissaient chez moi pour lire tantôt les Géorgiques de Virgile, tantôt quelques fragments des Histoires de Tacite. Ces lectures se faisaient au hasard, sansque personne sût quel passage il aurait à expliquer. Rosa y prenait part, et elle nous émerveillait tous et par son aimable modestie et par l’aisance de sa traduction. Elle donnait à chaque mot sa signification propre, et démêlait très-vite le sens des phrases les plus obscures. Ceux qui l’ont entendue pourront témoigner que je n’exagère rien.

D’excellentes études de grammaire, la connaissance de plusieurs littératures, l’avaient mise à même de goûter la mâle simplicité, la force , la majesté, l’élégance des écrivains de Rome. Entre tous, elle admirait Virgile, un peu inclinée vers

UOSA t'EKRUCCI.

lui, je crois, par son propre caractère doucement triste et plein de sensibilité. Elle écrivait à son fiancé :

« 18 juillet i856.

« Devine ce que je lis maintenant ? h' Enéide, que j’ai commencé à traduire à onze ans. J’en suis au premier chant. C’est la centième fois que je lis le discours de Junon, la description de la tempête, du calme rétabli par Neptune, du rivage où abordent les Troyens. J’y trouve sans cesse de nouvelles beautés. »

« 4 août.

« Nous ne perdrons certes pas au change quand, Milton terminé, nous prendrons Virgile, Virgile

Il lume e l'onore degli al tri poeti,

« La lumière et l’honneur des autres pootes, »

comme dit notre Dante. Nous aurons profit à

KOSA KEKKUCCI

comparer les plus célèbres épisodes de Y Enéide avec quelques passages d’autres poëmes. Je t’assure que je suis loin de regretter le temps que m’ont coûté mes pauvres études. S’il me fallait les recommencer , je le ferais avec plus d’ardeur que la première fois. Je leur dois mes meilleures jouissances. Elles m’ont permis de partager ta vie intellectuelle. Depuis qu’il m’est donné de les cultiver librement, sans être réduite à écouter des leçons ou à en donner moi-même de mon mieux pour aider ma mère, je n’ai pas de plus vif plaisir que d’être dans ma petite chambre à écrire ou à lire. Et même aux heures où je dois et veux avoir l’aiguille à la main, j’aime encore à penser à mes études et à abréger ainsi le temps. »

Elle savait la géographie ancienne et moderne. De longues études d’archéologie l’avaient tellement initiée à la connaissance des grandes familles de Rome et surtout des familles consulaires, qu’elle en eut pu dire l’origine, les adoptions,

ROSA FERRl'CCI.

toute la parenté. Elle traduisit en italien les Paradoxes de Cicéron et un assez grand nombre d’endroits de ses œuvres philosophiques. Elle en voulait faire un livre, qu’elle destinait aux jeunes filles. Elle joignit à sa traduction des notes qui témoignent de son rare savoir. Ce savoir , elle mettait tous ses soins à le cacher; car si, pour son âge, elle était prodigieusement instruite, elle n’était pas moins humble. Jamais, en parlant avec elle, on ne se fût aperçu qu’elle eût tant étudié. Si on venait à lui faire quelque compliment au sujet de ses connaissances, elle rougissait sur-lechamp et détournait doucement la conversation. Estimant la science autant qu’elle le mérite , elle avait peu de confiance en sa propre intelligence. Cela ne l’empêcha pas de la cultiver avec un soin persévérant, non pour arriver au renom de femme lettrée , mais parce qu’elle avait compris que le vrai conduit au bien, que l’ignorance est avant tout le mépris des dons de Dieu, et par conséquent la marque d’une âme ingrate ; enfin que

c'est un devoir de fortifier saintement sa raison , et de chercher partout dans les arts et dans les lettres la beauté incréée du premier Amour.

Elle avaitsérieusement étudié l’histoire ancienne et l’histoire moderne. Elle en donna même des leçons à quelques jeunes filles dont j’avais entrepris l’éducation, et qui m’étaient devenues trèschères. Elle y avait consenti pour m’obéir, et plus encore pour adoucir ma tache. Je lui donnai les livres où elle devait trouver la matière de ses leçons, et elle les fit avec tant de clarté, un ordre si lumineux et une science si exacte, qu’en l’entendant j’étais souvent dans l’admiration. Le cours terminé, elle continua cette étude avec ardeur. Elle voulait écrire et , après quelques années, publier une histoire de l’Eglise catholique, à l’usage des femmes chrétiennes. Mais elle était résolue à n’y point mettre son nom, parce qu’en rendant son travail utile aux autres, elle ne voulait pas s’en faire un moyen d’arriver à la renommée. J’ai trouvé dans ses papiers un grand

UÜSA l'BRRUCCT.

nombre de notes qu’elle avait amassées pour cet ouvrage. Elle écrivait les dernières dans la soirée même qui précéda sa maladie.

Tous les fleuves se dirigent naturellement vers la mer ; de même chez Rosa toute pensée allait à la religion , sa première préoccupation et son plus cher amour. Ce qu’elle admirait en lisant l’histoire, c’était bien moins les grands exploits militaires ou la pompe des triomphes , que les services que le christianisme a rendus au monde, même au temps où la force brutale régnait seule sur les nations avilies. Elle aimait à rappeler l’intrépidité des évêques et des pontifes qui ont pris en main la cause des vaincus, et ramené à la clémence des hommes naturellement cruels et que la fortune avait rendus plus insolents encore. Elle avait un goût particulier pour les douces vertus des Saints, sentait battre son cœur au récit des actions héroïques des martyrs, et s’inclinait pieusement devant l’Eglise qu’elle voyait sortir de notre Rédempteur et tout conduire à lui.

ROSA FKRUUCCt

Ce furent là bien souvent les sujets de nos conversations. On retrouve aussi ces dispositions dans les lettres qu’elle écrivait à son fiancé et à Louise Vogl, pour lesquels elle n’avait point de secrets. Je donne quelques-unes de ces lettres , afin qu’on ne m’accuse pas de me laisser entraîner par l’amour maternel, et d'ajouter quoi que ce soit aux couleurs que me fournit la vérité.

Elle écrivait à M m “ Vogl :

« isS janvier iS5<»,

« Je lis les Annales du bon Muratori. Quels êtres vils et cruels que ces empereurs romains ! Comme les peuples étaient abaissés , les mœurs privées et publiques avilies et corrompues ! Heureusement, au moment où s’éteint ainsi la vertu des Caton et des Fabius, un or pur se montre au milieu de cette fange. Comment n’admirer pas la grandeur d’âme des apôtres et des martyrs ! Le inonde ne les a pas connus, comme il n’avait point

ROSA KERBUCCI.

connu leur divin Maître; mais c’est leur sang, c’est leur doctrine qui ont renouvelé le monde. Saint Paul fut un héros, Néron fut un monstre. L’un eut la tête tranchée, l’autre commanda à l’univers. Folie de la croix, dirait mon Bossuet. Je dis mon Bossuet, parce que chaque jour je lis avec un plaisir croissant ses Méditations sur l’Evangile et ses Elévations sur les mystères. Ce grand homme est vraiment l’honneur de sa patrie et l’une des gloires de l’Eglise catholique. »

Voici quelques lettres à son fiancé.

« 12 août i85<3.

« J’ai pu un peu étudier aujourd’hui, et j’ai repris mon bon Muratori. J’ai lu tout le récit de la lutte d’Odoacre et de Théodoric. Ce sont choses que j’ai lues et relues, mais j’y reviens volontiers. Si je ne me trompe , l’histoire du moyen âge est encore plus importante que l’histoire ancienne.

ROSA FERRUCCT.

J’ai bonheur à voir l’Eglise protéger et sauver la civilisation au milieu de la barbarie, se faire la consolatrice des vaincus et les arracher bien souvent au cruel acharnement des vainqueurs. Pauvre Italie î comme elle a souffert ! que de cités détruites ! que de morts ! que de malheurs ! »

« j 2 novembre.

« Dans ces longues soirées, j’ai repris mes étu • des d’histoire; ce sont, tu sais , celles que je préfère. Je lis maintenant les Annales du vm e siècle. Dans ces temps barbares dont les événements se déroulent sous mes yeux, il n’y a vraiment que l’Eglise qui protège la civilisation. Aussi je tiens pour assuré qu’un homme qui ne serait point religieux , le deviendrait en voyant le bien qu’elle a fait au genre humain. »

« 25 novembre (i).

« J’ai commencé la lecture de Fabiola. Les deux premiers chapitres sont bien beaux. Moi qui

' i ) Lettre écrite en français.

R0SA FËRRÜCCl.

aime tant à suivre les progrès et la force toujours croissante du christianisme au milieu du chaos de la société faible et corrompue de l’empire romain, j’aimerai sans doute un livre qui anime les ruines parlantes des catacombes. Je pense que, pour mieux l’entendre, tu devrais lire les Mœurs des Chrétiens , de Fleury, un des plus beaux ouvrages que j’aie jamais lus. »

Ma fille n’eut pas le temps de conduire bien loin ses études de philosophie. Elle lut cependant un grand nombre de traités de morale anciens et modernes. Dans ceux de Cicéron, elle admirait la majesté du style et l’élévation des pensées. Deux jours avant de tomber malade , elle lut le Songe de Scipion, en lit quelques extraits et m’en parla avec une profonde admiration. N’v a-t-il pas là une preuve de la bonté de Dieu sur elle ? Il semble qu’il voulut la disposer à laisser tranquillement la vie, en lui faisant retrouver dans ses études la promesse des immortelles espérances que la foi avait mises en elle depuis longtemps.

UOSA IKRRUCCI.

De toutes les langues qu’elle apprit, Rosa n’en aima aucune autant que la nôtre. Son style était l’image de son âme, simple , sans prétention, assez énergique cependant et toujours correct. On n’y trouve aucune trace de passions violentes : mais il est partout comme éclairé par la douce lumière des plus pures affections. Elle fit une étude particulière des auteurs du xiv c siècle , se familiarisa avec leur beau langage et se l’appropria avec discernement , évitant également la rudesse et l'affectation. Elle écrivit beaucoup, mais pour elle seule ou pour moi. Elle mettait à cacher les productions de son noble esprit autant de soin que d’autres en

mettent à le faire connaître. Elle écrivait d’inspiration, sous l’impulsion de sa conscience , pour obéir au vif amour qu’elle portait à tout ce qui est bien et beau. Ses études bien dirigées, les nombreuses lectures qu’elle avait faites des poëtes italiens et étrangers avaient nourri sa jeune imagination. Elle-même avait l’âme d’un poète, bien qu’elle n’ait à peu près rien écrit en vers.

En reconnaissant en elle les grands dons qui fontles poëtes, une sensibilité puissante, une imagination riche et créatrice, je crois bien ne pas me tromper; on en pourra juger d’ailleurs par les passages suivants, que j’extrais de ses lettres à son fiancé.

« 2 y juillet 1 8 36.

« Un orage approche. De temps en temps

le tonnerre gronde dans le lointain : le ciel est couvert de nuages grisâtres. De tous côtés, ce serait un lugubre spectacle, si je n’apercevais les

nOS A KKRUl'CCI.

arbres du jardin couverts de tleurs, si je n’entendais le cri joyeux de l’hirondelle. Eh bien ! je suis encore plus joyeuse quelle : car tout ce qui rit , tout ce qui tressaille dans la grande voix de la nature, a son écho dans mon cœur. »

«25 août.

« ... Tu as eu bien raison d'admirer la belle soirée d’hier : jamais je n’avais vu le ciel plus serein. Quand je pense à tous ces soleils qui s’agitent dans l’espace, aux mondes qui répondent aux mondes dans l’harmonie de la création, mon àme demeure confondue devant la toute-puissance de Dieu. Elle tremble, elle adore, elle rend grâces à Celui qui l’a créée capable d’admiration et de reconnaissance. »

« J 1 septembre.

« ... Toute suave a été l’impression que m’a laissée hier notre promenade dans le jardin. Les

KOSA KERKUCCI.

Heurs, les arbres, le ciel serein, l’air pur et doux, le chant des oiseaux, les bourdonnements des insectes, tout ce qui était autour de nous nous parlait de Dieu. Et cette belle nature me semblait encore plus belle , parce que j’avais le creur rempli de ton amour et de l’amour de tous les miens. J’avais aussi été tout émue des vers de ma mère, que mon oncle Jean nous avait récités. Ils chantaient si doucement et les étoiles et les Heurs et le ciel et la terre ! »

u ^5 septembre.

« J ’aimel’azur du ciel. Je ne me lasse pas de le contempler dans les belles matinées, lorsque l’aura è dolce sen\a mutamento (i)* et dans les soirées paisibles et sereines, alors qu’on croit entendre les étoiles raconter en mystérieux langage la sagesse et la bonté de Dieu. Oh ! quel bien la

(i)L’air est doux et immobile.

UOSA FERKL'CCI.

campagne fait à l’àme ! Au spectacle de ces beautés qui se renouvellent sans cesse, on comprend mieux que, si la terre fut créée pour l’homme, l'homme fut créé pour Dieu. Que sera-ce donc du ciel , me dis-je bien souvent , puisqu’il y a de si belles choses sur cette terre , où nous sommes voyageurs plutôt qu’habitants ? »

« :>.8 septembre.

« ... L’année prochaine nous serons ensemble à la campagne. Oh î si tu savais comme j’aime tes montagnes avec leurs sapins, leurs Heurs, leurs torrents, leurs vertes cimes! Je n’oublierai jamais le jour où je les quittai. C’était une matinée de novembre. Les faibles rayons du soleil levant éclairaient l’horizon d’une pâle lumière. Les feuilles tombaient des arbres, la brume du matin couvrait encore la plaine : tout était solitude et tristesse dans la nature. Qui m’eut dit alors que ces beaux lieux que je quittais enfant, je les reverrais nouvelle mariée ? »

ROSA KERRUCCI.

« ri octobre.

« Si tu vas à Verruca, arrête-toi donc un moment sur la route devant une maison en ruines : - elle est toute seule sur un petit plateau qui domine la Grandiana. Je ne sais pourquoi ces pierres, ces débris où croissent et s’entrelacent les pruniers sauvages, muets témoins d’une existence qui n’est plus, me remuaient profondément toutes les fois que, dans mes promenades, j’arrivais à cet endroit. »

« 2 5 octobre.

« J’ai plaisir à penser que tu jouis de la villégiatura. Ses plaisirs sont mille fois préférables à ceux de la ville. Oh 1 la douce chose de monter, le soir, sur les hauteurs, et d’admirer de là un beau ciel tout inondé des feux, du couchant, d’apercevoir à ses pieds les prairies, les bosquets de

pins, les pâles oliviers, les ormeaux qui jaunissent, çà et là un toit rustique qui fume, et l’église qui semble, avec les tintements de sa cloche, a pleurer le jour qui meurt. »

Il giorno pianger che si muore !

« Pour moi, loin de tout cela maintenant, je me dédommage en pensant à la belle journée que nous passâmes à Guccigliana, à nos promenades sur la montagne, aux belles perspectives qui s’ouvraient devant nous. Lieux chéris! déjà ils me rappelaient le passé ; et voilà qu’ils me promettent un joyeux avenir. Je rêve : pardonne-moi , mais la nature me parle, mon âme comprend son langage. Si tu savais avec quel bonheur je me dis que,

Quanto per mente o per occhio si gira ,

« De quelque côté que l’âme ou le regard se dirigent, »

partouton aperçoit uneœuvre divine! Cieux, montagnes, forêts, et le ciel, et la terre, tout me sem-

ble plus beau quand j’y admire la grandeur et la bonté de Dieu. Je n'oublierai jamais notre promenade sur le Serchio, où le bruissement des feuilles interrompait seul nos causeries. Je revois en esprit les verts coteaux de Rigoli , les flancs abrupts et sauvages de Vecchiano, et la mer, et au loin les montagnes, et les plaines immenses, grands spectacles où nos yeux plongeaient avec admiration »

Cette douce méiancolie et ces vives images, je les retrouve dans quelques lettres qu’elle m’adressa d’une maison de campagne où elle passa quelques jours chez une excellente amie, et aussi dans sa correspondance avec Marie Bosio et sa chère Louise.

« Col d'Antella, iS octobre 1855.

« Ce matin nous avons été à Monte , et, sans nous arrêter, nous avons poussé jusqu’aux rui-

H OSA. FERRUCCI

nés imposantes de la villa Malagotti. Que c’est le cas de dire :

Heu mihi! qualis eras! quantum mutatus ab illo !

« Hélas! en quel état t'ai-je vue! combien peu tu te ressemblais à toi -même. »

Il n’y a plus de joyeux, puissants et magnifiques seigneurs : à leur place, des paysans déguenillés qui sont venus chercher dans ces murs croulants un abri contre le froid et la pluie. Les grandes salles autrefois décorées avec le luxe brillant du xiv c siècle, je les ai trouvées de toutes parts envahies par une humidité qui les ronge ; l’herbe croît au milieu des bassins desséchés. Et cependant ces grandes fenêtres en forme de croix, cette tour altière et imposante, même ce vieux palais qui tombe, ont gardé une sorte de grandeur sublime qui émeut : on se sent transporté aux temps glorieux et agités du moyen âge. Puis la nature est là, toujours jeune au milieu de ces vicissitudes, nous accablant, par ce contraste, de tout le

ROSA KERRUCCt.

poids de notre néant et forçant l’homme à confesser qu’il n’y a de vraiment puissant que Dieu.

« Au loin, des collines toutes couvertes d’oliviers, de pins, de chênes, d’ormeaux qui jaunissent ; des vallons sillonnés par des torrents impétueux et retentissants; la grande plaine de Florence avec ses coteaux de Fiesole et de Maiano; des villages, de petites maisonnettes qui semblent surgir çà et là; encore un coup, c’est un admirable spectacle; je ne me lassais pas de le contempler. »

« U) octobre.

« Ce matin, sur les dix heures, bien que le ciel menaçât un peu , nous sommes descendus dans un vallon par un sentier qui ondule à travers champs. Une vraie solitude que ce petit vallon : de tous côtés il est enclos par des arbres, ormeaux , peupliers, châtaigniers qui naissent en foule au pied des coteaux et sur les bords du torrent. Plus

Di<

ROSA FERRL'CCI

de bruit. On n’entend que le murmure de l’eau qui tombe des rochers, ou celui du vent qui agite doucement les roseaux et les peupliers. Je n’ai pas aperçu une cabane, pas entendu une voix d’homme. C’était le désert. Je me serais crue à cent lieues de la terre habitée. Vers trois heures, nous avons commencé à gravir l’autre versant. De ce côté, un torrent descend, de rocher en rocher, jusque dans la vallée. Nous le traversâmes sur un pont, à un endroit où il se précipite en écumant dans un abîme. Il y a là une fraîcheur délicieuse, des maronniers et des bruyères. Nous limes rencontre de deux charmantes paysannes, aussi accortes et aussi aimables qu’il en fut jamais. En causant avec elles, je croyais entendre la langue sonore du xiv c siècle. Elles nous accompagnèrent sous bois jusqu’à leur maison, qui est située sur le penchant de la montagne. Je trouvai fà leur belle-sœur, la plus belle paysanne assurément que j’aie jamais vue , plus belle de beaucoup que beaucoup de belles dames. N’est-ce

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