‹ Rosa Ferrucci sa vie et ses lettres publieesChapitre 18 sur 20 · KO SA FERRL'CCI · texte numérisé non relu

KO SA FERRL'CCI

J’ai su depuis peu de temps que, dans les derniers moments de sa vie, elle disait aux sœurs de Sainte-Claire : « Pauvre mère ! quelle sera sa désolation, quand elle ne m’aura plus! Il n’y a que moi qui sache combien elle m’aime. Je le vois aujourd’hui mieux que jamais, en lisant dans ses yeux l’excès de sa douleur. Pauvre mère! c’est pour elle, pour ce qu’elle va souffrir, que je regrette de mourir aussi jeune. » Et elle ajoutait, en regardant son crucifix : « Doux Jésus, je vous recommande ma mère, donnez-lui la force de supporter ma mort, ayez pitié d’elle, prenez soin de sa consolation. »

Ton espoir , ô chère enfant , n’a pas été trompé : Dieu a entendu la prière que tu lui adressais d’une voix mourante , il a été ma force et mon soutien , il m’a aidée à supporter la vie. Privée de toi, cette pauvre terre ne m’eût plus semblé qu’un affreux désert, si, au-dessus de la tombe où mon cœur est descendu avec le tien, je n’avais aperçu la croix, la croix espoir de

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ceux qui sont faibles et consolation de ceux qui pleurent.

Je ne crois pas que ma fille ait un seul jour oublié de considérer Dieu comme le témoin et le juge de nos actions et de nos pensées. Sa charité même avait ses racines dans la religion ; elle me disait souvent : « Jésus habite dans les pau\ res. » Et en parlant ainsi elle avait des larmes dans les yeux. Quand elle rencontrait quelque malheureux, on jugeait facilement à l’accent de sa voix, à l’expression de son visage, qu’elle éprouvait autant de tendre respect que de profonde compassion.

Elle s’affligeait si sincèrement des souffrances des pauvres qu’un jour elle me dit : « Non , je ne serai jamais tout à fait joyeuse , jamais de tout point satisfaite. Mon cœur souffre trop à la vue de tant de malheureux qui languissent dans la misère. Je remercie la Providence des biens qu’elle nous a donnés, mais c’est à peine si j’ose en jouir : il m’arrive de regretter d’avoir une belle

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maison, un bon lit, une nourriture abondante, quand il y a tant d’hommes qui n’ont pas le nécessaire. »

J’ai déjà raconté comment elle dépensait en œuvres charitables les faibles sommes que nous lui donnions pour ses menus plaisirs. Outre cet argent, elle avait une petite pension que nous lui faisions pour sa toilette. Si je ne l’avais arrêtée, elle en eût encore employé la plus grande partie à secourir les pauvres. Mais j’avais soin de lui représenter qu’en toutes choses, même en celles qui sont bonnes, il faut éviter l’excès et ne pas aller au delà de ce que nous permet notre condition. Elle se soumettait alors, non sans tristesse. « Pourquoi, me disait-elle souvent, voulez-vous que j’achète une robe neuve ? J’en ai tant de vieilles! Il est vrai qu’elles ne sont plus à la mode , mais elles sont encore propres; avec ce que je vais dépenser, je pourrais aider non pas un pauvre, mais un grand nombre de pauvres. »

Nous l’avions chargée de la lingerie. Aussi-

tôt qu’elle trouvait quelque pièce trop usée pour être raccommodée, elle me la demandait, en me disant : « J’en pourrai faire une chemise ou un jupon pour mes petites filles. » Et, toute joyeuse, elle se mettait à tailler et à coudre , me remerciant comme d’un cadeau précieux.

Elle apprit un jour qu’on venait de voler à une pauvre jeune fille la petite garde-robe qu’elle s’était faite après bien des économies. Elle s’en montra toute triste, et, comme justement elle avait reçu un peu d’argent à l’occasion du dixneuvième anniversaire de sa naissance, elle me demanda la permission d'aller sur-le-champ réparer ce désastre. Elle le fit avec grand contentement de cœur; on sentait que cette bonne œuvre mettait son âme en fête. C’était d’ailleurs sa disposition habituelle de se réjouir du bien d’autrui plus que du sien propre, et d’avoir plus de plaisir à donner qu’à recevoir. Elle manquait même un peu de modération sur ce point. Elle n'eut pas gardé un seul objet de valeur, si je ne

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l’avais souvent retenue, bien moins pour prévenir des excès de peu d'importance que pour lui apprendre cette sage modération qui est partout la base et le principe de la vertu.

Peu de temps avant de tomber malade, elle m’avait demandé l’autorisation d’emporter à Livourne tous ses habits de jeune fille. « Peut-être, me dit-elle, trouverai-je en cette ville quelque dame pauvre qui me demandera de l’habiller. Je ne pourrai rien donner de mon trousseau ; tout y est trop beau d'abord, puis il ne m’appartient pas : il reviendrait à ma famille si je venais à mourir bientôt : j’en dois donc avoir soin. Il n’en sera pas de même de mes vêtements de jeune

fille : de ceux-là je pourrai faire la charité. »

En 1 85G , nous célébrâmes l’anniversaire de sa naissance avec plus de joie que de coutume. Son fiancé était là. « Gaétano, me dit-elle après qu’il fut parti, est tout à fait selon mon cœur; nous avons ensemble arrêté un projet dont la seule penseé m’enchante. Aux anniversaires de

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notre naissance et aux fêtes de nos patrons, au lieu de nous faire les cadeaux d’usage, nous donnerons une large aumône à quelque pauvre et honnête famille. » Le jour de ta naissance, hélas! chère enfant, il ne s’est plus levé pour toi*, nous l’avons célébré en pleurant sur ta tombe. Mais Dieu nous tient compte non -seulement de nos bonnes actions, mais aussi des bons désirs de notre cœur : il t’aura récompensée dans le ciel de tes intentions miséricordieuses.

Il n’y a point de paix où il n’y a point de charité, mais aussitôt que cette belle vertu, comme une flamme sacrée, s’est établie dans une famille, elle amène avec elle la paix, l’harmonie, l’allégresse, tout ce qui peut sur la terre donner un avant-goût des joies des bienheureux. J’en parle par expérience. Ange de bonté sous les traits d’une innocente enfant, Rosa répandait dans notre maison une sérénité joyeuse et tranquille.

C’est elle aussi qui m’a fait comprendre combien la sagesse humaine est courte et mêlée de

ténèbres, tant qu’elle n’est pas éclairée de la lumière de Dieu. J’ai pu voir, en vivant à ses côtés, tout ce que la foi ajoute de noble élan à notre intelligence, quelle vie et quelle sève l’amour de Dieu répand dans toutes nos puissances.

Longtemps j’ai eu la passion de la science, j’ai voulu connaître les anciens et les modernes : quand j’ai commencé à examiner toutes ces doctrines qui prétendent conduire les hommes, presque partout je n’ai trouvé que sophismes, erreur et vanité. Ah ! c’est au pied de la croix qu’il faut apprendre la vraie science de la vie! J’étais par moi-même arrivée à cette conclusion : je m’y suis grandement affermie en voyant quelle féconde semence de vertus les divins préceptes sont devenus dans l’âme de mon enfant. J’en ferai l’aveu sincère : si je lui enseignai les règles du beau, si je mis sous ses yeux les principes éternels de la vérité et de la justice, si je la guidai, en un mot, dans le chemin qui mène au ciel, à son tour elle m’a montré par une bonté inaltérable com-

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bien active est la foi, combien belle est la charité dans une âme sainte et pure. J’étais à la fois son institutrice et son élève : je lui communiquais ce que j’avais acquis dans une longue expérience des hommes et des choses, et elle me remplissait des plus doux sentiments-, elle mettait dans mon âme un nouvel esprit de simplicité chrétienne.

Oh l combien douce et intime était cette union de nos intelligences et de nos âmes! Qu’il est bon de n’avoir à deux qu’un même cœur !

Tant que tu as vécu, chère enfant, tu ne pouvais comprendre pourquoi je t’aimais plus que mère n’aima jamais son enfant ; moi-même je ne m’en rendais pas compte ; je ne fais que commencer à le découvrir. Je vois, maintenant que je ne t’ai plus, que ce que j’aimais en toi c’était la divine beauté de la vertu qui resplendissait dans ton âme. En t’aimant, j’aimais Dieu qui t’avait comblée de ses dons. Et maintenant encore, que deviendrais-je si cet amour ne soutenait les tristes restes d'une vie que ta mort a brisée? que devien-

ROSA KERRUCCI.

drais-je, quand je vais me prosterner sur ta tombe, et pleurer et me reporter vers le passé et te voir, par la pensée, petite enfant que je nourrissais de mon lait, puis jeune tille grandissant sur mon cœur, enfin cadavre inanimé, ossements, poussière.... Ah ! je crois que je tomberais morte à terre si, au souvenir de ton angélique bonté, je ne redisais en mon cœur la consolante parole de Jésus : Non, cette enfant n’est pas morte -, ce qu’il y avait de mortel en elle dort sous cette pierre ; mais son âme vit au ciel, et de là elle m’appelle, elle me soutient, elle m’invite à l’aimer comme doit aimer une mère chrétienne, avec une foi invincible, une espérance tranquille, une patience inaltérable.

Où m’emporte ma tendresse? Pardonnezmoi, Monseigneur \ c’est de mon enfant et non de moi que je dois vous entretenir. Je voudrais bien le faire avec calme, sachant que tout ce qui est passionné excite ordinairement la défiance. Mais le moyen de me borner à un simple récit

quand ce récit même me déchire, quand il n’y a pas une fibre en moi qui ne souffre ! J’en suis incapable. Des nuages ont beau voiler le soleil, on aperçoit toujours sa clarté ; en vain je fais effort pour contenir ma douleur, elle perce à travers toutes mes paroles. Mais quelque insurmontable qu’elle puisse être, elle ne me fera pas perdre de vue la stricte vérité. Pendant que j’écris ces li- « gués, je tiens mon esprit élevé vers le Dieu où vit maintenant mon enfant. Il me serait ainsi bien impossible, même quand je le voudrais (et pour rien au monde je ne l’ai jamais voulu), de fausser ici la vérité ou seulement de l’altérer par des traits forcés et des couleurs trop vives.

Au milieu des tristes pensées qui troublent mes jours et mes nuits, une chose pourtant me console : je me dis que si la vie de Rosa a été courte selon la nature, on la trouvera longue si on la mesure au bien qu’elle a fait et aux saints exemples qu’elle a laissés. Je me dis encore que, dans ce court passage, elle n’a cessé d’être heu-

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reuse, parce qu’elle n’a connu ni les révoltes des passions ni les revers immérités de la fortune. Il n’y a pas beaucoup de jeunes filles, en effet, qui aient joui d’une paix aussi constante. Contente de peu, elle a trouvé dans la retraite, dans l’étude, dans la prière, dans les saintes affections de la famille et de l’amitié les satisfactions que tant d’autres demandent vainement aux folles joies du monde : « Je désire qu’on ne me fasse pas de robes de bal, me disait-elle après ses fiançailles ; je continuerai, une fois mariée, le genre de vie que nous menions ici : je lirai, je travaillerai, je ferai de la musique et m’occuperai de mon intérieur. Je vous remercie de m’avoir accoutumée à vivre dans la retraite ; j’ignore, grâce à cette habitude, ce que c’est que ce terrible ennui qui naît dans l'oisiveté et se révèle par l’inconstance des désirs. »

Je ne me souviens pas qu’une seule fois Rosa ait témoigné quelque empressement pour les plaisirs du monde. A l’époque où nous allions

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quitter Florence, je voulus la conduire aux courses de Saint-Jean : elle me demanda en grâce à passer plutôt ces heures avec les Sœurs de charité. Le soir à son retour elle me dit : « Oh ! comme j’ai gaiement passé ma journée! Ces saintes filles m’ont parlé de Dieu et de S. Vincent. J’ai respiré auprès d’elles un parfum d’innocence et de charité qui me charme encore. Toutes les

pompes et tous les divertissements du monde , sont vraiment bien peu de chose comparés aux bonnes joies qu’on trouve dans la religion et dans la pratique des vertus chrétiennes. »

Elle faisait des maux des autres les siens propres. Jamais on ne l’eût décidée à se montrer dans les promenades lorsqu’un de nos amis se trouvait accablé par quelque coup du sort. Et, même en dehors de ces circonstances douloureuses, quand, par extraordinaire, elle devait assister à l’une de ces fêtes bruyantes qui attirent les désœuvrés, c’était assez sa coutume de s’en aller bien loin par la pensée, et de se mettre, par

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exemple, à admirer les beautés de la nature. Je vais transcrire quelques passages pour donner une idée de cette façon d’agir, qui peut-être n’est

pas commune.

A Madame la mat quise Isabelle Fran\oni.

« Pise, iK mai 1 853 .

« Depuis huit jours nous avons perdu trois de nos amis : l’excellent Mutti, le professeur Rosini, que nous aimions tous comme un père, et un autre bon vieillard que nous connaissions depuis de longues années. Ce monde est bien triste, chère Madame ; voilà que je commence à le comprendre. A force d’entendre parler de malheurs, mon beau voile d'illusions se déchire. La saison

est magnifique. Vous en jouissez dans votre char-

mante petite villa-, je la vois d’ici en imagination et voudrais bien voir réellement les aimables personnes qui l’habitent. Nos cassines ne sont que

fleurs et verdure : c’est une beauté qui enchante. J’ai été m’y promener hier avec ma mère. Par la pensée je me transportais jusqu’aux belles cassines de Florence. Le peuple devait s’y porter en foule. A Pise aussi, nous étions en fête : notre silencieuse cité s’était émue pour l’arrivée du cardinal, mais je ne vous décrirai pas cette solennité; je n’y étais pas. Je me trouvais chez ces pauvres dames Mutti, et, même sans cela, je n’aurais pas eu le courage d’assister à des réjouissances, quand le cadavre de notre regrettable Rosini était encore chaud. La cérémonie de ses funérailles a succédé immédiatement à la joyeuse entrée de l’archevêque : il y a maintenant une tombe de plus dans ce Campo Santo pour lequel il avait un si grand respect. Pardonnezmoi, chère Madame, je ne vous parle que de choses tristes : j’aurais bien dû faire le contraire. »

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