BALLADE DU JOUR ET DE LA NUIT
Se sent à jamais fiancée
Au sombre ennui; Tandis que les voix de la terre Semblent s'apaiser et se taire.
Le ciel pâle s'ouvre au mystère
Lourd de la nuit;
Et l'esprit sans ressort, inerte et solitaire,
Sombre, comme un navire, au gouffre où rien ne luit.
O le MATINAL crépuscule!
L'ange du cauchemar recule.
Et l'obsession ridicule S'évanouit ;
Et voici l' Angélus qui rinte, Et le mur d*ombre qui se teinte, Où l'aube claire d'hyacinthe S'épanouit;
Et, dans le chandelier de la terreur éteinte, La gloire du matin flambe — et se réjouit!
Décembre 1883.
HTiMU^E q4 CVEÈLE
Hymjie à Cybilc
%A Henry 'Beauclair,
\^ notre aïeule à tous, si robuste et si belle,
O toi, ma jeune Rhée ou ma vieille Cybèle,
Ou ma toute puissante et féconde Maîa !
Oh 1 quel que soit ton nom, reine de l'Abondance !
Vénérable matrice où germe TExistencel
Mère du peuplier et du camellia ;
Mère du puceron et du fleuve superbe ; Mère de l'homme intelligent — et du brin d'herbe^ Mère de la Pensée et mère de rAmourl...
Nourrice intarissable aux cent mamelles pleines, Grâce à qui nous voyons les montagnes, les plaines Se vêtir ' de splendeur à la clarté du jour !
Toi que j'aime et vénère ainsi qu'une déesse. Permets-moi d'exalter ton faste auguste I — Laisse Un de tes petits fils épandre tout son cœur En stances de lumière, en poëmes mystiques.
Sur ton autel de roche où les peuples antiques Faisaient tomber un bouc sous le couteau vainqueur !
Je n'immolerai pas, ô Nature sacrée.
De génisse au poil blanc : La Puissance qui crée
I Vesta.
HYMNE A CYBËLE. 2)3
Ne se réjouit point d*un flot de sang versé ; Mais artiste elle-même en vastes symphonies, Se plait au rhythme pur, aux grandes harmonies, A l'hymne doux et fier, savamment cadencé...
Depuis que de mille ans, Terre génératrice, Gorgée abondamment de sève créatrice.
Vagues-tu sans repos par l'espace profond ?
Sous les flèches d'Erôs, depuis combien d'années Nourris-tu sur ton sein des races condamnées Au stérile labeur, comme à l'amour fécond?...
Ton fils infortuné, vers soixante ans, succombe A la tâche, et trébuche au tertre de sa tombe, Les reins las ou rompus, le front jaune ou ridé ; Toi, toujours aussi jeune et toujours aussi belle,
Sous ton grand manteau vert, tu semblés immortelle. Et top flanc, sans fatigue, est toujours fécondé !
— Mais, ô Maia^ pardonne à ton enfant d'une heure» Si parfois il s'alarme, et, devant qu'il ne meure. Fait vibrer jusqu'à toi son concert de sanglots ; Quand le travail le brise, ou que le spleen l'obsède, Il appelle à grand cris la Nourrice à son aide. Et vers elle ses pleurs roulent comme des flots :
Tu lui réponds alors, ô douce, ô tendre mère :
— « Pourquoi noyer ton cœur dans la détresse amère } « De mon calme fleuri contemple la splendeur !
« Vois mes lacs bleus! Vois mon ciel bleu ! Vois mes mers veri « Les routes du bonheur, mon fils, te sont ouvertes : « Deviens farouche et grand en voyant ma grandeur I
« Sous la voûte de mes forêts silencieuses
M Perds-toi 1 Je sais guérir les âmes soucieuses...
HYMNE A CYBËLE. 23f
« Et si, mon pauvre enfant, tu meurs inconsolé, <c Je t'ouvrirai mon sein, où, dans ma paix sereine « Tu dormiras, — où ma Majesté souveraine « Drapera d'un linceul ton corps inviolé ! »
Donc, c'est pour ta bonté, Nature, que je t'aime ! Louange à toi, Maîa protectrice 1 — Anathème Sur qui n'applaudit point à ton règne éternel 1 Reçois mon humble encens!... Moi, frêle créature, Je t'admire et t'adore, et bénis, ô Nature, Ton âme harmonieuse et ton cœur maternel I
Mai 1884.
HEV
Lied
%A Gaston 'Duhreuilb,
I la voix du vent, voyageur frivole, Dans les peupliers chante tristement.
C'est que l'hirondelle au midi s'envole.
— Si tant de sanglots vers le firmament Montent aujourd'hui du seuil domestique Où la mère prie et pleure à genoux, C'est qu'un fils ingrat part du toit rustique.
— Imprudent oiseau, te reverrons-nous?...
La bise est amère — et l'aïeule est triste.
— Enfant qui partez seul, à l'improviste, Des lointains pays nous reviendrez-vous >.
Morne est la forêt; morne est la demeure La bise gémit — et la mère pleure.
co:Kco'Rj)c/i:KCE
Concordance
RÈs du houx gigantesque une caverne baille.
Du lierre enchevêtré se tord, capricieux, Au granit dont surgit la massive muraille. — La roche est grise; l'antre est noir — et dans les cieux
Jaspés de violet, d'outremer et de brique.
Le grand soleil couchant ruisselle en fleuves d'or Qui flamboie et rougeoie — ainsi qu'en la fabrique • La fonte coule, ignée, en pétillant encor.
244 PETITS POEiies.
Un grondement s'épand, sourd et lent, par l'espace, Et l'atmosphère pèse, où nul souffle ne court. Parfois, un corbeau noir, qui semble effaré, passe. Et, sans pousser un cri, bat lourdement l'air lourd.
Tel un orage aussi gronde au ciel de mon âme : L'astre qui rayonnait s'effondre à l'horizon, Et l'attristé reflet de sa mourante flamme Baise en vain ma blessure âpre à la guérîson.
L'Inconnu creuse en moi sa béante caverne.
Et le MAL d'exister, sous un astre inclément. Verse — échanson cruel — les affres de TAverne Dans l'urne de mon cœur, courageux vainement I
Lc4 SEl?^E Cc4L0^7^lÊE
La Seine calomniée
Et tu coules toujours, Seine, et tout en rampant, Tu traînes dans Paris ton corps de vieux serpent. De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres !
Paul Verlaine, Poèmes saturniens.
La Seine est Tégoût le plus sordide de Paris.
kA Joseph Caraguel,
E me suis dit, (voyant la Seine Rouler sous les ponls ses flots verts,
Calme, à travers Tes détritus, cité malsaine,) Que les poëtes, en leurs chants.
Sont bien méchants !
Laisse gronder la calomnie, O fleuve I Si, dans ton miroir
On a pu voir Les hideurs et la vilenie Que reflète, avec un sanglot.
Ton trbte flot;
O tombe errante, es-tu complice.
Quand, sous un ciel noir, l'assassin
Rougit ton sein, Et, narguant Tafire du supplice, Jette sa victime au courant
Qui fiiit, pleurant?...
Moi, je te sais innocent. Fleuve l Prolonge ton murmure amer Jusqu'à la mer 1