ARCHEVEQUE DE GENES
Monseigneur,
Dans le deuil profond et sombre où je suis plongée depuis dix mois, il a plu au Seigneur de me donner bien des consolations. Une des plus précieuses est sans contredit celle que m’a apportée la lettre de Votre Grandeur. Vous n’aurez pas de peine à en être convaincu. Qu’ai- je maintenant à désirer, sinon que mon enfant bien-aimée soit bénie par ceux qui sont bons?
Que peut-il rester sur cette terre à une vje désormais dépouillée, sinon les saintes espérances qu’elle trouvera au sein de la religion ? Or, en votre lettre si remplie de compassion, vous vouliez bien bénir le nom de mon enfant, et, avec toute l'autorité de votre sacré caractère, vous m’invitiez à lever les yeux au ciel, pour l’y contempler elle-même au milieu des Vierges que Dieu aime. Rien ne pouvait m’être plus doux que ces paroles.
Bien doux aussi m’a été le désir que vous avez daigné m’exprimer, que, pour l’édification des jeunes Italiennes, j’ajoutasse à la vie que j’ai écrite tous les détails qui ont dû naturellement m’échapper dans le premier excès de ma douleur. J’ai, en effet, omis bien des choses. Malheureusement les faire entrer dans ma première composi-
tion serait tout-à-fait au dessus de mes forces. Votre Grandeur, si exercée dans l’art d’écrire, sait mieux que personne tout ce qu’il y a de difficultés à rétablir dans un ouvrage un ordre sim-
ROSA KERRUCCI.
pie et naturel, une fois qu’on en a, pour ainsi dire, dénoué toutes les parties afin d’y introduire de nouvelles idées ou de nouveaux faits. Je suis bien loin de me sentir assez de liberté d’esprit pour une tâche aussi délicate. Le malheur a fait en moi ce que la vieillesse fait chez la plupart des hommes. Ma mémoire s'est affaiblie, mon imagination est devenue languissante, mon esprit s’énerve et s’éteint tous les jours, je me survis à moimême pour les choses de la pensée : je ne le regrette guère ; que mon cœur continue de vivre, c’est tout ce que je désire. Mais Votre Grandeur comprendra que dans cette situation il ne me soit pas possible de faire entièrement ce qu elle me demande. Je ne voudrais pas toutefois ne tenir aucun compte d’un désir qu’elle a cru devoir mè manifester et qui, en soi, est fait pour me flatter. J’essayerai donc, dans cette lettre, d’ajouter quelque chose au portrait qu’il y a quelques mois j’esquissais d’une main tremblante.
Vous est-il arrivé, Monseigneur, d’entendre
quelque suave mélodie dont le motif et les accords ne s’étaient pas bien gravés dans votre mémoire ? Vous vous en souveniez avec plaisir, mais il vous était impossible d’en retrouver le rhythme et le mouvement. C’est ce qui m’arrive quand je pense aux années que j’ai passées avec ma fille. Je sens bien que ce fut un temps de paix joyeuse et d’entière félicité - , mais, aussitôt que je veux évoquer ce passé et me rendre compte de ce qui le rendit heureux, les faits m’échappent et je n’entends qu’une voix douce et triste qui répète au fond de mon cœur : « Rosa t’a rendue la plus heureuse des mères, parce qu’elle a été une enfant très-bonne, » En effet, tout est là. Sa bonté ne se manifestait guère plus dans une chose que dans une autre : c’était comme une lumière bienfaisante et pure qui se répandait sur sa vie, en éclairait et, si je puis dire, en colorait toutes les actions. Il faut avoir vécu avec elle, dans l'intimité de son âme et de ses pensées, pour apprécier comme il faut tout ce que cette bonté avait
KOSA FERRI? CCI
d’aimable. Dans sa conversation, j’admirais la charité qui animait ses paroles, les grâces de son esprit, la mansuétude de son cœur, sa foi, son innocence. Sa conduite ne me semblait pas moins belle. Toutes ses actions étaient harmonieusement chrétiennes; je dis à dessein harmonieusement, car ce fut là ce qui la caractérisa : ses sentiments ayant tous leur principe en Dieu, aucun d’eux n’avait à empiéter sur les autres, et il en résultait, dans tout ce qu’elle faisait, une admirable mesure.
Je l’ai élevée sans peine et sans fatigue. Je lui avais dit, lorsqu’elle était encore enfant : a Tu aimeras Dieu, ton prochain, tous tes devoirs; » je continuai à lui expliquer cette maxime, lui en montrant les différentes applications, et, à mesure que je lui révélais ainsi ce qui convenait, elle essayait de traduire en actes toutes mes paroles. Lorsqu’il s’agit de la former aux lettres, je lui fis entendre que l’étude du vrai, dü bon et du beau est un moyen assuré d’élever nos âmes et
d’ennoblir nos vies : qued’ailleurs,pourrhomme, c'est un devoir de cultiver son intelligence, sous peine d’être ingrat envers Dieu, qui a mis en lui un rayon de sa propre lumière. Elle comprit, et dès son enfance s’appliqua à l’étude avec une ardeur infatigable. Je me souviens qu’un soir, elle avait alors à peu près dix ans, je lui demandai si elle avait bien préparé ses leçons pour le lendemain. Elle rougit et me répondit : « Pourquoi me faites-vous cette question, chère maman ? je ne pourrais pas dormir si d’abord je n’avais fait mon devoir. Vous m’avez dit qu’étudier est un devoir, je vous obéis en cela, comme en tout le reste, parce que j’offenserais Dieu en me montrant désobéissante. »
Quelques personnes qui ont lu ses écrits se sont étonnées qu'avec tant de savoir elle eût tant de modestie. En voici tout le secret : c’est qu'elle faisait de l’étude un acte de religion -, elle était convaincue qu’en étudiant elle rendait hommage à Dieu, auteur et source de toute science. Quel-
HOSA FERRUCCI.
qu’un l’entendant parler les principales langues de l’Europe lui faisait-il compliment à ce sujet : « Oh ! disait-elle, je n’ai à cela aucun mérite ; tout le mérite est à mes parents, qui me les ont fait apprendre. » Moi-même lui demandais -je de me rappeler quelque point d'histoire, et, l’entendant me le raconter sur-le-champ avec les noms, les dates, les lieux, une foule de particularités, m’arrivait-il de vanter son application aux études historiques, elle me répondait : « J'ai naturellement la mémoire prompte et tenace, c’est un don de Dieu ; il n’y a pas lieu à beaucoup d’éloges, parce qu’on n’oublie pas ce qu’on a lu. » Sa mémoire était réellement prodigieuse.
Elle parlait de Rome et de l’ancienne Grèce comme si elle y eût vécu. Elle savait non-seulement les guerres, les traités, la vie des hommes les plus illustres, mais encore les motifs qui ont fait soit promulguer, soit abroger les lois les plus célèbres, les constitutions qui ont régi les principaux peuples, les différentes formes qu’a revê-
Digiti
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tues la civilisation aux grandes époques de l’histoire. Elle avait même cherché à se rendre compte des effets que produisent nécessairement sur les mœurs privées et publiques les relations commerciales, les gouvernements libres ou absolus, la philosophie et la religion. Pleine d’admiration pour Bossuet, elle avait adopté ses pensées sur la philosophie de l’histoire. Elle aimait à voir en toutes choses la souveraine intelligence qui gouverne le monde et à adorer son intervention dans les grands événements qui s’accomplissaient sous ses yeux. C’est là qu’était la source des bonnes espérances qu’elle entretenait sur les futures destinées de notre pauvre Italie, qu’elle aima d’un amour si fort et si chrétien.
Elle eut toujours pour Dieu une confiance
d’enfant: elle me disait souvent : « Toutes les
fois que j’aurai fait mon devoir, je ne m’affligerai jamais avec excès, si mes projets sont ensuite renversés. Quelle douceur je trouve à appuyer mon âme sur la bonté de Dieu ! Quand je pense
HÜSA KERBLCÇJ.
qu’il me voit, qu’il m’aime, que de toute éternité il m’a aimée, qu’il est décidé à ne jamais nous refuser sa grâce, si nous la demandons avec foi, et qu’avec cette divine grâce nous pouvons tout, alors je ne crains plus la faiblesse de notre nature corrompue, je ne m’effraye plus des vicissitudes du sort, je n’ai plus qu’une pensée : vivre et mourir pour Dieu. » Avec de telles dispositions on comprend qu’elle eut autant de décision de caractère que de modération dans ses désirs.
Le jour où se traitait son mariage, j’étais très-agitée. Pour elle , elle lut, joua du piano, travailla comme à l’ordinaire, se montra calme et souriante. « Vraiment, lui dis-je, j’admire que tu puisses conserver cette sérénité; je me sens, pour moi, bien agitée, quand je pense que de ce jour dépend tout ton avenir. » Elle me répondit : a Oui, je suis tranquille, je me suis remise aux mains amies de mon Dieu; qu’il dispose de moi selon son bon plaisir, je me soumettrai à ses décrets. »