ROSA FER R (CCI
« Veille de la Toussaint.
« Sais-tu ce que je me dis, Gaétano ? Si la fête de demain allait devenir un jour notre fête ! Oh ! comprends-moi bien, je ne rêve pas que jamais nous devenions semblables aux saints qu’on vénère sur les autels; mais ce ne sont pas eux seulement, ce sont toutes les saintes âmes qui voient Dieu, que l’Eglise invoque en cette fête. Tu entends maintenant ce que je désire ardemment. »
« 2 novembre.
« Es-tu triste, souviens-toi que, dans ce monde, Dieu nous fait aller ainsi de la joie à la douleur et de la douleur à la joie, pour nous apprendre à désirer la vie où l’on ne pleure plus : là encore, j’ai besoin de le croire, nous serons unis dans l’amour et dans la vision du Dieu que nous adorons ici-bas. »
■< 3 novembre.
« Qu’il est doux de se dire : Dieu m’aime plus que moi-même je ne saurais l’aimer ! Toute ma vie il veillera sur moi avec une sollicitude qui l’emporte jusque sur la sollicitude des mères! Que peut-on craindre après cela ? Et après cela le moyen aussi d’être chrétien et de ne pas se dire à soi-même : ce que j’aurai à souffrir, je le souffrirai volontiers pour Celui qui a tant fait pour moi ! Je t’entretiens de ces pensées, parce que, pour moi , toute force est là. Quand elles sont dans mon àme, je sens que toute tristesse s’y fond, comme « fond la neige au soleil ; la neve al sol si disi vrilla. »
« q décembre.
« Je n’ai point lu le travail dont tu me parles, mais ma mère m’a lu les vers de Manzoni qui le précèdent. Que de choses ces beaux vers me rappellent! En les entendant, je me repor-
tais au passé, et je croyais entendre encore une fois Mathilde me les réciter de sa douce voix et avec ce grand sentiment d’admiration qu’elle avait pour son père. Nous étions à Viareggio par une soirée splendide ; la paix du ciel étoilé était descendue jusque dans nos âmes ; nous parlions de cette belle poésie. « Eh bien, » me dit Mathilde, « si tu peux m’en dire le premier mot, je te la ré- « citerai tout entière. » Et moi, après avoir pendant quelque temps cherché, essayé, tâtonné : Sojfermali , lui dis-je. Il suffit ; elle commença et récita, ou plutôt elle chanta toute la pièce (i\
It) On a depuis élevé à Viareggio un hôpital pour les enfants scrofuleux. M"* Ferrucci, en souvenir de sa fille , a voulu contribuer aux frais de son établissement. Une des salles porte le nom de Rosa Ferrücci, et son portrait est suspendu dans cette salle. N'est-il pas touchant de penser que les pauvres petits trouvent à contempler les traits et le doux sourire de leur bienfaitrice, quelque chose de cette paix joyeuse que M"* Ferrucci demandait, sur ce même rivage, aux splendeurs d’un ciel étoilé, aux épanchements de l’amitié et aux charmes de la poésie : Aux dernières élections de l’empire, une bonne femme de Marseille, montrant un grand mur, disait au porteur des affiches de Berryer : « Là, là.
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Hélas ! cette pauvre amie nous a quittés bien peu de temps après : je ne la reverrai plus. Nous nous étions séparées en nous disant : Au revoir ! A bientôt! C’était « Au ciel ! » qu’il eût fallu nous dire. »
>< 18 décembre.
« Je me sens toute triste ce soir en pensant à ce -que ma mère a souffert aujourd’hui. Elle prétend que ces migraines continuelles usent sa vie. Figure-toi l’effet que peuvent produire sur moi de semblables paroles. Heureusement je ne me laisse pas aller à ces appréhensions, et je me repose en Dieu, qui voudra sans doute prolonger une vie qui m'est aussi précieuse. Et puis il me serait impossible de m’arrêter à la pensée d’un malheur qui dépouillerait à jamais ma vie. Mais où me laissé-je entraîner? Il ne s’agit que d’un
élevez son nom comme un bel astre. » I.a jeune Italienne, avec sa pieuse mémoire et son auréole de vertus, est aussi devenue comme un bel astre pour ce peuple d’enfants infirmes.
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mal de tête qui, au dire des médecins, est un préservatif contre des maladies plus graves. Prie toutefois pour cette bonne mère, que j’aime bien plus que moi-même. Il n’v a que Dieu que j'aime davantage. Toi-même, je ne te l’ai pas dissimulé, tu ne saurais m’être plus cher; mais ne crains rien, ce n’est pas te faire tort. Je réponds pleinement à ce grand et pur amour que tu me portes; je te consacrerai ma vie, je ferai tout pour ton bonheur. Mais ma mère m’a élevée, elle m'a toujours aimée, et depuis quelque temps elle semble encore redoubler d’attentions pour moi. Jamais les témoignages de sa tendresse ne m’avaient paru plus doux. Il faudra la quitter cependant : cette pensée me poursuit partout, et, par avance, répand dans mon âme une douleur qui deviendra déchirante à l'heure de la séparation. »
« 22 décembre.
« Cette année, me dis-tu, sera marquée pour toi par une immense douleur et de bien douces
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consolations. A mesure que chaque jour te rapprochera de ces douloureux anniversaires, je te conjure de n’ouvrir ton âme qu’au sentiment de la résignation. Pense que nous reverrons au ciel ceux qui nous furent enlevés sur la terre, et que les douleurs d’ici-bas sont les degrés par lesquels nous sommes conduits à une béatitude sans fin. Je te dis ces choses, non pour te prêcher la patience ; il ne me conviendrait pas de le faire et tu n’en as guère besoin, mais pour te donner une parole de soutien, car je sais tout ce que tu as souffert et tout ce que tu souffres encore en secret. La multiplicité des affaires te sera d’un grand secours, et toutefois je crains bien que, le mois prochain, tu ne passes de nouveau par ces heures d'accablement dont tu me parles dans ta dernière lettre. S’il en était ainsi, offre tes tristesses au Seigneur •, songe que, par elles, tu deviens plus digne de son amour, et prie-le pour la chère âme que tu regrettes si fort. Si déjà je partageais ta vie, je ferais tout au monde pour relever ton âme
ROSA FF.RRUCCr
ces jours-là. En attendant, travaillons tous deux à réduire chaque année nos imperfections, à vivifier en nous le divin amour. Nous arriverons ainsi, sinon sans crainte, au moins sans remords, à l’heure solennelle qui terminera notre vie. Et veuille notre Dieu qui, sur la terre, nous aura unis un même jour par des noeuds sacrés, un même jour aussi nous réunir à lui dans le ciel. »
« 24 décembre.
« Que le Seigneur Jésus naissant te comble de ses bénédictions, qu'il te rende heureux, Gaétano, et celle que tu nommes ta Rosa sera au comble de ses vœux. Dans ces grandes fêtes, où l’âme s’élève vers Dieu avec un plus tendre amour, prie aussi pour moi et demande les grâces dont j'aurai besoin pour être toujours au droit chemin... »
« i ,r janvier 1857.
« Prions Dieu, Gaétano, prions-le de tout
cœur de bénir notre union, nos âmes, nos actions, nos pensées, notre vie. Ah! puisse-t-il nous conserver de longues années ceux qui nous sont chers, éloigner de nous les grandes infortunes, et par-dessus tout ne jamais nous retirer sa grâce ! Voilà , n’est-ce pas, les vœux qu’aujourd’hui nous formons ensemble, bien que nous soyons séparés. Dieu, qui voit le fond de nos cœurs et la sincérité de notre amour, voudra sans doute les accueillir et les exaucer.
« Un ciel serein égaye toute la nature : il égaye pareillement nos âmes, qui aiment à voir dans la lumière du soleil comme un reflet de la lumière de Dieu. Je ne me crois pas superstitieuse. Si l’année eût commencé au milieu des éclairs, du tonnerre et de la pluie, certainement je n’en aurais rien auguré de mauvais pour notre avenir. Mais, en ce moment, contemplant ce ciel si pur et cet horizon si tranquille, je demande à Dieu qu'il rende notre vie semblable à cette belle journée, et que jamais rien ne vienne troubler dans
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nos âmes une paix dont la source est en lui comme dans son principe éternel. »
« 7 janvier.
« Tu crains que je ne sois triste loin de toi. Mon pauvre ami ! quelle illusion est la tienne ! Sache donc qu’hier au soir j’ai été seule, mais toute seule, dans le monde. Et ceci n’est pas une plaisanterie. Il y avait des dames; il y avait des messieurs ; heureusement, ni l’Amour ni son carquois ne s’y trouvaient. Et pourtant c’était le grand monde... en miniature. Assez t’intriguer : Henriette donnait aux enfants un grand spectacle de marionnettes : elle m'y avait invitée. M me Masina y était aussi avec ses enfants et leur cousins. Nous mangeâmes la polenta, et les jeux durèrent jusqu’à neuf heures. Ni Henriette ni moi nous n’étions au fond bien gaies. Je pensais à mon petit Pippo, qui se serait bien amusé s’il avait été là. Henriette était inquiète de la maladie d’une,
ROSA FERHUCCI.
de ses parentes. Il n’y a pas de joies complètes en ce monde. »
« 8 janvier.
« Si tu as le temps de lire des livres français, tu ferais bien de lire l 'Education des filles, de Fénelon. C'est une lecture que tu aimerais. J’en ai relu quelques chapitres mardi, et je ne savais assez admirer toutes ces belles pensées et ce style si constamment pur. Il y a, je crois, bien peu de livres mieux faits pour inspirer la piété. J’ai voulu lire ensuite les lettres de Fléchier : elles sont belles, mais n’ont pas, il s’en faut, la grâce charmante de celles de M ,ne de Sévigné : on y retrouve toutes les antithèses qu’on a si justement blâmées dans ses Oraisons funèbres. »
« i G janvier.
« Les paroles de Middleton que tu me cites sont belles de cette poésie qu’on pourrait appeler la poésie du cœur. Tu sais que Middleton était
KOS.V KERRl'CCI
un savantliomme, qui, à force d’étudier les monuments littéraires de l’ancienne Rome, semblait devenu l’un des vieux Quirites ou des Pères conscrits dont il écrivait l’histoire. Il s’était passionné pour Cicéron, et écrivit sa vie en quatre volumes. Il savait le nombre des villas qu’avait possédées le grand orateur, les noms de tous ceux qu’il avait eus pour amis, ses habitudes privées, et jusqu'aux traits de son visage. Et pourtant il y avait une maison pour laquelle le docte anglais laissait tous les livres, une maison où, disait-il, il respirait un air béni : là il faisait taire son esprit et comptait doucement les battements de son cœur. C’était son lieu de repos : ce repos, d’autres vont le chercher loin de l’agitation des villes, au sein des montagnes, dans les champs silencieux ou sur les rivages solitaires de la mer. »
« 20 janvier.
« Hier, après ton départ, j’ai reçu une lettre
KOSA FKKRL'CCI.
de Louise. Il y a vraiment bien peu de femmes d’un esprit aussi distingué. Je voudrais que tu visses avec quel bonheur d’expressions et quelle délicatesse d’images elle me décrit sa belle Bohême, ses montagnes neigeuses, ses campagnes couvertes de frimas, l’aspect triste et majestueux de toutes ces contrées, dans le silence des nuits, quand la lune les éclaire de ses lueurs tremblantes et incertaines...
« Veux-tu savoir ce que j’ai fait tous ces jours? J’ai griffonné un peu de papier, à mon ordinaire, puis j’ai achevé le sixième iivre de Y Enéide, que je ne croirai jamais admirer assez, et j’ai continué la lecture de Klopstock : c’est un poète tout chrétien dont le mystique et pieux génie transporte l'âme au ciel. Enfin, comme je tiens à toujours avoir en lecture quelque bon livre italien, ayant à peu près fini la Chronique de Dino Compagni, j'ai pris les Fioretti de saint François que je connaissais à peine. C’est un petit volume où tout est grâce exquise, ingénue et
ROSA KKRRLCCI.
aimable simplicité. Le soir je fais de la musique, je travaille des doigts, ou je lis le bon Muratori. »
« 21 janvier.
« Sans abandonner Y Enéide, je voudrais lire quelques-uns des ouvrages philosophiques de Cicéron, et avant tous les autres, ses Offices que déjà je connais en partie. J’ai lu aujourd’hui le Songe de Scipion, et j’ai été si ravie, si enchantée et par la beauté du style et par l’élévation de la pensée qu’en le terminant je me suis dit : Je relirai cela avec Gaétano.
« ... En vérité, il faut être prêt à mourir quand et comme Dieu voudra, et l’aimer, lui, infiniment plus que toutes les choses de ce monde qui passent avec notre fugitive existence (i). Notre âme immortelle n’est pas faite pour cette terre, où tout est brièveté et vicissitude : c’est pour cela qu’elle
il Rosa fait allusion à une mort subite arrivée alors. Ne semble-t-il pas qu’elle-mêmc pressentit qu’elle allait mourir r
HOSA VEKKUCCI
aspire si naturellement au ciel. Pour moi, morte ou vive, en ce monde ou en l’autre, je serai toujours ta Rosa dans l’amour que Dieu connaît et bénit. »>
Ces lettres sont une fidèle image de l'esprit et du cœur de mon enfant. En les lisant, en retrouvant tous ces chers et doux souvenirs, j’éprouve tour à tour une douleur immense, des regrets presque infinis, et un sentiment de tendresse qui me semble surpasser la tendresse d'une mère. Je pleure à chaudes larmes, et pourtant ce qui domine tout dans mon âme, c’est une profonde gratitude pour Dieu, qui a voulu que, sous les traits de cette enfant, un ange visitât notre maison, et m’a donné, pour l'élever selon son cœur, sa sainte lumière et ses inspirations.
O mères qui lirez ces pages, en pleurant sans doute sur moi , gardez, je vous conjure, comme un don céleste, l’innocence de l’âme et la chasteté du cœur de vos filles. Vivifiez leur foi par
ROSA KERRUCCI.
l’exemple de la vôtre, par des œuvres vraiment chrétiennes, par la prière. Accoutumez-les, dès l'enfance, à craindre Dieu comme le juge qui sonde les consciences, à l’adorer comme la Providence qui veille sur nous, à l'aimer comme un père. Croyez-en mon expérience, il n’y a point de solide éducation, si elle ne repose sur l’Evangile : c'est à l’école de Jésus-Christ qu’il faut demander la paix du cœur, la pureté de la vie, la noblesse de l’esprit ; c’est là seulement qu’on apprendra à chercher la vérité sans s'égarer, à poursuivre la beauté sans être déçu par de vains fantômes. Me fera-t-on croire que ma fille eut pu s’élever à cette sainteté et à cette innocence, si les maximes de Jésus-Christ n'avaient été l’ame et comme le souffle de sa vie morale ? Et moi-même, aurais-je jamais supporté la cruelle douleur de sa perte, si je ne pouvais me rendre le consolant témoignage que dans sa formation j'ai toujours suivi les inspirations du Ciel ? Oh ! oui, j'aime à me le dire souvent, c'est vraiment
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Dieu qui avait dirigé cette enfant ; aucun mérite ne me revient, je n’ai été que l’humble instrument de sa providence, je n’ai fait que conformer mon action à ses divines volontés : à lui toute la louange.
Court et rapide est le temps assigné à notre séjour sur cette terre. Il n’y a que Dieu qui ne change pas ; il n’y a que lui de grand -, il est éternel. Il ne nous abandonne pas quand les amis de la fortune désertent nos maisons, il nous ouvre scs bras dans le malheur, il nous apprend à verser de douces larmes au pied de la croix. Aussi voulez-vous, mères chrétiennes, assurer à toujours le bonheur de vos chères enfants : élevezles pour le ciel et pour la religion du Seigneur Jésus. Vous en ferez ainsi des jeunes personnes pures, des femmes soumises, des mères excellentes, d’utiles et actives coopératrices de la grandeur et de la civilisation de votre pays. Et si vous êtes tristement réservées à voir avec elles descendre au tombeau vos plus vives et vos plus chères
ROSA FERRUCCl
affections, vous aurez d’immortelles espérances pour vous soutenir, vous aurez les promesses infaillibles de la foi pour sortir victorieuses du combat sanglant que la nature et la grâce, la résignation chrétienne et l’affection maternelle se livreront dans votre cœur.
Les conversations que ma fille avait avec son fiancé ressemblaient à ses lettres : elle lisait les classiques avec lui : elle lui parlait de Dieu, des pauvres, des charmes d’une vie laborieuse et chrétienne. Elle ne lui exprima jamais un désir dont l’objet ne fût noble et élevé. Quand elle rencontrait dans ses lectures spirituelles un passage qui lui semblait propre, soit à le consoler, soit à le fortifier, elle aimait à le lui communiquer. Elle lui recommandait souvent de demander à Dieu bénédiction pour leur union prochaine.
J'étais seule à savoir tout ce qu’un sentiment si nouveau pour elle avait opéré dans cette âme pure, parce qu’il n’y avait que moi à qui elle aimât à se montrer sans voiles. Oh ! quelle mère
éprouva jamais sentiment semblable à celui qui me saisit lorsque je pus juger de toute la sainteté de l’amour qu’elle portait à son fiancé? Tel fut le respect dont je fus pénétrée, que je l’aurais entourée d’une sorte de culte, si je n’avais su qu’on ne doit adorer que Celui qui est en nous l’auteur et le principe de tout bien.
Du moment que je suis devenue mère, je n’ai plus vécu que pour mes enfants : c’est pour eux, non pour moi, que j’ai attaché quelque prix aux éloges que mes travaux littéraires ont pu me valoir : pour eux aucun travail ne m’a semblé pénible, aucune fatigue insupportable. Mais, je l’avoue, si constants qu’aient pu être cet amour et cette sollicitude , ils semblèrent s’accroître du jour où ma fille fut fiancée. « Regarde-la bien, me disais-je tristement ; encore un peu, et elle sera loin de toi : jouis maintenant à ton aise de sa douce conversation ; encore quelques mois, et elle habitera une autre maison dans une autre ville. » Et je la regardais avec tant d’amour, que
ROSA FKRRL'CCI.
les larmes me venaient aux veux, et, quand je lui parlais, je me sentais à la fois joyeuse et triste. Elle aussi semblait m’aimer plus qu‘auparavant. S’il m’arrivait d’amener la conversation sur un sujet qui fut de nature à l’attrister : « Oh ! non , me disait-elle aussitôt, non, je vous en conjure, ne m’affligez pas : faites que je sois gaie tout ce peu de temps que j’ai encore à passer avec vous. Il y a tant de suave douceur dans l’intimité de nos fîmes! vous avez été pour moi une compagne, une maîtresse, une amie, presque une sieur. Aimez-moi toujours de même , aimez-moi autant que vous pourrez, chère maman : vous le savez, mon âme n’a besoin que d’affection, et votre alfection, surtout depuis que je prévois que nous serons séparées, m’est devenue si précieuse que je ne puis m’en rassasier. » Et alors elle jetait ses bras autour de mon cou, et me forçait à lui promettre que je lui écrirais tous les jours et que j’irais la voir chaque semaine.
Tels étaient nos derniers entretiens. Ce furent
RORA FERRUCCr.
aussi les derniers moments de bonheur que m’apporta cette sainte affection qui, interrompue alors par la mort, se continue, par une vertu mystérieuse, au fond de nos âmes, et se perpétuera, je veux l’espérer de la bonté de notre Dieu, au sein des joies du Paradis,
KOSA KERHUCCI
Le 2 5 janvier de cette année 1857, Rosa se leva avec un violent mal de tête. Les deux jours suivants, je lui fis garder le lit, bien qu’elle fût sans fièvre. Dans la matinée du mercredi, elle allait se lever d’après l’avis du médecin, quand j’aperçus sur son cou de petits boutons rosés. Un affreux soupçon me glaça le sang : « c’est peutêtre la miliaire! peut-être la mort! » Je ne m’étais pas trompée, c’était bien la redoutable fièvre ; et, quoiqu'elle lût légère, le docteur Fédéli craignit tout de suite une catastrophe. Nous cherchâmes à faire illusion à la malade, en donnant un autre nom à la maladie. Elle eut l’air d’accepter
ROSA FERRICCI.
ce que nous lui disions , mais un moment après elle me dit d’une voix attendrie : « Prenez mon petit écrin et gardez-le toujours en souvenir de moi. » Mon cœur se serra à cette parole : elle pressentait une fin prochaine.
Jusqu’à la soirée du jeudi, la fièvre nous semblait douce , quand tout à coup Rosa fut prise d’un tel battement de cœur que c’était à peine si elle pouvait respirer. Toute cette nuit fut terrible. Je voyais la pauvre enfant pâle, haletante, sans force : je l’entendais se recommander à Dieu, et lui offrir ses souffrances. « Mère, je crois bien que je vais mourir, me disait-elle, je me sens bien malade. » Elle prit une relique de sainte Catherine de Ricci, la mit sur sa poiirine, et répéta plusieurs fois, avec grande dévotion, l’hymne latine en l’honneur de la Sainte.
Deux habiles médecins, Fédéli et Bartholini, lui donnèrent leurs soins. Ils firent, pendant cette nuit et les jours suivants, tout ce que la science, l’amitié, la compassion purent inspirer à leur es-
prit et à leur cœur. Ils montrèrent tous deux une affection paternelle pour la pauvre malade. Tout fut inutile. Le vendredi matin , vers huit heures, ils me dirent : « Les sacrements, et tout de suite : plus tard il ne serait peut-être plus temps. »
Il n’y a qu’une mère qui pourra comprendre ce que j’éprouvai. Toutefois je me fis violence, et, dissimulant toute l’angoisse de mon âme, je dis à mon enfant : « Les moyens humains semblent inefficaces : il n’en serait peut-être pas ainsi des autres. Si tu recevais la sainte Eucharistie, j’espère que ton Jésus aimé t’apporterait la guérison. » Elle me répondit : « Je la recevrai volontiers; mais aujourd'hui c’est impossible, j’ai pris de la glace. » Et comme le médecin lui fit observer que les malades étaient dispensés du jeûne :
« Ah! dit-elle, c’est donc le Viatique; je suis en danger de mort. » Mais elle ne se troubla pas, et se tournant vers moi : « Agenouillez-vous, me dit-elle, et dites pour moi le Confiteor, je vais
ROSA FERRrCCI
me préparer à la confession. » Elle resta recueillie quelques moments, demanda pardon à sa grand’mère et à moi , puis elle reçut les sacrements avec tant d’humilité, de respect et de ferveur, qu’en la considérant, en entendant les paroles qui sortaient de ses lèvres, on l’eût prise pour une sainte. Tout son extérieur respirait la foi et l’amour : on sentait qu’il n’y avait dans son âme qu’adoration et soumission sans réserve.
Son père en fut vivement ému , et il nous dit à plusieurs reprises : « J’avais toujours aimé et estimé notre chère enfant, mais je ne savais pas que nous dussions aller jusqu’à la vénérer. Elle a fait aujourd’hui de son lit une chaire de sagesse chrétienne : quand je l'ai entendue s’entretenir avec son Dieu , je me serais cru auprès d’une autre sainte Thérèse. »
La malade se sentit un peu mieux. « Grand jour! me dit-elle - , si je vis, je ne l’oublierai jamais. Quelle force sainte on trouve dans le Viati-
ROSA FEKRUCCI.
que ! Que la religion de Jésus est douce et consolante î Ah ! croyez-le, mère, si quelqu’un craignait la mort, il cesserait de la craindre après avoir reçu l’Eucharistie. » Alors , elle appela son fiancé. « Gaétano, lui dit-elle, s’il est dans le bon plaisir de Dieu que nous soyons unis, il me guérira ; mais s’il a autrement disposé de nous, il faudra nous résigner , n’est-ce pas , et adorer sa volonté sainte. » Elle témoigna ensuite le désir de revoir son frère, me demanda de le faire venir, mais en lui cachant qu’elle eût reçu les sacrements. « Pourquoi l’affliger? disait-elle. Pauvre Antonio! il aurait trop de chagrin, il m’a toujours tant aimée ! Qu’il ne puisse s'apercevoir de rien, qu’on remette sur ma table ce que l’on en a enlevé pour faire l’autel ; mais cette petite table, regardez-la désormais comme une chose sacrée, car le prêtre y a posé le corps de Jésus-Christ. » Toute cette journée elle tint ma main dans la sienne, et, de temps en temps, elle me parlait de ce qu’elle avait éprouvé en recevant son Jésus;
ROSA 1KRRUCCI
Puis elle témoignait de nouveàu le désir de voir son frère. « Oui, qu’il vienne, me dit-elle une fois, mais qu’il n’entre pas dans ma chambre : il pourrait prendre ma maladie. J'aurai plaisir à le savoir près de moi, et lui, il aura la consolation d’avoir à tout moment de mes nouvelles. — Mon enfant, tu te fais illusion, lui répondis-je : il te serait trop pénible de ne pas voir ton frère s’il était ici. — Non , non, reprit-elle, il ne faut pas être égoïste : je ne dois pas, pour mon contentement, exposer la vie d’ Antonio. » Antonio arriva à Pise avec sa femme ce même vendredi; mais les médecins, craignant l’effet d’une émotion trop vive , ne lui permirent pas de voir sa sœur, et Rosa ne sut pas qu’il était près d’elle.
Pendant quatre jours, nous ne perdîmes pas toute espérance. Il me semblait impossible que le Seigneur n’eùt pas compassion de nous et ne nous conservât pas cette enfant. « Oui, me disais-je, en ce siècle mauvais où les intelligences et les cœurs se sont tellement corrompus, Dieu voudra laisser
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parmi nous une enfant aussi bonne; il la laissera pour le bien des autres , afin qu’elle leur soit un miroir de vertus chrétiennes. »> O aveugle et superbe pensée de l’homme ! elle va jusqu'à dicter des lois à Dieu, jusqu'à vouloir pénétrer le secret de ses conseils ! Qui donc est prévoyant, qui donc est sage comme le Seigneur? Je me prosterne à ses pieds, et je le bénis.
Durant les quelques jours de sa maladie, ma fille donna continuellement des preuves de son exquise bonté. Un jour elle se rappela qu'elle devait faire quelques aumônes à ses pauvres : elle n'eut de repos que lorsqu'elle sut que je les avais envoyées. Elle se plaignit un instant de ne pouvoir changer de lit. « Non, dit-elle, se reprenant aussitôt, j'ai tort ; les pauvres sont bien plus mal que moi. » Elle craignait sans cesse de manquer de résignation, bien qu'elle ne dît pas une parole qui ne témoignât de sa patience.
Elle disait à Dieu : « Vous voulez que je vous serve dans la patience. Eh bien! mon Dieu, vo-
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lontiers, je vous servirai dans la patience. » Avec moi , elle dissimulait ses souffrances , elle cherchait à me persuader que, jeune et pleine de force, elle devait guérir. Aux Sœurs de Sainte-Claire que j’avais appelées à mon aide, elle disait quand je m’éloignais un instant : « Je ne me fais pas d’illusion, je suis trop malade pour en revenir, je mourrai certainement : mourir ne me coûterait pas, si je ne pensais au deuil profond où ma mort plongera mes pauvres parents et tous ceux que j’aime. » Puis elle ajoutait : « Guérissez-moi, Seigneur, si, avec votre grâce , je dois être une bonne épouse chrétienne. Mais que votre seule volonté s’accomplisse, et non la mienne. » S’apercevant que je veillais toutes les nuits et que mon visage portait les traces de la fatigue et de l’angoisse, elle s’écria à plusieurs reprises : « L’amour héroïque des mères! » Et elle accompagnait ces paroles d’affectueuses caresses.
Elle parlait avec admiration de son père, de son fiancé : « Quels soins ils me donnent! ils se
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privent pour moi de sommeil ; ils s’oublient pour ne penser qu’à moi. Pauvre père S il a appelé trois médecins ; il veut qu’il y en ait toujours un près de ma chambre. Comme il est bon! comme il m’aime ! Que dites- vous, mère, de mon Gaétano? Ah ! vraiment si je guéris, je serai heureuse avec lui, car plus je le connais, plus je sens qu’il m’aime comme vous m’aimez. Que puis-je faire pour vous tous? Rien, que vous aimer et vous obéir. »
Elle offrait continuellement ses souffrances à Dieu, et quand elle ne pouvait prier elle-même, elle demandait qu’on récitât des prières auprès d’elle. Une fois je l’entendis murmurer les priè- # .res des agonisants. Et comme, à ce moment, je la croyais mieux, craignant que des pensées tristes ne l’affaiblissent : « Rosa, lui dis-je, pourquoi ces pensées? Tu guériras, mon enfant; ne t’afflige donc pas de la sorte. » Mais elle : « Toute la journée je n’ai pu penser qu’à la mort : si vraiment Jésus me veut, ne faut-il pas qu’il me trouve
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prête? » Je me tas, à cette réponse, admirant en moi-même une sainteté si parfaite.
Il lui arriva une fois de se plaindre de souffrir cruellement dans la tète et dans tout le corps. Son fiancé l’entendit et lui dit : « Rosa, pense à ce qu’a souffert le Seigneur. — Ah ! merci , Gaétano! que cette pensée me fait de bien! merci! »
Le 3 février, avant l’aube, la fièvre redoubla. Nous fûmes consternés : elle seule ne se troubla pas. Tout le monde pleurait dans la maison ; mais elle demeurait calme. Le soir venu, elle demanda instamment son confesseur et fit une confession générale : quelques heures après, la fièvre augmentant toujours, elle fut prise de délire. « Allons, chère maman, adieu; ma maison n’est pas ici, ma maison est là-haut ; allons, partons, adieu. » Elle répétait ces mots tantôt en italien, tantôt en français. Puis elle ajoutait : « Pourquoi me forcer ainsi à coucher sur la terre nue? Ne voyez-vous pas que je suis consumée par la fièvre? Mes membres sont brisés. De grâce, remet-
tez-moi sur mon lit : je n’en puis plus. C’est vous, mère, vous qui m’avez toujours tant aimée, qui me refusez maintenant un peu de repos ? Ayez pitié de moi, revenez vers moi, recommencez à m’aimer ; je n'ai besoin que de votre tendresse. »
Mon Dieu ! mon Dieu î vous seul savez tout ce que j'ai souffert dans ces heures d’inexprimable angoisse! Cent fois j’aurais donné ma vie pour cette enfant mourante, et elle, trompée par son délire, s’imaginait que je lui avais retiré mon affection. Peu à peu, par des caresses, par des baisers, par ces douces paroles que seules les mères savent prononcer, je la ramenais à la réalité. Elle se calmait alors un moment : « Oh! oui, disait-elle, c’était un rêve; je suis bien dans ma chambre, dans mon lit, dans vos bras ; oui, vous m’aimez; je rêvais. » Hélas! un instant après elle retombait dans le délire.
Ce délire servit du reste à mettre en évidence la pureté et la beauté de son âme. Pas un mot ne lui échappa, dans ses plus violents transports,
«OSA f ER RL' CCI.
qui ne révélât une résignation toute chrétienne, une ardente aspiration vers le ciel , une grande . compassion pour les hommes, une souveraine innocence. Tantôt elle pleurait avec une pauvre veuve •, tantôt elle semblait s’attendrir sur le berceau d’un orphelin ; tantôt elle appelait doucement son père, ou faisait un gracieux accueil à Henriette, bien que ni l’un ni l'autre ne fussent alors dans sa chambre. Dans un des intervalles où elle avait repris connaissance, elle demanda qu’on lui lût un chapitre des Fioretti de saint François sur la sainte persévérance; puis, retombant bientôt dans son délire, elle sembla voir l’échelle mystérieuse de Jacob. « Hélas! s’écriat-elle en pleurant, serai-je jamais assez pure pour monter avec les anges ! pourrai-je me mêler à leurs chœurs, après m’être apprêtée aux noces de la terre? » Un peu plus tard la fièvre augmenta encore, et tout à coup elle s’écria avec épouvante : « Ah ! les mauvais esprits ! les mauvais esprits! » Je la serrai aussitôt dans mes