‹ Rosa mysticaChapitre 22 sur 24 · L ATLANTIDE. I · texte numérisé non relu

L ATLANTIDE. I

Cependant, par delà ces monstrueux décombres Que, sous mille pieds d'eau, tu vois se dessiner, O mon Âme, entends-tu?... Du fond des lointains sombres^ De prophétiques Voix semblent vaticiner :

— « Ainsi les continents, les villes séculaires, « Les grands monts hérissas de sapins et d'orgueil, « L'homme et ses passions, le monde et ses colères, « — Cadavres disloqués et mûrs pour le cercueil,

(( Gigantesques amas sans nom, épaves mornes —

(( S'engloutiront un jour, (tout étant accompli,)

(( Sous les flots ténébreux d'une autre mer sans bornes

« Et plus profonde encor — qui s'appelle I'oubli !

N Alors, exécutant la suprême sentence, « L'ombrCi comme un déluge, envahira les cieux; « Et tout bruit s'éteindra, comme toute existence, « Dans le néant obscur, vaste et silencieux. » —

Jttia i884«

%êve royal

%A %Andrè Tulpain,

KJ n soir d'été, Louis, quatorzième du nom^

Par la grâce de Dieu, roi de France — chaînon

Éclatant et massif en la chaîne ancienne

Des princes très chrétiens de la Gaule chrétienne —

Louis-le-Grand rêvait : Son regard anxieux

Errait — voguant comme un navire, dans les cieux. -

D'émoi surnaturel frissonnant jusqu'aux moelles,

Il voyait resplendir, en place des étoiles.

Des lys d*or, usurpant leur splendeur, (comme si.

Respectueux vassal se rendant à merci.

302 RElilEMBER.

Le sombre azur nocturne arborait la livrée

Royale — et que Louis eût conquis TEmpyrée.)

Rêve de gloire édos dans le ciel bleu foncé 1

En caractères d*or Rêve là-haut tracé !...

— Tel, aux abois des chiens, un chevreuil s'eiFarouche,

Le roi tremblait, pourtant 1 . . .

Le souffle d'une bouche Invisible courut, froid, par le firmament.

Où pâlirent les fleurs de lys soudainement, Comme on voit vaciller, vers la fin des orgies, (Quand passe un courant d'air,) la flamme des bougies. Puis les corolles d'or, une à une tombant.

Firent chacune au ciel son sillage flambant, Et neigèrent, durant des heures, dans l'abîme : Et l'espace s'emplit d'un silence sublime.

Le ciel devint lugubre ainsi qu'un souterrain, Et ténébreux comme un caveau. — Le Souverain, Crispant à ses cheveux hérissés ses doigts roides^

RÊVE ROYAL. ÎO^

Sentit, le long des mains, suer des gouttes froides : Dans le mystère et dans l'horreur pétrifié,

Il s'affaissa : hagard, blême, terrifié.

Et puis, il plut du sang. — Et puis, comme une aurore, Dans Tombre, un gigantesque arc-en-ciel tricolore Se dessina, blanc, rouge et bleu cuivreux. — Le roi, Écarquillant des yeux révulsés par l'efproi, Vit un aigle voler, sinistre oiseau rapace.

Et planer en criant au milieu de l'espace ; A ses serres d'airain pendait un écusson :

Louis-le-Grand sentit se répandre un frisson, — Torrent glacé le long de sa chair glaciale :

Ce n'était point l'écu de la race royale I

Octobre 1883.

Ti^ine hantée

J iA roche à pic surplombe, où s'érige un manc Colossal, envahi sous la ronce et les lierres. Les créneaux disloqués, en granit roux et noir, Ont subi l'assaut lent des mousses printanières.

20S EAUX-FORTES ET FASTEtS.

Parmi les tours, surgit au r^ard du passant Le donjon — le spectral donjon — - évocatoire De ces temps dont la fauve et lamentable histoire Se lit au long des murs, écrite avec du sang.

Vers le sommet, la vieille horloge — remontée Des mains de ceux par qui la ruine est hantée — Tinte, et grince en tintant, sur un mode Infernal.

Des cris confus, la nuit, montent des oubliettes D'où Ton voit émaner, jusqu'au jour matinal, Un reflet de fournaise, à la voix des chouettes.

Juillet 1884.

Coin d'oAlger

xA Charles 'Buet.

J^'azur incandescent vibre et pèse en silence

Sur Alger. — Les grands quais sont déserts. — Dans le port.

Une forêt de mâts inégaux se balance,

Indolente, au roulis des flots crépitant d'or.

Le soleil fait pleuvoir à pic, sur les mosquées,

Avec sa fureur blanche, un calme assoupissant,

Et les hauts minarets dont elles sont flanquées Portent jusques au ciel leur faste éblouissant.

Mais plus loin, dans la rue étroite et mal bâtie Qui grimpe en escalier de maison en maison, Sous une porte basse où Tombre s'est blottie, Un visage fané fleure U trahison :

Un maure est accroupi, patelin et qui semble Scruter Tâpre ruelle avec Toeil d'un busard.

Tandis que, devers lui, ses trois filles ensemble Provoquent, en chantant, aux amours de hasard.

— Tremble, étranger, qui pénétrant au vil repaire. Viens vautrer ton désir sur la natte d'alfa ! Crains, dans Tombre sanglante et mai hospitalière. L'éclair du yatagan caché sous un sopha !

L'attraction des yeux de bistre te fascine,

— Noirs diamants de flamme au fond du réduit noir Mais le Vice et le Meurtre ont un même terroir,

£t la chatte grivoise a la griffe assassine !

Septembre 1884.

Impression de souvenir

(spleen)

J. EL soir^ la pleine lune élargissait dans l'ombre Son orbe pâle et doux. — Les vieux sapins vert-sombre Tamisaient sur le sol des rêves lumineux; Et, sur leurs troncs roidis tout bossues de nœuds, Les saules nus sentaient courir et se répandre Un frisson de lueur vague, laiteuse et tendre, Quelque chose comme un baiser venu d'en haut. — La Seille serpentait dans les fleurs, et son eau Qu'un reflet gris-d'acier trahissait très profonde, Semblait ridée au souffle errant d'un autre monde.

Un calme suggestif planait sur ce décor....

Oh! cette nuit d'été, je la revois encor ;

Mais les temps sont si loin, où, dans les prés nocturnes,

J'égarais la lenteur de mes pas taciturnes I

Il est si loin de moi, le désir obsédant

D'errer jusqu'au matin dans l'herbe — cependant

Que tout dort alentour!... — La Lune et sa magie

N'évoquent plus en moi d'ardente nostalgie...

Ton charme despotique a perdu son pouvoir.

Nuit sereine — et ta voix ne sait plus m'émouvoir. Ta voix molle et qui pleure, ivre de nonchalance. Ta belle voix de blanc mystère et de silence 1

Octobre 1884.

Eff'et de soir

JLfA lune^ en un brouillard laiteux comme une opale, Se fond, blanche. — Alentour, lumineusement pâle, Vert lumineusement, trouble et mystérieux.

L'immense firmament nocturne ouvre les yeux.

Du Grand Tout immobile un silence mystique Semble sortir et s'élever: large cantique Qui se tait! Hymne saint des mondes recueillis I... Nous écoutons parfois cet hymne, enorgueillis D'entendre la parole éloquente des choses...

Et tel, lorsque sourit sur tes lèvres mi-closes

Un silence, Très Chère, eh bien I je le comprends ;

Tu ne dis rien, mais tes grands yeux sont transparents, -

Et dans le calme alanguissant que je respire,

— Doux comme un crépuscule — à vivre en ton empire,

Je me crois transporté sous un vert firmament

Vespéral, où Phœbé met son enchantement.

Février 1884.

La éMélancolie

%A Jean toréas.

u R le parvis de mosaïque, où des opales S'animent, par instants, d'un vague et doux regard, Eparses dans Tazur des turquoises très pâles, — La Fée est descendue en robe de brocart.

Ses blonds cheveux, cendrés d'argent, sont avec art Réfrénés par un peigne où des perles royales Fleurissent; — et, là-haut, les étoiles rivales Scintillent, et la Lune est à son premier quart.

C'est ici que^ foulant des gemmes constellées. Sur un trône — parmi ses âmes-sœurs voilées, Pour rêver, chaque nuit, Elle se vient asseoir.

Sans causes, jusqu'à l'aube, en silence Elle pleure. Si belle, qu'on se sent languir, rien qu'à la voir. D'un poison savoureux — et dont il faut qu'on meure I

Août 1884.

Une Grisette

%A Oscar V^étinter,

Hlle est toute petite, et si mignonne!... Et frêle Comme un lys maladif en un jardin d'hiver, Mais un lys aux senteurs d'ambre et de vétyver. Sa voix vibre et pénètre — amoureusement grêle.

Vous captivant par son franc-parler, tout d'abord, La pâlote, rieuse et maligne coquette.

Est parfois de galante et facile conquête, Mais cela par caprice — et jamais pour de l'or.

2l8 EAUX-FORTES ET PASTELS.

Une badine en main, notre petite fée,

Se cambrant en sa robe ample et très étoffée^

DéchiiFre un madrigal subtil en quatre vers.

Sectatrice, à Paris, des mœurs orientales,

Elle raffole, par un contraste pervers,

De la causette mièvre — et des amours brutales.

Une zMendiante

ENDiANTE pâlote au minois de gamin, Maigre enfant si câline à tous, enfant si pleine De nonchaloir, avec tes yeux de porcelaine Riant sous leurs longs cils, sans souci de demain, -

N'as-tu pas^ en tous lieux tendant à tous la main, Laissé, (comme un mouton perdu sa blanche laine,) Les lambeaux de ta jupe aux buissons de la plaine, Le duvet de ta joue aux baisers du chemin >

N'importe!... Tu parais, dans ta beauté gracile, La Vénus en haillons des campagnes — facile Au rire d'or, au somme en plein air, à l'amour I...

— Eh, Toînon, voudrais- tu de l'empire du monde,

S'il te fallait quitter — fût-ce un mois, fût-ce un jour ! —

Ta vie au blond soleil, quêteuse et vagabonde }

'Bc4LLc4VE VU fOVR^ ET VE Lq4 ^K^IT

ballade du Jour et de la t^Qiit

hssORà V

'OS VOIX argentines.

Cloches folles ! Sonnez Matines Aurore, donne aux églantines De ta couleur 1 —

Éveillez^ brises matinales.

Les fraîches ardeurs virginales :

Amour, mène tes bacchanales Sur l'herbe en fleur I

Avril : Sursum corda I foin des vertus banales, Et claquent nos baisers jusqu'à la Chandeleur !

Dans l'arbre, l'arbuste et la plante Le vent du soir pleure à voix lente 11 fait crier la croix tremblante

Sur les tombeaux, Et loin du clocher, silhouette Dans l'ombre que leur vol fouette.

L' Angélus fait fuir la chouette

Et les corbeaux;

BALLADE DU. JOUR ET DE LA NUIT. 22f:

Et, du cri de Torfraie au chant de Talouette, Cadavres, vous mordez vos linceuls en lambeaux

Midi I — Sous le soleil tornde Le pré fume ; la roche aride Se fendille ; — pas une ride

Sur l'étang bleu ; Et, de la plaine aromatique, Monte, monte, comme un cantique, Une tiède senteur rustique

Vers Tastre-dieu I

Votre âme s'évapore ainsi, glèbe mystique, Par la bouche des fleurs, au firmament de feu!

Minuit! Douze coups. Vigilance I Tout est noir. L'effroi se balance Sur ses deux ailes : — le silence,

L'obscurité; — L'œil des hiboux s'allume, rouge^ Dans le pin ténébreux, et bouge ; Telle on voit poindre dans un bouge

Une clarté,

Tandis que l'assassin, aux regards de sa gouge. Retire du cadavre un fer ensanglanté I

Le soleil disparaît : Lassée, L'âme où geint la peine amassée

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