LE CURÉ DE VILLAGE
Mais son œil de vieillard, qui sourit et pardonne, Dit une âme candide, aime, et que rien n'étonne ; Et pour ce villageois j'éprouve un respect tel
Que mon cœur se réchauffe à sa rude parole.
Et que je pense voir, lorsqu'il monte à l'autel. Autour de son front blanc frissonner l'auréole I
Avril 1884.
Trocession rustique
%A Félix Fénéon,
LjES blés superbement jaunes roulent des ondes
Où pétille, au soleil, de Tor incandescent,
Et les coquelicots à la lèvre de sang
Lancent au ciel le doux baiser des moissons blondes.
Le prêtre à blancs cheveux, qui porte Tostensoir Sous le dais éclatant marche, tète baissée.
La foule en blouse bleue est après lui massée ; Devant lui, des bambins balancent Tencensoir.
PROCESSION RUSTIQUE. 8l
L'on prend, sur le coteau, le sentier qui serpente :
Parmi les liserons à la tige rampante,
Le jeune instituteur chape marche en chausson^
Mêlant aux fausses voix sa voix fausse et hardie. Mais^ (comme tous les cœurs chantent à J'unisson,) C'est — malgré tout — une adorable mélodie .
Mars 1884.
Anatxh
Proaiet aux pi^-sass iscos U2 "cca* suc«
Un i-ol Je sar^crjîets s*êcirrllle dans Vùr ; Pesante, à travers charaps se m:nc !a charme. Et la faux, dans les prés, met son bleuâtre éclair.
Le hameau presque vide est sins bruit. — Dans la rue. Seuls, deux bambins crottés, qui trottent en riant. Tirent, à bras tendus, sur un poulain qui rue.
ANAFXH. 83
Une vieille, au sortir de Téglise — priant Avec ferveur — sur les tertres du cimetière Trace un signe de croix, d'un geste défaillant.
Tandis que, sur le sol de la verte clairière, (Cette oasis des bois,) et sur les bruns guérets, Et par les sillons d'or, sous la chaude lumière,
Le chœur s'épanouit des amoureux discrets ; Et que les doux soupirs, oiseaux nés de l'ivresse, Voltigent, envolés des champs et des forêts ;
Voici sur le sentier que s'avance, en détresse, Comme si contre un ange il luttait corps à corps, Un prêtre, chancelant au spasme qui l'oppresse :
Son front porte le sceau d'héroïques efforts ; Ses reins sont faits à la morsure du cilice Qui de la chair rebelle amortit les transports.
— Va ! tu n'as pas dompté l'Esprit de la malice, Et, dans le langoureux effluve des halliers, Le Tentateur insinuant vers toi se glisse l
Le troublant souvenir de tes amours premiers,
(Idylle évaporée au coeur de la fillette.
Mais qui parfume encor les chemins coutumiers,)
S*éveille, Oint du Seigneur, en ton âme inquiète !
N'avais-tu pas seize ans, quand l'Amour t'entraîna
Palpitant, en sa ronde folle > A toi l'enfant aimée à merci se donna...
L'oiseau se pose — et puis s'envole.
ANArXH. SÇ
Ayant vu tournoyer un Serment éternel Dans le tourbillon des chimères,
Plein de l'inanité de ton rêve charnel, Tu pleuras des larmes a mères.
Lors, auscultant ton cœur altéré d'infini,
^ Ton cœur par la trahison vide, Tu pris un rameau vert avant Pâques bénit.
Pour y coller ta lèvre avide ;
Et, dans l'apaisement universel du soir
Qui fait un cantique d'un râle, Tu t'en fus à la ville, et triste, allas t'asseoir
Dans la nef d'une cathédrale.
Là, de plus près, on sent la majesté de Dieu
Planer, énorme, sur la foule ; Un brouillard de benjoin, très suave et très bleu,
Entre les vastes piliers roule.
Le vitrail ogival, poignardé de soleil,
Saigne sur les dalles obscures, Et le rayon pourpré frappe d*un clair vermeil
L'argent et l'or des ciselures.
La lueur carminée et les arômes fins,
L'éclat des gemmes enchâssées De vague effroi mystique et de charmes divins
Baignent les cœurs et les pensées ;
L'extase s'élargit... Un concert enchanteur, Souffle d'orgues mélancoliques,
Hausse l'âme éperdue aux pieds du Créateur, Au son des harpes angéliques.
Pour verser en son sein tes tendresses, (au lieu
De choisir une fille d'Eve), Ta belle âme trop pleine eut bientôt choisi Dieu,
Jeune homme déçu d'un doux rêve.
ANAFXH. 87
Loin du clocher natal, et des merles siffleurs
Qui ne veulent pas qu'on oublie, Loin des bois, loin des prés, loin des sentiers en fleurs
Où se promenait ta folie,
Prenant le deuil austère et saint, pour expier Ce crime : — avoir bu le calice
Que repoussait Jésus tremblant, sous l'olivier —
La coupe amère du supplice,
Aux genoux d'un vieillard qui posa sur ton front
Son doigt étoile d'émeraude.
Tu renias, saignant encore sous l'affront,
La volupté fertile en fraude.
Sacré prêtre, nanti d'un triple bouclier
De foi, d'amour et d'espérance.
Tu t'en revins, sans peur, au hameau familier.
Berceau fleuri de ta souffrance.
— Ta vieille passion dans la campagne dort,
Et ton dédain la sollicite...
— Elle est morte. — Imprudent I crains d'éveiller un mort :
Quelquefois un mort ressuscite !
L*Été, dans les forêts vertes, fait bouillonner L*intarissable flot de la sève féconde, Et, dans le cœur de tout mortel, tourbillonner L'Amour, qui repeuple le monde.
Comme il faut, (car tels sont les destins malfaisants,) Que les races sans fin boivent la vie amère, L'impérissable Erôs fait jaillir, tous les ans, L'Éternité de l'Éphémère !
Décembre 1885.
Dans VÊglise
E clair soleil paraît. — Soudain, des pierreries Semblent éclore à tout vitrail, comme des fleurs, Et des rayons follets de toutes les couleurs Voltigent sur les murs et sur les draperies.
Le blanc mat des piliers massifs, des galeries Et des dalles s'éclaire, où — parmi les pâleurs — Flambent des trèfles : bleus, roses.... — ensorceleurs ! Ce ne sont que bouquets de lumières fleuries.
Parfois je m'imagine, en l'église rêvant,
Que les Esprits des Chrétiens morts, (qu'un léger vent
Matinal — comme un vol de sansonnets — apporte,)
Disperses dans la nef, chacun de son côté, Perchent sur l'orgue, ou sur l'autel, ou sur la porte. Pour chanter à mes yeux leurs hymnes de clarté !
Avril 1884.
Hymne intime
ANS l'appel de la cloche au matin, le dimanche ;
Dans l'angélus lointain du soir ; Dans le port des enfants de chœur en robe blanche,
Qui vont^ balançant l'encensoir ; Dans l'ample voix de l'orgue, et dans l'apothéose
Du clocher sur le couchant d'or ; Dans l'énervant parfum de l'encens ; dans la pose
D'un vieux prêtre au chevet d'un mort ;
Dans la procession où la foule massée Va, lente, et psalmodie en chœur ;
— Dans tout cela, je sens s'abîmer ma pensée ' Tout attendrie à contre-cœur :
iir, frissonnant plus fort de mon trouble mystique. Je me demande avec émoi
D*QÙ sort rinvolontaire et superbe cantique Qui vibre et chante au fond de moi I
Juillet 1884.
FLEURS D'OUBLI
FLEURS D'OUBLI
U^otre-'Dame d'Oubli
E au Cïlme front, Notre-Dame d'Oubli, Douce est votre voix qui berce, aux jours néfastes, En de bleus sommeils, l'infortuné pâli :
Pour son pauvre cœur, d'amertume rempli.
Douce est votre voix, et doux sont vos yeux chastes, Vierge au calme front, Notre-Dame d'Oubli I
96 FLEURS d'oubli.
Quand tout nous abandonne. Prenez pitié de nous :
Nous tombons, ô Madone, A vos genoux !
Votre main d'albâtre, ô Mère généreuse.
Tient le calice où dort la Sérénité,
Philtre ensorceleur des cerveaux, où se creuse
La tombe du Spleen et de TAnxiété...
— Posez sur le front du poëte attristé
Votre main d'albâtre, ô mère généreuse!
A vos genoux Nous tombons, ô Madone!
Prenez pitié de nous Quand tout nous abandonne!
NOTRE-DAME d'oUBLI. 97
Le Déshérité vous allume un autel
En son pauvre cœur, d'apaisement avide.
A tous souvenirs votre culte est mortel ;
L'homme sait cela ; mais son amour est tel
Qu'en son pauvre cœur, désormais morne et vide,
Le Déshérité vous allume un autel.
Quand tout nous abandonne, Prenez pitié de nous :
Nous tombons, ô Madone, A vos genoux I
Vous ouvrez encor le Refuge suprême
A noire Esprit las, atone ou harassé ;
Et mieux que le prêtre, à l'onction-extrême,
genre " CIn.
Le tSMarhre
Oh ! sous le scdcil l'es sépulcres
S[ue
C'est U votre rictus, ^ Qui montrex la hideor
dents «>E G.
^ !> I S que la Nature impassible et sacrée ■»n caJme béni sur Thorreur des tombeaux,
la chair humaine éparse par lambeaux rOubJi fleurir avec la centaurée;
fosse récente, (oh ! le marbre insolent »1 d'étaler sa candeur ironique I...) le lugubrement sacrilège et cynique, éclater de rire un grand sépulcre blanc.
lOO FLEURS D*OUBLl.
Moi qui veux, pour les deuils, de compactes ténèbres. Et les apaisements de Téternel Oubli, Je m'alarme de voir le marbre blanc poli> Railler la Majesté des demeures funèbres.
Octobre 1883.
Les Fleurs vénéneuses
Il É F A s T E s végétaux au port majestueux, Vos graines ont germé par une nuit maudite, Sous Toeil d'un astre fauve, hostile et monstrueux.
Vos noms même, suspects au sage qui médite, Furent bannis du Verbe, en ces temps anciens Où savoir vos vertus était chose interdite.
Des Sagas de Colchide et des Égyptiens Cueillaient, lors, sous Teffroi de la lune sanglante, Votre racine, chère aux seuls magiciens.
102 FLEURS D*OUBLI
Qui, mariant la Sève acerbe d'une plante Avec la lymphe morte extraite des os blancs, Sous l'incantation modulée à voix lente,
Distillaient, vers minuit, ces philtres accablants Par quoi la chasteté des vierges de la Grèce Croulait, offrant à nu le trésor des beaux flancs.
Les hommes, ballottés au vent de la détresse.
Sur l'océan du Spleen — en tous temps, en tous lieux —
Fleurs fatales, ont bu votre suc, dont l'ivresse
Les a guidés au port du trépas glorieux !...
Ceux-là vous ont chéris, (O dictâmes tragiques). Que gorgeait le dédain des hommes et des dieux. —
Mais Nous, qui redoutons les Puissances magiques Et l'occulte Science, et l'Ombre, et la Fureur De vos effluves noirs puissamment léthargiques,
Nous ne parlons de vous qu'en frissonnant d'horreur !