‹ Rosa, ou, L'héroïne filialeChapitre 11 sur 27 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Rosa parvient à voir son père dans le cachot.

Rosa , depuis qu'elle était entrée au ser- TÎce, avait passé de Lien tristes jours, et n'avait pas encore eu l'occasion de pénétrer jusqu'au cachot de son père. Il était Lien douloureux pour elle d'être si près de lui et de ne pas le voir ; néanmoins , un rayon d'espoir s'était , dès le commencement , levé pour elle. Elle avait remarqué que le concierge était , en même temps , gardien du cachot , et qu'il était chargé d'apporter la nourriture aux prisonniers ; de temps en temps, elle le questionnait sur chacun d'eux : elle eut, du moins, le Lonheur d'apprendre que son père vivait encore, et qu'il se portait Lien. Elle priait souvent le concierge de lui faire voir les prisonniers ; mais celui-ci secouait la tête chaque fois qu'elle lui adres-

sait celle demande, en lui disant ; « Il ne faut pas être si curieuse. » Souvent il lui fut impossible de retenir ses larmes , lorsqu'elle voyait Técuelle de terre , la maigre soupe qui, avec le morceau de pain noir et une cruche d'eau, faisait toute la nourriture de son pauvre père. « Hélas ! disait-elle en soupirant, ce que je souffre n'est rien en comparaison de ce qu'il est obligé d'endurer ; puisje , auprès de ses douleurs , regarder pour quelque chose celles que je suis forcée de supporter moi-même ? »

Un soir, lorsque déjà la soupe des détenus était posée sur la planche au moyen de laquelle on la transportait dans le cachot, le concierge dit à Rosa : «Viens cette fois avec moi ; je suis forcé de faire demain un petit voyage pour les affaires de mon maître ; je veux te montrer les cachots , et tu porteras toi-même le repas aux prisonniers ; ma femme répugne à se charger de cette commission. » ïl prit d'une main la planche sur laquelle les écuelles étaient posées, et de l'autre un énorme trousseau de clés, et il s'avança à travers une longue et sombre al-

— 101 ~ lée. Rosa s'attendait bien peu, en ce moment , à revoir son père ; la joie qu'elle en éprouvait était mêlée d'une sorte de frayeur : son émotion était inexprimable ; son cœur battait avec force pendant qu'elle suivait le concierge à travers la sombre allée. Elle reprit bientôt courage , et forma ia ferme résolution de ne point cbercher, en ce moment , à se faire reconnaître de son père ; « car, se disait-elle , si on venait à découvrir que je suis sa fille , on ne me confierait assurément pas la clé de son cacbot. «

Le concierge s'arrêta devant une petite ouverture pratiquée dans une épaisse muraille, et qui avait un petit volet de fer qu'il se mit à ouvrir. Rosa y regarda , toute tremblante, avec la plus vive anxiété. Un liomme , dont les cheveux étaient en désordre , la barbe longue et sale, les regards eifrayans, était étendu dans cet affreux endroit. « Celui-là , dit le concierge , était autrefois un guerrier brave et habile; mais le jeu et le vin l'ont séduit , et d'un noble et courageux guerrier ont fait un vil brigand. Dieu vous garde de partager avec lui la punition qui

Tattend. » 11 lui donna la soupe qui lui était destinée , et referma le volet.

Il ouvrit alors, un peu plus loin, le petit volet d'une autre fenêlre. Rosa aperçut, sous une voûte épaisse et noire , une femme pâle comme la mort, les cheveux épars, les joues enfoncées , et les yeux dans le plus affreux abattement. « Celle-là, dit le concierge, était autrefois une jeune fille belle comme un auge. Que n'a-t-elle aus<ri>gardé l'innocence d'un ange! mais elle eut le malheur de faire de mauvaises liaisons, et, maintenant , elle est sous le poids de l'affreux soupçon d'un parricide ; le désespoir lui fait souvent perdre la raison. Garde-toi d'ouvrir la porte de son cachot! elle pourrait se jeter sur toi et te faire bien du mal.

» Voilà le seul prisonnier, continua-t-il en ouvrant une petite porîe de fer, dont nous pouvons nous approcher sans crainte et sans répugnance. Celui-là, c'est un brave homme, doux, pieux, et la patience même; c'est le chevalier Édelbert de Tannebourg. » Hélas! la pauvre Rosa, toute tremblante , ne l'aurait pas reconnu si on ne lui avait

— lOo — pas dit que c'était lui. Il était pâle, abattu, et portait une longue barbe ; ses habillemens étaient sales et usés. L'infortuné était assis sur un siège de pierre, auquel il était attaché par une longue chaîne de fer qui lui permettait de se promener dans le cachot. Une grosse pierre lui servait de table ; il n'y avait dessus qu'une cruche de terre et un morceau de pain sec. Le malheureux , chevalier tenait assis , le bras gauche appuyé sur cette pierre, et la main sur le front. Il tendit tristement la main droite au geôlier. A côté de la pierre qui lui servait de table, se trouvait un misérable grabat sur lequel on voyait un peu de paille et une grosse couverture de laine. Le cachot tout entier présentait l'aspect le plus effroyable. Destiné aux chevaliers que le sort des armes rendait captifs, il était très-spacieux, taillé dans le roc , et extrêmement voûté ; les murs et les voûtes étaient noircis par le temps. Une seule fenêtre étroite et grillée par de fortes barres de fer donnait du jour à ces épaisses murailles , et le sable ou les ronces en couvraient les vitraux; une faible lueur

pénétFait à travers , et semblait le rendre encore plus affreux. « Chevalier, dit le concierge, ma petite servante vous apportera votre repas ; je suis obligé de faire un voyage pour affaires. »

Edelbert fixa Rosa avec attention : son aspect lui rappelait sa fille ; mais il ne la reconnut pas. « Mon Dieu! s'écria-t-il , et les larmes lui vinrent aux yeux, ma pauvre Rosa est du même âge et de la même taille ! Ne pourriez-vous donc rien m'en dire du: tout? n'en avez-vous rien appris? ne savez-vous pas où elle est , ce qu'elle est devenue? Je vous en avais bien des fois prié! — Dieu le sait, répondit le geôlier; ici-bas personne n'en sait quelque chose.

— Ah î mon Dieu , continua Edelbert , pas un seul de ces chevaliers qui se disaient mes amis lorsque j'étais encore heureux, n'a eu pitié d'elle et ne l'a reçue dans son château! )) Edelbert pensait bien à son fidèle Burkhards ; au fond du cœur, il espérait que Rosa serait près de lui ; mais il ne voulut pas en parler, pour ne pas le compromettre auprès de KuUerich qui lui voulait beau-

— lOo — coup de mal. Il dit seulement : « J'espère qu'elle se trouve avec de braves gens qui auix)nt soin d'elle. Qu'elle soit toujours vertueuse et bonne , voilà tout ce dont je désire encore être assuré, ô mon Dieu! avant que de mourir dans ce cachot ; puis , je fermerai mes yeux en paix. Si vous saviez comme Rosa était pour moi une bonne et tendre fille, comme elle m'aimait, comme elle cherchait à voir dans mes yeux ce que je désirais ! jamais elle ne m'avait causé que de la satisfaction. Quelque part qu'elle se trouve, j'espère qu'elle sera heureuse. Ma petite , dit-il en s« tournant vers Rosa, sois envers tes parens, s'ils vivent encore, aussi bonne, aussi obéissante qu'elle, j A ces paroles, l'attendrissement le plus vif succéda dans le cœur de Rosa à la terreur que lui avaient causé l'aspect du cachot de son père et l'état où il se trouvait; elle se mit à pleurer et à sangloter : son cœur se brisa. Peu s'en eût fallu qu'elle ne se fût jetée au cou de son père ; ce fut avec beaucoup de peine qu'elle parvint à se retenir. Edelbert s'étonna de la voir si attendrie , et dit : « x\urais - tu perdu ton

père et ta mère, puisque tu es si triste et si inconsolable? » Les larmes permirent à peine à Rosa de répondre ; elle dit que sa mère était morte depuis long -temps, et que son père vivait encore, mais qu'il était

bien malheureux Eh bien! dit Édelbert,

que Dieu veuille avoir pitié de lui! Tu as un cœur bien sensible , ma chère enfant ; que le ciel te préserve de toutes séductions ! — C'est bien vrai , dit le geôlier à Rosa , tu es beaucoup trop sensible ; ne pleure pas tant , ou je ne pourrai te confier la commission d'apporter à manger aux prisonniers. Du reste , continua-t-il en s'adressant à Edelbert, c'est une bonne et excellente fille, pieuse, docile, diligente, telle qu'on n'en trouverait pas une meilleure à dix lieues à la ronde. Ma femme et moi , nous ne saurions trop nous louer de l'amitié qu'elle a pour nos enfans, et du bien qu'elle leur fait. Si ma petite Berthe devient un jour comme elle, j'en remercierai Dieu à genoux. » Édelbert regarda Rosa avec la plus vive affection : i Dieu te bénisse , ma chère enfant! dit-il en lui tendant sa main chargée

de chaînes. Reste toujours aussi bonne et aussi vertueuse ; prie souvent , aie confiance en Dieu ; le malheur de ton père sera soulagé, sois en sûre, el tu lui feras encore éprouver plus d'une joie et plus d'une consolation.

— Dieu le veuille! » dit Rosa d'une voix entrecoupée , en couvrant de baisers et de larmes la main chérie qui lui était présentée.

Il était temps que le geôlier s'en allât , car Rosa n'aurait pu y tenir plus longtemps. Elle eut toutes les peines du monde à sortir ; tout le long de la sombre allée ses jambes chancelèrent, et elle fut obligée, pour ne pas tomber à la renverse , de s'appuyer fortement contre la muraille.

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