‹ Rosa Ferrucci sa vie et ses lettres publieesChapitre 13 sur 20 · I-P U OS A KEUKL'CCI · texte numérisé non relu

I-P U OS A KEUKL'CCI

je veux mettre ma confiance en Dieu, qui, j'espère, ne m’abandonnera pas. Je compte aussi sur l’excellente éducation que j’ai reçue, et plus encore sur ton sens si droit. Au lieu d’avoir à être conduit par moi, ce sera toi qui deviendras mon guide, et au besoin tu saurais me reprendre si je venais à me tromper. »

qu’avant besoin d 'être accepté, il doit être jugé; il se juge luimême par avance humblement et sévèrement; et bientôt il donne clairement à entendre qu'il est prêt à beaucoup réformer dans ses habitudes. La jeune élue est ainsi investie d'une sorte de royauté: elle approuve et elle blâme, elle conseille et elle interdit, elle élève et elle abaisse. Tout ce qui vient d’elle est accueilli et pénètre comme un trait. Une parole, un désir, moins que cela, la rougeur de son front, le sourire de ses yeux, la joie de son visage, il n’en faut pas davantage quand elle est intelligente et pure. Aussitôt la beauté semble plus belle, la vertu plus aimable, l’honneur plus impérieux et plus nécessaire. « Quand elle passe par les chemins, disait « Dante de liéatrice, l’amour qui la précède glace les cœurs « vulgaires et détruit les pensées perverses; et quand elle ren- « contre un homme digne de la contempler, elle lui fait « éprouver son pouvoir, car son regard donne la paix, humi- « lie l’orgueil, fait oublier lesoflenses. » Noble rôle, qui n’est pas impossible, et qui transfigure ainsi, à son insu, une humble enfant ! Heureuses celles qui, en se cultivant longtemps elles-mêmes, se seront préparées à le remplir!

ROSA l'EURL CCI

« i>8 août.

« Je reviens au Paradis perdu. Sais-tu que tu m’as fait rire en te comparant à Piuton ? Croismoi, si par malheur tu étais 1 1 souverain du ténébreux empire, moi je ne serais pas ta fiancée, car je tiens trop à aller au ciel. Puis vois donc : au lieu d’une promenade délicieuse à Livourne ou à Cuccigliana, tu m’eusses engloutie dans la terre désolée et introduite dans cette cité des pleurs dont les murailles sont vermeilles comme si elles étaient de feu. Le beau mariage, en vérité! l’aimable endroit pour abandonner son âme à la joie ! Heureusement si je n’ai pas, comme prétendait ce pauvre Rosini, les yeux de Proserpine enfant, tu n’as pas, toi non plus , la fourche redoutée ni le regard farouche du dieu de l’abîme , et quand tu m’emmèneras , ma mère n’aura pas à s’abandonner aux lamentations que le grand Schiller met dans la bouche de Cérès au déses-

R0SA FERRL'CCI.

poir. Ce n’est pas sans chagrin cependant que cette pauvre mère voit venir le jour où je ne serai plus avec elle. Elle m’a toujours tant aimée î Il n’y a que Dieu qui m’ait aimée plus qu’elle! Une chose me fait espérer, mon affection et la tienne, les visites qu’elle nous fera et celles que nous lui ferons, ce seront là de puissantes consolations. Je souffrirai beaucoup, moi aussi:, en la quittant : mais comme elle souffrira plus que moi ! Elle va rester seule, toute seule... Je le lui disais hier au soir. « Dieu sera avec moi, » m’at-elle répondu. Je t’envoie son hymne à la Madone; je le sais par cœur... »

« 1 3 septembre.

<c Autant hier j’étais joyeuse, autant je me sens triste aujourd’hui. Ton éloignement, la pensée qu’il me faudra quitter mon père et ma mère, mille sentiments contraires que moi-même je ne saurais définir, m’ont fait pleurer. Pauvres fem-

mes, nous sommes plus faibles que les feuilles que le souffle des vents emporte et disperse ; et, notre enfance à peine finie, voilà déjà que notre cceur, qui ne sait qu’aimer et souffrir, est déchiré entre mille pensées contraires, joyeuses et tristes. Pardonnez-moi, mon Dieu ! je ne devrais pas pleurer, mais me répandre en actions de grâces.

« Je t’ouvre mon cœur, mon Gaétano, parce que tu dois être le soutien de ma vie, partager toutes mes pensées, éloigner mes vaines terreurs, me conseiller, me guider en toute occasion. Eh bien! voici ce qui se passe en moi: depuis que je puis entrevoir un état nouveau, tous mes sentiments sont devenus plus ardents et plus vifs. Et quand mon âme s’en va de ce côté, je passe par des alternatives de joie et de tristesse que jamais encore je ne m’étais connues. Que veux-tu ? je ne sais comment je pourrai m’arracher des bras de ceux qui m’ont élevée et qui m’aiment tant.

Tiens, laissons cela. Je ne puis plus parler de

ma mère sans que mes yeux s’emplissent de lar-

mes. J’essaye d’arrêter cette sensibilité, et puis mon cœur l’emporte. Qu’est-ce donc que je deviens?...

« Voici ce cher octobre qui approche. Si je ne puis jouir de la villégiatura, j’aurai du moins plaisir à penser que tu en jouis. Tu vas revoir tes montagnes et ces bosquets de pins que tout enfant j’admirais déjà avec tant de bonheur : au milieu des Heurs, des plantes, des arbres, tu penseras à Celui qui nous a faits capables d’aimer le bien et le beau et qui, cette année même, a ouvert devant toi une voie nouvelle où il n’y aura, je l’espère bien, ni ronces ni épines. Oh ! comme l’amour de Dieu grandit en nous au spectacle des beautés de la nature! Comme on se sent obligé de lui témoigner une très-vive gratitude et par ses pensées et par toutes ses œuvres. C’est un si tendre père ! il donne les rosées et les pluies fécondes aux arbres, les fleurs aux prairies, et nous, il nous soutient dans nos peines et il invite douce-

ment nos âmes à se reposer en lui. Je t’ai parlé du bon Dieu, Gaétano; j’ai tant de bonheur à penser à lui. »

« 19 septembre.

«... Sais-tu, Gaétano, ce que Dieu demande de nous? Il veut que nous soyons doux avec nous-mêmes, et que nous ne soyons pas troublés à l’excès quand à nos bonnes résolutions s’oppose la fragilité de notre nature. Dans les moments où nous nous attristons à la vue de nos petites misères, Jésus-Christ semble nous dire, comme aux disciples d’Emmaüs : « Pourquoi vous et entretenez-vous ainsi et d’où vient votre cha- « grin ? » Celui qui est appelé le Prince de la paix veut que nous soyons pacifiques avec nous-mêmes et pleins de compassion pour notre infirmité. Quand donc il nous arrivera d'être pris de tristesse, parce qu’une faute légère nous aura échappé, disons avec grande sincérité de cœur cette pe-

ROSA KERRUCCI

tite prière de sainte Catherine de Gênes : Hélas ! ô mon Jésus, voilà bien les fruits de mon jardin. Cependant je vous aime, et je regrette toutes ces infidélités : avec votre grâce, je vais essayer désormais de faire mieux. »

« 27 septembre.

« Hier au soir, j’étais à travailler et bien tranquille, quand tout à coup j'entendis la chère clochette du facteur. C’était ta lettre. Oh ! qu’elle m'a fait de bien ! Je l’ai lue, je l’ai relue, et, le reste de la soirée, je me suis trouvée plus gaie que je n’avais encore été. Au lieu du soir, elle eût bien dû venir le matin pour m’aider à porter les tristesses de la journée. Dès neuf heures, Angéline (1) entrait chez nous; elle avait dans les bras toute une charge de fleurs : des larmes roulaient dans ses

(1) Angéline était la petite orpheline à qui elle avait enseigné le catéchisme et appris à travailler.

yeux; son visage défait eût attendri des rochers. Aussitôt qu’elle m’aperçut : « Voici, me dit-elle, « les fleurs que j’avais cultivées pour ma petite « sœur... elle est morte cette nuit. » On a eu beau Jui dire que la pauvre petite était débarrassée des ennuis de la vie ; elle, qui l’avait soignée comme une mère, elle la pleurait, et moi j’étais bien émue par ses larmes. Ensuite nous commençâmes à attendre impatiemment l’heure du courrier; ma grand’mère espérait recevoir de mon oncle une lettre qui mît fin à ses angoisses : la lettre n’est pas venue. Enfin, pour nous achever, ma mère fut prise d’une migraine assez violente, et grand'mère la voyant souffrir, souffrant elle-même de n’avoir point eu de nouvelles de ses enfants, soupirait tristement de temps en temps et semblait si abattue que la voir faisait pitié. Après dîner, ma mère, qui se trouvait un peu mieux, me demanda d’écrire à cette pauvre fiancée de Modène dont la mère, malade depuis longtemps, est peut-être

mourante à l’heure qu’il est. De quel ccëur je fis

ROSA KERRUCCI.

cette lettre, tu l’imagineras sans peine : je n’ai même pas osé leur parler de mon mariage : ils sont trop malheureux. »

« io octobre.

« Oh ! Gaétano, c’est un saint amour que le nôtre ! il vient de Dieu, il retourne à lui, il lui porte nos coeurs. Oui, c’est un saint amour! il nous aiguillonne à mieux faire, il sera béni devant l’autel, il nous fera vivre chrétiennement ensemble, il nous conduira pleins de sécurité jusqu’à cette fin bienheureuse dont la seule pensée rend toute fatigue légère et toute douleur supportable. Quel agréable avenir que lenôtre! Nousseronsheureux: une douce concorde, une confiance entière et réciproque, les saintes joies du devoir accompli, voilà le chemin par où, je l’espère, nous marcherons au ciel pour lequel nous avons été créés. »

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