‹ Rosa Ferrucci sa vie et ses lettres publieesChapitre 2 sur 20 · XV · texte numérisé non relu

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sais quelle expérience qui se croit sage et n 'est que superficielle , vous travaille ç à rabattre cette aile inquiète et à ramener cet esprit qui s’élance aux étroites limites de ce que vous nomme\ la vie pratique! Soit, si vous le voule\, puisque après tout, la chose dépend de vous; mais au moins vous ne refuserez pas de connaître les suites d’une conduite si arrêtée .

D’abord vous refuse { une grande joie à cette enfant, que vous aime- cependant et dont vous cherche ^ le bonheur ; oui, une grande joie. On assure que les anciens * — ils avaient un sens poétique merveilleux et comme une intuition naturelle de tous les symboles! — témoignaient une vive allégresse et battaient des mains quand on apportait les flambeaux qui devaient éclairer et réjouir leurs festins : Salve lux ! salve lux ! Il se passe quelque chose de semblable en ces jeunes âmes aussitôt qu on ouvre largement la vie devant elles. Elles croient sortir d’épaisses ténèbres et saluent avec admiration la lumière qui leur est montrée. Tout prend à leurs yeux un nouvel aspect. En même temps qu elles pénètrent mieux les beautés et les harmonies de notre terre, elles se prennent à la considérer comme le théâtre de notre activité, comme le lieu à la fois dou-

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loureux et glorieux de nos agitations et de nos espérances. L’âme humaine leur apparaît en quelque sorte pour la première fois; il leur semble que, étrangères jusque-là che\ elles-mêmes , elles commencent seulement à découvrir cette sensibilité si intime et si délicate, cette intelligence capable de s'élever jusqu 'au ciel et d’entrer en société avec Dieu, ce cœur que Notre-Seigneur appelait un bon trésor et qui, en effet, suffirait à tout embellir et à tout transfigurer. Se connaissant mieux, elles trouvent plus de facilité à pénétrer che; les autres, et aussitôt elles goûtent combien vrai est le mot de Êossuet, que « le grand plaisir de l'homme est manifestement Fhomme. » Elles accueillent dès lors, elles cherchent tout ce qui leur parle de lui, l’histoire qui raconte ses travaux , la littérature qui s’efforce de le saisir et de le peindre dans toutes ses situations, l'art tout entier qui n 'a de valeur que parce qu’il exprime quelqu’un des côtés de son âme. Par-dessus tout, elles aperçoivent, dans une clarté plus sainte. Dieu très-bon et très-grand, qui, nous ayant faits à son image, n’a jamais voulu nous abandonner, mais nous a toujours accompagnés comme un père accompagne son enfant , ouvrant la main, dit l'Ecri-

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ture, et donnant à chaque génération comme à chaque âme son emploi, sa grandeur et sa bénédiction. Toutes ces révélations qui leur surviennent presque en même temps les enchantent.

« C’est un bonheur, disait Eugénie de Guérin, une surprise comparable à celle du poussin sortant de sa coque! » — « Heure bénie! s’écrie une autre jeune Jille, qui pourrait l’oublier et ne pas se sentir remplie d’une émotion profonde en songeant à tout ce que Dieu nous y accorda ? »

Ces étonnements, ces tressaillements salutaires, il n’y a pas à craindre que votre élève les connaisse jamais. Et ce sera son moindre désavantage. Vous la réserve^ encore à d’inévitables souffrances. « Tout le monde sait, disait Platon, qu’une plante, qu'un animal, qui ne trouve en naissant ni la nourriture, ni la saison, ni le climat qui lui conviennent, se corrompt d'autant plus que sa nature est plus vigoureuse (i). » Les âmes n’échappent pas à cette loi. Elles ont besoin d’être nourries, et les meilleures s’agitent étrangement quand l’aliment qu 'on leur accorde est pauvre et insuffisant . On dirait qu’on retrouve en elles cette horreur du vide qu on a si longtemps attribuée

(i) République, l. vt.

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à la nature. Elles se travaillent et sont sans repos, parce que leurs facultés , éveillées par le progrès des ans, n’ont point rencontré leur objet et que tout en elles attend, quoi ? elles ne le savent guère, mais assurément un progrès qui ne leur est pas donné et qui pourtant importerait à leur apaisement. De là de vagues aspirations , des curiosités souvent déréglées et malsaines , une agitation sans terme et sans but, quelque chose d’incertain et d’inquiet, enfin presque toujours un découragement profond qui leur rend pesante une vie qui n’a pas trouvé toutes ses ressources. Suites déplorables de votre pusillanimité! vous n’ave% pas voulu d’éducation supérieure pour ces pauvres enfants , vous ave~ redouté l’idéal pour leur forte jeunesse, l'idéal qui est saint, qui grandit et qui élève, qui s’accommode, au besoin, avec les plus humbles obligations de la vie : du même coup, et par une sorte de fatalité à laquelle il y en a bien peu qui échappent, vous les ave\ livrées au rêve qui est creux par nature, dégoûte du présent, entraine vers un avenir impossible et prépare les déceptions les plus amères.

A qui ne serait pas encore convaincu et continuerait à craindre une initiation trop peu dis-

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crête, il faudrait présenter Mademoiselle Fer rucci comme un engageant exemple. A six ans elle lisait l’italien, le français, l’allemand. Plus tard elle étendit encore cette cowtaissance des langues. Elle lisait dans les textes originaux Virgile, Cicéron, Tacite, et, parmi les modernes, Bossuet, son m'ai maître, dit Madame Ferrucci, Bourdaloue , Fénelon et Fleury. Après Dante, quelle avait appris par cœur, ses poêles préférés étaient Schiller, Milton et Klopstock. Elle aimait l’histoire et se plongeait avec délices dans les vieux annalistes de l’Italie. Enfin elle-même avait commencé décrire. Voilà, n estil pas vrai, tout ce qui vous effrayait, un besoin de connaître qui semble aller jusqu’à l’avidité, des lectures qui s’entassent et s’accumulent, une grande partie de l’âme et de la vie consacrée aux choses de l’esprit et de l’art. Est-ce que tout cela n’aura pas de funestes conséquences ? Cette enfant ne sera-t-elle pas enivrée? Saurat-elle longtemps se préserver de l’insupportable arrogance du pédantisme? Ouvre* sa vie plutôt, et juge y vous-même. Quelle simplicité ! quelle discrétion, ou mieux, pour parler comme Fénelon, quelle pudeur sur la science ! quel goût de la vie ordinaire et domestique ! quel éloigne-

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