‹ Rosa, ou, L'héroïne filialeChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Rosa se fait reconnaître par son père.

Rosa passa le reste de la soirée dans les plus tristes pensées ; la pâleur de son père chéri , l'affreuse position où elle venait de le voir, étaient toujours devant ses yeux ; son ame en fut déchirée, et Tespérance de se faire reconnaître de lui et de soulager son infortune , pouvait seule calmer sa propre douleur. Dès qu'après avoir achevé son ouvrage, elle fut rentrée dans sa chambre, elle tomba à genoux , et pria Dieu , en pleurant à chaudes larmes, de continuer à bénir son entreprise , et de préparer par elle , à son malheureux père, d'abondantes consolations. Jusqu'à minuit il lui fut impossible de fermer les yeux.

A une heure après minuit, à peu près, elle fut réveillée par sa maîtresse. Le cou-

cierge voulait partir vers deux heures ; il fallait que Rosa se levât et cherchât à trouver un peu de feu sous la cendre pour lui apprêter une soupe. Le concierge , satisfait de la diligence de Rosa , lui promit de lui rapporter un joli cadeau, si, pendant son absence , elle faisait bien son ouvrage ; puis il s'élança sur son cheval , et se mit en route. Le pont-levis fut baissé et relevé, et les clés de la porte furent rapportées , par un valet de guerre , au chevalier de Kullerich , qui , pendant la nuit , ne se reposait que sur luimême du soin de les garder.

La femme du concierge s'était recouchée : Rosa se trouvait toute seule dans la chambre qu'elle occupait. Elle détacha , avec beaucoup de soin et tout doucement , du paquet auquel elle était attachée , la clé du cachot de son père , qu'elle avait fort bien remarquée , prit en main la vieille lanterne qui se trouvait, à côté de ce paquet, dans le coffre du concierge, et alla ainsi dans sa chambre , où elle resta encore quelques minutes. Là, et pendant que tout était bien calme dans le château , elle posa sa petite

lampe de nuit dans la lanterne , la couvrit de son tablier, et se glissa sans bruit, après avoir ôté ses chaussures, à travers la sombre et longue allée, vers le cachot de son père, dont elle ouvrit la porte aussi doucement qu'il lui fut possible.

En y entrant , elle vit Edelbert assis sur la pierre, à côté de la table, et les bras croisés l'un sur l'autre. Il fut saisi d'étonnément lorsque , à la lueur pâle et vacillante de la lanterne , il crut reconnaître la petite servante du concierge.

«Est-ce toi, ma chère enfant? lui dit-il. Que veux-tu à cette heure? je viens à peine d'entendre crier deux heures après minuit. — Pardonnez -moi, dit Rosa d'une voix très-basse , de ce que je viens vous interrompre ,* mais je vois bien que vous n'avez pas dormi. Je voudrais vous parler ; c'est pourquoi je suis venue à une heure si avancée dans la nuit. — Ma chère enfant , dit Edelbert, c'est une démarche bien dangereuse! cela te pourrait faire une mauvaise affaire ; une brave fille comme toi ne devrait jamais faire de nuit deux pas hors du seuil

de sa chambre. — Soyez sans inquiétude , dit Rosa ; excepté le coq du château et le sonneur de la tour, tout est plongé dans le sommeil le plus profond. Je ne suis pas venue ici sans y avoir pensé; c'est Dieu même qui conduit mes pas. Je n'ai que quelques mots à vous dire ; vos malheurs , le sort de votre fille , m'ont si fort déchiré le cœur , que j'en ai perdu le sommeil. Je viens vous donner des nouvelles de votre fille.

— De ma Rosa! dit-il avec la rapidité de l'éclair, tu serais comme un ange du ciel qui viendrait visiter mon cachot. Parle, la connais-tu? l'as-tu vue ? lui as-tu parlé ? est-elle bien portante , heureuse ? Oh ! de grâce , pourrais-tu m'en dire quelque chose de certain?

— Je puis vous en donner les nouvelles les plus certaines, dit Rosa. Regardez bien, connaissez-vous cette chaîne d'or, celte médaille en or aussi?

— Dieu du ciel ! s'écria Édelbert en les saisissant de ses mains tremblantes , quoi ! ce serait la médaille en or que, dans le cruel instant de la séparation, j'ai donnée à

ma cîière Rosa , comme un souvenir éternel? Je lui ai bien expressément ordonné de ne jamais laisser sortir ce gage précieux de ses mains : il faut que tu la connaisses bien intimement , ma chère enfant , et il faut qu'elle t'aime beaucoup , pour avoir pu te la confier. Elle l'a fait , sans doute , pour m'inspirer plus de confiance en toi ; et les nouvelles que tu vas m'en donner auront , probablement, la plus grande importance.

— Elle ne Ta pas confiée à des mains ennemies , mon père , dit alors Rosa : regarde bien , je suis Rosa , je suis ta fille. — Toi! s'écria Édelbert tout stupéfait. Ah ! ne me trompe donc pas ! ma fille était florissante comme la rose dont elle porte le nom ; non , ce ne peut être toi. »

Avant de descendre au cachot de son père, Rosa s'était soigneusement lavé la figure , dont le teint s'était singulièrement rembruni. Elle sort sa petite lampe de nuit de la lanterne où elle était enfoncée , et voilà que sa douce et gracieuse physionomie se présente aux yeux de son père avec plus de charmes qu'elle n'en eut jamais : ses bou-

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clés de cheveux bruns tombaient en anneaux autour de son cou , des larmes brillaient dans ses yeux , et le sourire des anges était sur ses lèvres.

« Rosa! toi î s'écria le père hors de lui , et laissant tomber de ses mains la chaîne qu'il y tenait; toi ici! Ah! viens dans mes bras ! Puisque j'ai le bonheur de te revoir , de te presser contre mon cœur, je suis assez heureux , et tous mes maux sont oubliés. »

Il la serra dans ses bras , Farrosa de ses pleurs. « Mon père I .. . mon père!..,» s'écrîat-elle. Il était impossible à Rosa d'en dire davantage. — Mais comment, chère Rosa, comment es-tu venue ici ? dévoile-moi bien vite cet incompréhensible mystère. Quel sort affreux a donc pu abaisser ma chère Rosa jusqu'au point de devenir la plus humble servante des derniers serviteurs de ce château ?

Rosa raconta à son père tous les événeraens qui lui étaient arrivés. Elle lui raconta avec quelle amitié elle avait été reçue par le brave charbonnier , dans quel cha-

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c-les de cheveux bruus tombaient en anneaux autour de son cou , des larmes brillaient dans ses yeux , et le sourire des anges était sur ses lèvres.

« Rosa ! toi ! s'écria le père hors de lui , et laissant tomber de ses mains la chaîne qu'il y tenait; toi ici! Ah î viens dans mes bras ! Puisque j'ai le bonheur de te revoir , de te presser contre mon cœur, je suis assez heureux , et tous mes maux sont oubliés. »

Il la serra dans ses bras , l'arrosa de ses pleurs. « Mon père ! . . . mon père î. . .» s'écrîat-elle. Il était impossible à Rosa d'en dire davantage. — Mais comment, chère Rosa, comment es-tu venue ici ? dévoile-moi bien vile cet incompréhensible mystère. Quel sort affreux a donc pu abaisser ma chère Rosa jusqu'au point de devenir la plus humble servante des derniers serviteurs de ce château ?

Rosa raconta à son père tous les événemens qui lui étaient arrivés. Elle lui raconta avec quelle amitié elle avait été reçue par le brave charbonnier, dans quel cha-

griu dans quelle inquiétude elle y avait passé son temps ; comment elle avait conçu la pensée d'entrer au service du concierge du château , pour venir ainsi auprès de son père; avec quelle anxiété elle eu avait attendu l'heureux instant.

« Dieu , dit-elle en terminant , a exaucé ma plus fervente prière : il m'a donné le moyen de voir souvent le plus tendre des pères , de soulager et d'adoucir ses tourmens et ses souffrances. Ah î je suis maintenant la plus heureuse des filles, et ma vie tout entière ne sera plus qu'un hymne de reconnaissance. >

Le père leva, en pleurant, ses yeux vers le ciel : « Ah ! dit-il, si tu n'es pas la plus heureuse des filles , c'est moi qui suis le plus heureux des pères. Combien de fois n'ai-je pas maudit ma destinée , et regretté d'avoir échangé cette chaîne d'or contre la chaîne de fer à laquelle je suis attaché ! Je remercie niaintenant le ciel de mes souffrances ; sans elles, je n'aurais jamais appris à connaître le cœur de ma fille. Oui , dit-il , en jetant un regard de niéprissurla chaîne d'or élen-

due à ses pieds , qu'est-ce que l'or? rien, en comparaison de la vertu et du bonheur qu'elle nous procure. Cette médaille, cependant , dit-il un moment après , et en la ramassant, celte médaille est d'un grand prix , non pas à cause de l'or pur dont elle est frappée , mais à cause des sages maximes et des nobles sentences dont elle est ornée.

» Et n'en vovons-nous pas l'accomplissement sous nos yeux , ma chère Rosa? les yeux de VElernel ont veillé sur toi; il t'a préservée, il t'a conduite innocente et pure dans mes bras paternels ; ses regards divins se sont abaissés jusqu'à mon sombre cachot : il a eu pitié de ma misère. Au milieu de mes angoisses, il m'a préparé ce délicieux instant d'une céleste félicité. Dieu est avec nous. Le déloyal chevalier qui me retient ici nous accabla de sa haine ; mais il n'a été qu'un instrument docile, entre les mains du Tout-Puissant , pour me procurer cette joie ineffable. Cest dans la croix du Sauveur qu'est le salut et la force; oui , car c'est par le chemin des douleurs que nous parvenons aux plus nobles jouissances : je le sens, je

l'éprouve déjà. Dans les joies de ses festins , au son de sa musique brillante , Kullerich s'enivre d'orgueil et me croit Lien malheureux. Mais lors même que le bruit des trompettes et les cris des convives retentiraient au fond des cachots comme je les ai déjà entendus tant de fois au milieu de la nuit, je ne voudrais pas , pour tout au monde , changer avec Kullerich. Avec de l'eau et du pain, je suis plus heureux que lui dans les magnifiques salles de son château.

» 0! ma chère Rosa, que tu dois te féliciter d'avoir appris de bonne heure à connaître le prix des épreuves et de la résignation : c'est par là que tu t'es préservée des dangers du vice, et que tu as appris à apprécier la beauté de la vertu. Reste toujours digne de toi-même; observe également tous les commandemens de Dieu; que la foi te serve à résister à toutes les tentations , à mépriser toutes les fausses joies du monde, à souffrir toutes les douleurs avec courage , et tu seras plus heureuse que si tu avais été élevée sur le premier trône de l'Europe. »

Profondément touchée , Rosa serra encore une fois la main de son père , éteignit précipitamment sa lampe, et remonta à grands pas ,• car, du haut du clocher, le son du cor annonçait , à grand bruit , les premiers rayons du jour.

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