II
tion infinie... Sois assuré que, pour tout cela, je recevrai tes conseils et au besoin tes reproches comme ils doivent être reçus de celui qui me tiendra lieu de père et de mère. »
« q avril.
« Je crois que le meilleur moyen de nous préparer à recevoir le sacrement qui nous unira dans le temps, et aussi, je l’espère bien, dans l’éternité , est de faire tout ce qui est en nous pour atteindre cet état de perfection chrétienne que Dieu nous demande, et je suis persuadée aussi que, s’il ne nous est point donné d’arriver jusqu’où nous voudrions, au moins nous pouvons allumer en nos âmes le feu du divin amour qui , à lui seul , renferme la loi et les prophètes. Tu seras mon guide et mon exemple , Gaétano : nous n’aurons tous deux qu’une seule volonté, nous aimant en Dieu, en qui toutes les affections deviennent sa-
crées (i). Oh! si tu savais combien je rends grâces à Dieu pour tous les biens dont il m’a comblée. Je n’en suis plus seulement, maintenant, à admirer la puissance quia fait le ciel et la terre, ni même l’éternel amour qui nous a rachetés : toute mon âme rend grâces au Dieu bon, très-bon, qui m’a donné toute bénédiction, en me donnant avec toi les conseils et les exemples qui me rendront moins mauvaise. Tu voudras, n’est-ce pas, seconder cette bonté de notre Dieu ? »
« 2 5 avril.
« Pardonne-moi si je te dis encore ce que je t’aî dit cent fois ; mais le jour où nous sommes me
(i) C’était sa pensée constante. Elle s’en ouvrait souvent avec moi et elle écrivait à son amie Louise : « Notre affection n’est pas fondée sur les apparences extérieures , ni sur la beauté, fleur d’un jour! Un lien plus doux a rapproché nos âmes. Nous nous aimons parce que nous aimons Dieu, nous voulons nous unir en lui, en lui ennoblir et sanctifier notre amour. C’est là notre but et aussi la cause de la tristesse qui.
rappelle un autre jour cher et solennel , celui où, dans une promenade solitaire que je fis avec ma mère, je commençai à parler de toi. Le silence de la campagne, l’aspect de la nature rajeunie, les chants lointains des laboureurs qui seuls troublaient le calme profond de ces lieux , tout me semblait nouveau, tout parlait à mon âme. Je n’oublie pas l’humble et pauvre église où , pour la première fois , je demandai à Dieu de bénir ces pensées nouvelles : elles me troublaient alors; j’étais comme partagée entre le doute et l’espérance, et pourtant décidée à faire, en toutes choses, ce que Dieu demanderait. Aujourd’hui je demande , et tous ces mois je vais demander les grâces qui nous sont nécessaires pour mener ensemble une vie vraiment chrétienne. Tu feras de
par intervalles, s’empare de nous, quand nous nous voyons si loin de la perfection que nous rêvons. L'affection qui m’unit à Gaétano est celle de l’amitié la plus tendre » Pen-
dant sa dernière maladie, elle me dit qu’elle aimait son fiancé de ce même amour doux, profond et tranquille qu’elle éprouvait pour moi.
R0SA FF.RRICCI
môme, n'est-ce pas, de ton côté. Pour moi, je ne puis plus faire une prière sans aussitôt trouver ton nom devant Dieu. »
« avril.
« On n’est pas récompensé sans l’avoir mérité; le combat et la vie est-elle autre chose qu’un combat Y doit précéder la victoire. Ne soyons donc pas de ces lâches soldats qui rêvent la victoire avant la bataille , et conquérons l’éternelle félicité, qui seule comblera notre âme, en accomplissant fidèlement tous nos devoirs, en supportant pour l'amour de Dieu toutes les épreuves de la vie, légères ou douloureuses, en nous donnant, autant que nous pourrons , aux bonnes œuvres. Alors le désir du ciel ne sera plus pour nous un vague idéal, un sujet de stériles spéculations; mais il entrera dans notre vie pour la sanctifier. Cette vie je l’espère au moins pour toi’ elle nous sera donnée assez longue pour servir la cause de Dieu
ROSA KERRUCCI.
avec le courage vaillant qu’il aime à récompenser. »
« 2 mai.
« Je crois que, sans proposer à notre âme un type de perfection par trop idéal , nous pouvons faire beaucoup en fortifiant vigoureusement notre volonté. Veillons sur elle , et même dans les petites choses ne la laissons jamais incliner du côté du mal. Ayons toujours présente cette belle parole de V Imitation : « Si chaque année nous corrigions en nous un seul défaut, combien ne deviendrions-nous pas meilleurs !» La soumission à la Providence nous est souverainement nécessaire, et non moins dans les petites que dans les grandes épreuves de la vie. En elle , ce me semble, consiste, à le bien prendre, toute la vertu chrétienne : car quelle chose peut être plus agréable à Dieu que de voir notre volonté toujours conforme à la sienne ? »
« io mai.
a N’oablie pas de demander à Dieu les lumières et les grâces dont nous avons besoin pour le servir et l’aimer de tout notre cœur. Il n’y a que lui qui puisse bénir nos âmes et faire qu’elles vivent de telle sorte que , s’étant beaucoup aimées en ce monde, elles s’aiment encore au ciel. Voilà ce que nous désirons , n’est-ce pas, voilà le but où tendront nos communs efforts. Souvenonsnous-en. Il nous faudra pour cela une certaine décision de volonté, beaucoup de confiance et un parfait abandon à Dieu. S’abandonner à Dieu, oh ! ce n’est pas se perdre dans un vague mysticisme; c’est s’établir dans une intention dominante qui sanctifie la vie, fortifie notre faiblesse, éveille en nous le désir de bien faire. Une piété simple, qui élève vraiment l’âme jusqu’au ciel; que cela vaut mieux que tous ces brillants systèmes qui occupent l’intelligence plus que l’âme et
nous amusent en nous tenant sur la terre. La terre ! ils ne voient donc pas qu’elle n’aurait point de raison d’être , si elle n’était un lieu d’épreuves. »
« 3o mat.
« Une affection qui n’aurait pas son principe dans l’amour de Dieu ne nous rendrait pas heureux. Soyons-en bien convaincus et consacrons notre vie à Celui qui a tant fait pour nous. Je crois, pour moi, que de même que Dieu n’agrée point la pompe du culte, si la ferveur de l’âme est absente, de même les œuvres extérieures sont impuissantes à mériter la grâce , si elles ne sont vivifiées par une intention pure du cœur et par le désir de plaire à Dieu seul. Et c’est là qu’est le secret d’une habitude dont je t’ai parlé quelquefois ; des choses visibles j’essaye de m’élever jusqu’aux invisibles, poursuivant en tout ce qui s’offre à mes regards la trace et comme une image
de cette éternelle beauté qui ne se montre à découvert qu’à l’intelligence et au cœur. Alors rien n’est muet pour moi : que de choses me disent les arbres, les oiseaux, la mer, les étoiles, les montagnes, que jamais je n’aurais sues, si la grande voix de la nature ne me les avait fait entendre ! Vraiment j’admire tous les jours davantage la bonté de la Providence, qui, par mille moyens, ramène notre âme aux pensées et aux saintes affections pour lesquelles elle fut créée.
« Tu me parles du duc de Gênes (1)! Infor-
(1) Le respect affectueux que portait ma tille au magnanime Charles-Albert, elle l’éprouvait également pour le duc de Gênes. Elle déplorait sa valeur trompée et sa mort cruelle. Voici ce qu’elle écrivait à son amie Louise : « J’ai vu un poi trait du duc de Gênes, fait pendant qu’il était plein de vie et de santé. Héros glorieux et infortuné, le feu de tes yeux est à jamais éteint ! tu ne verras plus la belle lumière du soleil! La voix de ton peuple n'arrivera plus à tes oreilles; tu as disparu du monde, tout est fini pour toi ! Ton âme, comme les âmes des autres justes, habite les libres espaces du ciel, et lù sans doute elle prie pour ceux qui sont restés sur cette pauvre terre baignée de sang et de larmes. »
ROSA KERRUCCl
tuné jeune homme! il y a sept ans, à pareil jour, comme du haut de son rocher de Peschiéra la vie lui semblait belle et l’avenir glorieux ! Hélas! ce ne fut qu’un songe ! Dieu voulut le rendre digne d’un monde meilleur, et il l’abandonna pendant de longues heures au pouvoir d’un peuple ingrat, afin qu’il se montrât prompt à sacrifier pour son père une vie qu’il avait consacrée à l’Italie. Quels combats désespérés que les derniers qu’il livra ! Et ensuite quelle longue et terrible agonie ! Déjà mourant lui-même, il lui fallut fermer l^s yeux à sa mère^ puis il expira en pensant à ses compagnons d’armes, qu’il eût voulu conduire au champ d’honneur. S’il n’y avait au ciel une récompense pour la vertu et la soull'rance noblement acceptée, quel homme eut jamais été plus malheureux que le duc de Gênes ? »
u 9 juin.
« A l’heure solennelle de notre bénédiction nuptiale, je sens que mon cœur sera tour à tour
UUtiA EERRUCCI
livré à la tristesse, à la joie, aux saintes pensées.
II ne saura bien faire qu’une chose, s’élever vers le Dieu qui éclaire , qui bénit et qui console ceux qui se confient à lui... »
« 1 1 juin.
« Pense que le Seigneur est bon, qu’il compatit à la faiblesse de notre nature misérable et imparfaite , et qu’il veut nous récompenser de tout ce que ijous avons fait ou souffert pour lui. En visitant les pauvres, en leur donnant l’aumône, n’entends-tu pas une voix secrète qui te dit : « Bienheureux les miséricordieux ? » Cette même voix ne te console-t-elle pas quand tu souffres ? ne dit-elle pas à ton cœur : « Bienheureux ceux qui pleurent ? » Cette voix, c’est la force et la sécurité du chrétien, parce que c’est la voix de Celui qui parla sur la montagne et qui du haut de la croix nous promit le ciel. »
ROSA KERRUCltf.
« 23 juin.
« Je te remercie de l’aimable attention que tu as de venir mercredi à Pise. L’anniversaire de ma naissance a toujours été pour moi solennel et joyeux-, mais, cette année, il me semblera encore plus sacré , parce que j’ai plus à rendre grâces. Il me faudra bénir mon Dieu, et pour les bienfaits dont toute ma vie a été comblée, et pour tous ceux que j’ai reçus dans ces derniers temps. Je ne voudrais pas me marier encore ; je ne trouverais pas en moi assez de force pour porter le chagrin qui ne manquera pas de m’accabler quand je quitterai la maison paternelle. Tout ce que je puis faire, c’est d’abréger de quatre mois les quinze mois qu’on avait d’abord fixés. Et, crois-moi, c’est te donner une bien grande preuve de tendresse. Renoncer à quatre mois de vie intime avec la plus tendre des mè-
ROSA 1KRRUCCI.
res, pour le cœur d’une tille c’est un très-grand sacrifice. Je le ferai volontiers pour toi. »
« 8 juillet.
« J’ai reçu ta chère lettre ce matin, et afin que tu ne croies pas que je l'ai trouvée trop sombre, je veux te dire que moi-même j’ai pensé aujourd’hui à la mort : je priais Dieu d’en user miséricordieusement avec moi le jour où je passerai du temps à l’éternité, et, je l’espère bien, dall’umano al divino • On a vraiment besoin de s’abandonner avec une confiance d’enfant entre les bras de Dieu, si l’on veut conserver l’espérance de voir au ciel celui qu’on adore sur la terre. Pour ma part, si, au lieu de penser surtout à lui, je ne pensais qu’à moi , je ne sais trop où me conduiraient mes réflexions. Mais l’espérance,' qui est une vertu chrétienne , est aussi « une ferme attente de la gloire à venir. » Je veux donc avoir confiance que, malgré nos imperfections, nous pourrons goûter, un jour, dans le sein de Dieu,
ROSA keurlcci.
un bonheur dont nous n’entrevoyons pas même l’ombre ici-bas. Nous connaîtrons alors dans quelle mesure surabondante seront récompensés les efforts même faibles de ceux que le Seigneur aime. Nous verrons mieux comment ici-bas tout passait irrésistiblement avec nous, comment cette vie terrestre allait s’évanouissant comme un songe. Il ne restera plus en nous que l’amour, cette partie bénie de lame que Dieu a voulue pour lui. Je ne puis croire que cet amour doive être tellement absorbé dans la contemplation de la divine essence qu’il n’y ait plus de place pour l’union de nos âmes ou que nous ne puissions plus goûter la douceur de cette union. Je crois, au contraire, qu’il nous sera doux de nous aimer en Dieu, et de le bénir ensemble d’avoir mis dans nos cœurs un sentiment qui aura tant contribué à les rendre meilleurs. Oh ! de tous côtés, je vois que nous avons été comblés et je m’estimerais bien ingrate envers la Providence si je ne lui consacrais ma vie, si je ne te la consacrais aussi. »
ÎO
liOSA EEKRUCCI
» io juillet.
« Espérons , Gaétano : le Seigneur nous aidera à devenir meilleurs*, car, si les forces nous manquent, les bons désirs du moins ne nous manquent pas. Ils sont déjà un don gratuit de Celui qui veut notre bien , qui nous a donné les plus touchants exemples d’humilité , et qui ne refusera pas de pardonner aux défaillances de notre nature, pourvu que nous nous attachions à les combattre avec ce courage persévérant qu’il a promis de rendre victorieux. Ah! mon ami, si vraiment nous aimions Dieu, nous ne penserions qu’à lui, à lui saint et parfait, et non à nous, faibles et misérables créatures. Nous nous oublierions nous-mêmes, pour ne vivre qu’en lui, si digne de notre amour , et nous apprendrions ainsi à bien connaître notre néant et son tout. Mais peut-être je m’arrête trop à ces pensées, qui d’ailleurs me conviennent bien plus qu’à toi : qu’elles servent du moins à te faire juger combien je
m’estime éloignée du véritable amour de Dieu. Tu me crois bien meilleure que je ne suis. Tu penses sans cesse, me dis-tu, à G... et à E... Cette douleur m’émeut, je la partage; au milieu de nos larmes, mon ami, bénissons Dieu qui a laissé entre nos chers défunts et nous le doux lien de la prière. »
19 juillet, fêtede saint Vincent de Paul.
« Sais-tu ce que nous devons désirer ? Non les honneurs, non les richesses, non toutes ces vanités de la terre qui n’ajouteraient rien à notre bon heur. Sais-tu où doit tendre notre volonté , animée maintenant et vivifiée par notre amour ?
Oui, tu le sais, et tu me l’as dit souvent. Nous devons tous chercher à mettre dans notre vie quelque chose de cette perfection que nous n’atteignons, hélas ! que si faiblement sur cette terre. Nous devons regarder aux choses immortelles et éterhelles, bien plus qu’aux choses qui passent et
qui périssent, vivant de telle sorte qu’un véritable amour de Dieu soit au fond de nos âmes, épure et sanctifie nos affections et tourne toutes nos actions vers une lin sainte. Cette fête de S. Vincent, qui nous est si chère et si pieusement douce, que de touchants exemples elle nous met sous les yeux des vertus que nous avons à pratiquer ! quelle charité laborieuse et universelle ! quelle vive et ardente piété ! quelle immense compassion pour toutes les erreurs, toutes les fautes, toutes les infortunes, toutes les souffrances physiques et morales des hommes! quelle invincible patience! et qui d’entre nous osera dire qu’il ne peut retracer en soi au moins l’ombre de ces vertus ? S’il ne nous est pas donné, comme à ce grand saint, de faire arriver nos bienfaits à des multitudes de malheureux, au moins il nous suffira de vouloir, pour être humbles, patients, animés de cette religion vraie, qui pardonne toujours, parce qu’elle est l’amour de Celui qui lui-même est amour et miséricorde. » •
ROSA l'F.RRUCCr.
u 22 juillet.
«. Je ne connais pas les lieux dont tu me parles , sauf Romito et l’Antignano. J’ai été a pied jusqu'à la Tour par une belle matinée du mois d’août, sans trop souffrir de la chaleur. Après avoir longtemps suivi le chemin de plus en plus solitaire, de plus en plus resserré entre les collines et la mer, qui de l’Antignano conduit jusqu’à Romito, je montai sur la plate-forme de la petite forteresse, et de là je contemplai longtemps les îles environnantes et l’horizon vaste et lointain où le ciel semblait se confondre avec les dots : je crus même découvrir les points les plus rapprochés de la Maremme. Une autre fois, avec les Plezza, les r T abrini, les Bozio et quelques autres, nous avons été à Romito. Le soleil était déjà couché et les lueurs mourantes du crépuscule s’éteignaient l’une après l’autre. Bientôt la lune se leva, comme si elle eût jailli du sein des collines.
BOSA KKRRÜCCr.
et ses doux rayons se réfléchirent dans la mer où ils nous firent apercevoir une petite barque de pêcheur. Le bruit de la vague se brisant régulièrement contre les rochers interrompait seul le silence de la nature. Nous traversions de temps en temps le lit desséché d’un de ces torrents qui se précipitent des montagnes à la mer, et ainsi, tout en causant, regardant, admirant, nous dépassâmes les deux petites tours, et, arrivés aux confins des deux communes, nous rebroussâmes chemin, comme si nous avions touché les colonnes d’Hercule. J’ai une lettre de Louise. Elle me compare, l’excellente amie, à un navigateur qui fait voile vers un nouveau monde. Cependant non, dit-elle, c’est un vieux monde que l’amour. Je le veux bien, mais il est nouveau pour moi : oui, Gaétano, très-nouveau est le doux sentiment qui me remplit, et j’espère même qu’il ne vieillira pas, car il vient directement de Dieu , qui , éternel par nature, ne change point avec les années. Aussi ai-je une entière confiance que, nous ayant unis
ROSA FKRRl'CCï.
en ce monde, il nous unira encore dans l’autre vie, et cette seule pensée me porte de la terre jusqu’au ciel. »
« 24 juillet.
te Ces jours passés, je me suis occupée à relire le Purgatoire et le Paradis. Maman m’avait recommandé de faire une attention particulière aux comparaisons, aux descriptions des anges j
(1) M”*Ferruci avait bien raison d’appeler l’attention de sa tille sur les anges de la Divine Comédie. Ils en sont sans contredit un des plus beaux ornements. Le style de Dante', qui a partout tant de relief, en prend encore davantage aussitôt qu’il arrive à ces êtres lumineux et ailés, à ces oiseaux divins fuccelli divini) , comme il les appelle. Il semble alors qu’il peigne autant qu’il parle. On aimera peut-être à savoir comment il s’était préparé à ces descriptions si pleines de vie. Lui-même nous l’apprend avec sa candeur et sa grâce habituelles. Après la mort de Béatrice, son ange envolé, il aimait
à se consoler en se retirant à l’écart, et en dessinant là des
anges sur des tablettes. Voici ses propres paroles : « Le jour qui achevait l’année, depuis que cette dame avait pris rang parmi les citoyens du paradis, j’étais assis en un lieu où, me souvenant d’elle, je dessinais un ange sur des tablettes, et pendant que je dessinais, je levai les yeux et je vis des hom-
ROSA KERRUCCI.
et aux transfigurations de Béatrice. C’est toujours le Paradis que j’admire le plus; je ne crois pas que l’esprit de l’homme puisse aller plus loin. »
« 28 juillet.
« Ce jour nous ramène un bien douloureux anniversaire. Pauvre Charles- Albert ! A l’heure où je t’écris, il rendait à Dieu son àme oppressée
mes auxquels il convenait défaire honneur et qui regardaient ce que je faisais: et, selon ce qui me fut dit ensuite, ils étaient là depuis un moment sans que je m’en aperçusse. Quand je les vis, je me levai, et, les saluant, je leur dis : « Une « autre personne était naguère avec moi et c’est à elle que je « pensais. » Ils s’éloignèrent , et, reprenant mon ouvrage, je recommençai à dessiner des figures d’anges, et cependant la pensée me vint de dire des paroles en vers comme pour l’anniversaire de celle que je pleurais. »
Nous sera-t-il permis d’ajouter qu'au reste tout l'art du moyen âge a compris et merveilleusement exprimé la nature angélique, sœurainée et idéal impérissable delà nature humaine ? Qui ne connaît les anges de 'Cimabue, de Giotto , l’ami de Dante , d’Orcagna, de Fra Angelico.de Pérugin, têtes charmantes et radieuses, pleines de pureté, de tendresse et de paix, qu’on n’oublie plus, une fois qu’on s’est arrêté devant elles :
de douleurs, mais pleine encore d’une indomptable confiance dans la justice et ses droits immortels. Les anges auront sans doute fêté dans le ciel celui qui, sur la terre, a tant souffert et tant aimé son Dieu. Je pense avec compassion au roi son fils, resté seul pour pleurer sur les siens, descendus l’un après l’autre et si rapidement au tombeau. »
u Je voudrais te dire comment j’aime à me figurer notre avenir. Avant tout, nous en sommes * convenus bien des fois, nous aurons à chercher
if
la volonté de Dieu, à nous mettre généreusement à son service, et à accepter d’un cœur joyeux tout ce qu’il voudra nous imposer. Puis, toujours unis de cœur, n’ayant tous deux qu’un même
vouloir, nous essaierons de trouver nos autres
devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes et aussi,
n’est-ce pas, ceux que nous avons à remplir à
I 38 ROSA l-'KRKl'CCI.
l’égard de nos parents. Ces chers parents! que nous serions ingrats et indignes des bénédictions du Ciel, si nous oubliions tout le bien qu’ils nous ont fait, si nous ne pensions bien souvent qu’ils nous aimaient avant même que nous pussions savoir, nous, ce que c’est qu’amour Ainsi toutes nos affections seront réglées dans un bel ordre; aucune n’empiétera sur les autres; mais toutes ensemble elles formeront une douce harmonie qui réjouira, je l'espère. Celui qui nous a créés. C’est pour lui que nous devons vivre : qu’il devienne donc le terme béni de toutes nos pensées et de toutes nos actions. Rien alors ne nous semblera intolérable; tout devoir nous sera léger; nos intentions seront droites, nos œuvres bonnes ; nous goûterons même ici-bas cette douce paix de l’âme,
Che intender non la puà chi non la sente,
■mt* « Que ne pcut^comprcndre quiconque ne l’a pas goûtée. »
« Voilà , mon Gaétano, notre vie telle que j’aime à la rêver. Tu ne te méprendras pas sur
RUSA KEKRL’CCI.
ma pensée. En renvoyant ces quelques mots, je ne songe pas à te donner des conseils , je dis ce que tu seras, ce que je voudrais être, moi aussi, si Dieu veut bien m’aider, comme je le lui demande sans cesse. Autant que le permettra ma nature imparfaite, je voudrais essayer d’imiter les vertus de la sainte Vierge. Prie donc un peu cette bonne Mère pour nous. Voici l’Assomption ; dis jusque-là trois Ave Maria chaque jour pour moi, pour toi , pour tes parents et pour les miens. N’oublions pas qu’à cette heure décisive nous avons un particulier besoin de protection et de conseil.
Ovando gracia conviai che s’impetri.
Gracia da qttella clic puote aiulanie.
« ao août (i).
« . . . Quand l’orage fondit sur nous, et que par
(1 Ce jour la Rusa avait été' avec son père et avec mof à
ROSA KEKRUCCI.
deux fois le tonnerre éclata violemment sur nos têtes, j’ai bien cru, je veux comme à l'ordinaire te dire toute ma pensée, que nous n’arriverions pas à Pise. Ah ! c’est une chose terrible que la pensée de la mort dans ces moments où tout nous rappelle la toute-puissance de Dieu ! je tremblais en songeant à l’éternité, j’étais pénétrée de mon néant et je me rejetais en Dieu de toute mon àme. J’avais un petit crucifix : je le pris sans que personne me vît, je le cachai au fond de ma main et le posai sur mes lèvres. Je pus comprendre alors tout ce que les pensées de la religion nous apporteront de force à nos derniers instants , car je sentais que peu à peu je reprenais courage. »
« 2(5 août.
« ... Hier au soir, je lisais les pensées de Balbo sur les femmes et ce qu’il nomme la troisième
Livourne. Au retour un orage des plus violents tondit sur nous : c’est le sujet de cette lettre.
KOSA KtKRLCCI. I 4 t
éducation j). En y réliéchissant aujourd’hui, peu s’en faut que je ne tremble à la pensée de l’influence que, d'après lui, j’aurai nécessairement sur toi. Comme je serais coupable si j’allais un jour t’inspirer des pensées basses ou des sentiments contraires à ceux que tu dois avoir ! Mais
(1' Voici la pensée du célèbre publiciste italien, il s’occupe, dans le chapitre que cite M le Ferrucci, de l’éducation des jeunes gens, et, selon lui, cette éducation se compose de trois éducations successives. La première est celle qui vient de la famille, et des maîtres; elle ouvre l’âme, y dépose les germes, en surveille et en aide les premiers développements : c’est elle qui ordinairement décide des deux autres. La seconde est celle que le jeune homme se donne à lui-même quand, l’heure venue , il prend les rênes, s’élance dans la vie, et, par l’application des règles qui lui ont été données, essaye de s’y conduire avec honneur : c’est une époque féconde en agitations; elle est marquée le plus souvent, au début, par une bonne volonté qui se promet de grandes choses, puis par une inexpérience que déconcertent les difficultés qui se révèlent, enfin par des hésitations et des souffrances, quelquefois par des défaillances et des chutes. Vient alors la troisième éducation. Elle commence lorsque le jeune homme, se trouvant seul à ce grand travail de la vie, songe sérieusement à se donner l’appui d’un cœur semblable au sien. Presque toujours un changement subit s'accomplit en lui ; il dépouille cette âpreté et cette arrogance qui étaient nées dans son âme avec le premier élan de la liberté; il comprend