ROSA FER RL' CCI
bras : « Ecoute, Rosa, écoute ta mère, mon enfant. Pourquoi ces cris? pourquoi ces frayeurs? Ce ne sont pas les esprits maudits , ce sont les saints anges qui entourent ton lit : ils viennent te consoler, parce que tu as toujours aimé ton Dieu, parce quc tu as eu compassion des pauvres, parce que tu as été une obéissante et sage enfant. » Mais elle, reprenant ses esprits : « Taisezvous, ne me tentez pas d’orgueil. » Et tout son visage prit une expression* d’austère humilité.
Jusque-là, l’espérance que Dieu nous laisse longtemps dans ces redoutables catastrophes , sans doute afin que nous soyons plus forts, n’était pas encore éteinte au fond de mon pauvre cœur. Mais, au matin du 5 février, je trouvai ma fille si abattue, si défaite, que l’espérance m’abandonna sans retour. Les forces m’abandonnèrent du même coup ; je m’évanouis, et pendant quelques moments je fus sans connaissance et presque sans vie. Quand je revins auprès d’elle, je la trouvai se parlant à elle-même avec volubi-
KOSA FERRUCCI.
lité. Je voulus lui persuader de se donner un peu de repos ; elle me répondit : « Faites-moi un beau discours. » De quoi l’entretenir alors, la pauvre enfant, si ce n'était de Dieu ? Ce fut aussi de Dieu que je lui parlai : elle m'écoutait avec plaisir, accompagnant de paroles entrecoupées tous les pieux sentiments que la douleur me suggérait. Puis le délire l’empêcha de m’écouter davantage. Elle voulait à toute force sortir de son lit. « Mon Jésus m’appelle, s'écria-t-elle plusieurs fois ; laissez-moi partir; il faut bien que j’aille à mon Jésus. » Et comme nous essayions de la retenir, elle se lamentait, disant qu’on l’empêchait d’obéir à l'appel de son Dieu. Mes paroles n’arrivant plus à la calmer, je m'adressai à son cœur, et son cœur m’entendit quand sa raison ne pouvait plus m’entendre. « Rosa , lui dis-je, je n’en puis plus ; j’ai besoin d’un peu de sommeil, je vais le prendre la tête appuyée sur ton oreiller ; mais calme-toi, chère enfant, pour que je puisse me reposer. » Elle se tut aussitôt, et.
ROSA KERRUCCI.
pendant quelque temps, se contraignit à demeurer immobile. De ma vie je n’oublierai cette preuve de sa tendresse.
Elle eut ensuite de violentes convulsions; puis elle s’assoupit ; la pâleur de la mort se répandit sur son visage. Tout à coup elle sembla se reconnaître, la vie et l’intelligence éclatèrent dans ses traits, la raison revenue brilla de nouveau dans ses yeux, et regardant autour d’elle : « Il est donc vrai, s’écria-t-elle en pleurant, il faut mourir, il faut quitter la maison de mon père. Mais j’avais mon fiancé à rendre heureux. » Et, comme si celui-ci eut été là, elle ajouta d'une voix pleine de détresse : « Adieu, Gaétano, adieu , nous ne nous verrons plus. »
Il était évident qu’un combat terrible se livrait alors dans son cœur. Pauvre enfant! tu avais rêvé une vie de douces et saintes affections ! la couronne nuptiale était déjà tressée. Deux familles préparaient les fêtes de ton mariage; tu aimais la maison où tu avais grandi , tu trouvais
ROSA KEKRUCCI.
dans le cœur de ta mère un repos plein de douceur! Il fallait quitter tout cela! Au lieu du cortège des noces, le convoi des funérailles*, au lieu du voile de l'épousée, le suaire du cercueil ; voilà ce qui se présentait à tes yeux. Si jeune, si heureuse, sacrifier en un moment tant de chères espérances, perdre la vie, plus que la vie, ton père, ton fiancé, ta famille ! ah ! vraiment il y aurait eu de quoi pleurer sans vouloir être consolée, si, en ce moment même, Dieu ne t’avait parlé au cœur.
Effrayée de l’exaltation où je la voyais, j’approchai de ses lèvres une image de la Vierge du Bon- Conseil qu’elle avait eue constamment sur son lit. Elle la baisa ; et, se calmant aussitôt, elle joignit ses mains, inclina la tête, et pendant quelques minutes demeura dans un profond silence. Dieu seul sait tout ce qui se passa dans son âme. Ce qu’il y a d’assuré, c’est que la foi l’emporta, que ce grand trouble disparut et que, faisant magnanimement à Dieu le sacrifice de sa vie,
elle s’écria d’une voix ferme et haute : Fiat roluntas tua! Et sur-le-champ elle commença les litanies de la sainte Vierge, les récitant avec tant d’onction et de tendresse de cœur que je ne la croyais plus une créature humaine.
Elle avait ses mains dans mes mains. A chacune des invocations à la sainte Vierge, elle me les serrait doucement. Arrivée au Janua cœli , elle me les serra avec plus de force : il semblait qu’elle voulut dire : Ouvrez-vous, portes du ciel, ouvrez-vous et laissez passer mon âme. »
Elle récita ensuite le Confiteor , Y Acte de contrition et me demanda de dire à genoux YOraison du saint archange Raphaël. Son confesseur, le prieur de Saint-Sixte, venait d'entrer : elle lui exprima le désir de recevoir une seconde fois le saint Viatique, et, ce bonheur ne pouvant lui être accordé, elle demanda T Extrême-Onction. Elle répondit à toutes les prières du prêtre. La triste et pieuse cérémonie terminée, elle s’écria avec joie : « Voici la résurrection du chrétien. »
ROSA ferkucci.
Puis elle remercia son père et moi de lui avoir procuré le bienfait des sacrements, et, levant les yeux au ciel , elle ajouta : « Mon Dieu , je vous rends grâces! Combien je me sens contente ! »
Jusque-là j’avais pu contenir mes larmes et renfermer toute plainte : je ne le pus pas davantage. Suffoquée par les pleurs, affolée par la douleur, je me jetai sur son sein. « J’espère encore, lui disais-je, j'espère, mon enfant, que tu guériras ; mais si Dieu ne le voulait pas, prie-le, oh ! supplie-le de bientôt me réunir à toi dans la mort. Je ne puis, je ne pourrai jamais vivre sans toi. » Alors avec l’accent d’une respectueuse compassion, mais aussi d’une force toute chrétienne : « Non, me répondit-elle, non, mère, vous ne devez pas désirer la mort. Bien des devoirs vous restent à accomplir sur la terre. Rappelez-vous la mère des Machabées. »
Je la priai de me bénir. Elle étendit sa main, la posa sur ma tête : « Je bénis, dit-elle, ceile qui