‹ Rosa, ou, L'héroïne filialeChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Rosa entre au service du concierge de Fichtenbourg.

Le samedi suivant, fixé pour le départ de Rosa , fut un jour de tristesse pour tous les habitans de la maison. 11 parut bien dur à la pauvre fille d'abandonner ces braves gens qui lui étaient si attachés, et de s'acheminer vers le château de l'impitoyable Kullerich , dont le seul nom la faisait trembler. Elle savait bien aussi que le service dont elle allait être chargée ne serait pas facile ; mais elle était soutenue par sa confiance en Dieu, et par son amour pour son père. Le brave Burkhards et son excellente femme accompagnèrent Rosa jusqu'au bout de la forêt; puis lui dirent adieu en la couvrant de leurs larmes, et l'accompagnant de leurs pieuses bénédictions. Mais Agnès, qui s'était chargée de porter son paquet de voyage,

alla avec elle jusqu'à la porte du logement du concierge de Fichtenbourg.

La femme de celui-ci leur fit à toutes les deux l'accueil le plus gracieux. « Voilà qui est bien , dit-elle à Rosa , d'être ainsi de parole ! asseyez-vous l'une et l'autre ; je vais avoir le plaisir de vous régaler. » Rosa découvrit le petit panier qu'elle portait au bras, et présenta à la femme du concierge , comme un cadeau qu'elle était chargée de lui faire , quelques rouleaux du chanvre le plus fin. Cette attention fit le meilleur effet du monde. « Voilà ce que j'appelle savoir vivre, dit-elle; allons, ça ira bien! » Rosa avait aussi apporté toutes sortes de fruits pour les enfans,qui les reçurent avec grande joie.

Après leur repas, Agnès prit, avec une grande affliction , congé de Rosa. « Allons, allons , lui dit la femme du concierge , ne pleure donc pas tant ; ne peux-tu pas revenir nous voir toutes les fois qu'il te plaira? Je serai toujours charmée de te revoir; et si tu veux m'apporter chaque fois de ces bons champignons; j'en serai encore plus

— 9o — contente, et tuseras toujours, par-dessus le marché, bien payée de ta peine. > Agnès lui promit de revenir souvent , et sortit en sanglotant. La pauvre Rosa se voyait maintenant séparée de tous ses bons amis , dans un château ennemi, comme si elle eût été toute seule au monde.

Après qu'Agnès fut partie, la femme du concierge se mit dans un grand fauteuil près du fourneau , prit un air encore plus important que de coutume ; puis, montrant à Rosa un endroit de la chambre , elle lui dit : « Rosa, mets-toi là, j'ai quelques instructions à te donner; fais-y bien attention.

j Je sais bien que Ton dit partout qu'il est impossible de rester avec moi; que je suis trop vive , trop emportée , et que , dans cinq années de temps j'ai eu vingt filles à mon service ; voilà ce qu'on dit dans tous les environs. Mais on ne dit rien des défauts qu'avait chacune de ces filles : il faut que je me donne le plaisir de te les détailler, j Et puis voilà qu'elle se mit à faire, avec beaucoup de chaleur et de volubilité, la peinture du caractère et des défaut» des

filles qu'elle avait eues successivement à son service. L'une était d'un orgueil insupportable , et ne pouvait souffrir la moindre observation ; l'autre était toujours mécontente, et se plaignait sans cesse de la modicité de ses gages; une autre était fainéante comme une couleuvre ; avec elle, on ne voyait jamais la fin d'aucune besogne; une autre était gourmande, et faisait disparaître toutes les friandises qui restaient sous sa main; celle-ci était d'une malpropreté révoltante ; celle-là d'un désordre qui ne permettait jamais de retrouver les choses dont ou avait besoin. Enfin, la femme du concierge se plaignait de l'indiscrétion des unes, de la curiosité des autres, du mauvais service de toutes. Il lui auraitfallu des heures entières, disait-elle, si elle eût voulu entrer dans des détails sur chacune d'elles.

Rosa n'eut pas de peine à voir qu'il y avait beaucoup d'exagération dans tout cela, et qu'il allait, d'ailleurs, assez mala sa maîtresse de reprocher aux autres d'être bavardes. Elle pensait bien aussi qu'il aurait été juste d'entendre toutes ces filles dont

-Grelle disait tant de mal , ayant de les condamner. Elle se contenta donc de dire qu'une servante qui n'aurait que la moitié de ces torts, méritait toute espèce de Llâme ; et qu'une maîtresse qui attache du prix à la diligence , à la propreté et au bon ordre, ne pouvait en être contente. « Je ferai mon possible , ajouta-t-elle , pour éviter tous ces défauts. ))

Rosa devint , en effet , le modèle le plus parfait d'une bonne et parfaite servante. Elle servit ses maîtres avec un cœur droit, et selon la crainte de Dieu. Son assiduité était infatigable; c'était un plaisir de voir avec quelle ardeur elle se mettait au travail, et comment elle achevait vite et bien tous les ouvrages qu'elle commençait. Jamais il ne fallait rien lui dire deux fois : elle faisait toujours chaque chose en son temps; elle n'attendait jamais qu'on fût obligé de les lui rappeler ; elle voyait elle-même ce qu'il y avait à faire, et souvent son ouvrage se trouvait fait avant qu'on lui eût donné l'ordre de s'en occuper; elle mettait chaque chose à sa place aussitôt qu'elle s'en était

servi. La maison fut tenue par elle dans la plus grande propreté, et elle s'attacha à nettoyer tous les ustensiles jusqu'à ce qu'ils fussent du plus beau brillant, tellement, que tout le monde en admirait la propreté et l'éclat. Ce qui appartenait à ses maîtres lui était plus sacré que ce qui lui appartenait à elle-même : j amais elle ne mangeait la moindre chose à la dérobée. Elle aurait regardé comme un péché de jeter inutilement, soit une simple aiguille, soit quelque chiffon. Sa discrétion était extrême, et jamais elle ne répétait un mot de ce qui se disait ou de ce qui se faisait au logis. Toujours contente de ce qu'on lui donnait , son humeur était égale, et son caractère plein de douceur et d'aménité; enfin, sa modestie était extrême. Lorsque par hasard elle avait commis quelque légère faule, elle l'avouait aussitôt, et en demandait pardon. Si on la grondait injustement , elle avait l'art de se taire à propos ; son silence et son angélique douceur touchaient et apaisaient sa maîtresse irritée, bien plus que tout ce qu'elle aurait pu dire pour sa défense. Celle-ci de-

- 9Y vînt peu à peu elle-même plus douce et plus traitable ; et il arriva , au grand étonnement de son mari, qu'elle passait des journées entières sans s'être mise en colère une seule fois.

Rosa , néanmoins , avait un service trèspénible à faire. Dans les ouvrages délicats de son sexe, elle était d'une grande habileté, surtout pour son âge; mais plusieurs des rudes travaux dont on la chargeait lui étaient entièrement étrangers , et lorsqu'il y en avait plusieurs qu'elle faisait pour la première fois de sa vie , et dont il lui était impossible de se tirer parfaitement , elle avait à essuyer, de la part de sa maîtresse , des injures ou des sobriquets humilians.

Quand elle avait travaillé depuis le matin jusqu'au soir; que, pour prix de ses fatigues, elle avait encore été grondée et malmenée, et que, lasse et triste, elle revenait dans sa chambre à coucher, il lui était doux €t consolant de rester seule encore une demi-heure , livrée à elle-même , et de se plaindre à Dieu de ses souffrances. Souvent elle ouvrait sa fenêtre, élevait vers lesétoi-

les ses yeux mouillés de larmes, se mettait à prier et disait ; « 0 mon Dieu! toutes ces souffrauces , je veux les supporter de tout mon cœur, si, à la fin, celles de mon père pouvaient en être soulagées. »

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