‹ Rosa, ou, L'héroïne filialeChapitre 13 sur 27 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Rosa soulage les peines de son père.

Rosa, redeyenue tout à fait, dans soncostame et ses manières , la petite fille du charbonnier , venait de se mettre à table avec sa maîtresse et ses deux petits enfans pour déjeûner , lorsque , sans être attendu le moins du monde, le chevalier Kullerich entra précipitamment dans la chambre.

Depuis qu'elle était au service du concierge, c'était la première fois que le chevalier paraissait ainsi dans son logement. Que pouvait-elle penser, sinon qu'elle était trahie? D'une voix impérieuse , Kullerich dit ; «t Vous n'avez plus à vous inquiéter, pour le moment, de la porte du château; je vais la faire occuper par quatre de mes gens de guerre. Vous deux, allez sur-le-champ dans la grande cuisine pour y porter aide ; car,

aujourd'hui et demain, j'aurai beaucoup de convives. » A ces mots, le cœur de Rosa fut soulagé d'un grand poids. Le chevalier Kullerich s'était hien aperçu de sa grande frayeur; mais il s'imagina qu'elle provenait du profond respect qu'il lui inspirait. Il se mit à sourire, satisfait de lui-même , et la regarda avec un peu d'attention et de bienveillance ; car rien ne lui faisait plu? de plaisir que lorsqu'on tremblait devant lui. Rosa et sa maîtresse allèrent ensemble faire l'ouvrage qu'on venait de leur prescrire. Vers midi, arriva un chevalier du voisinage escorté d'une très-grande suite ; le lendemain , il en arriva un autre accompagné aussi de beaucoup d'écuyers ; et presque à toute heure on vit approcher un grand nombre de gens, tant à pied qu'à cheval, au château de Fichtenbourg. Non seulement le vaste château qu'habitait le chevalier Kullerich lui-même , mais aussi tous les bâtimens et habitations qui l'entouraient étaient pleins de gens de guerre. Le soir , ils allumaient de grands feux, dans la cour, cuisinaient, mangeaient, buvaient

et faisaient un vacarme effroyaLle. Rosa ne savait que penser de tout cela ; elle commençait à croire qu'il devait se passer quelque chose d'extraordinaire. Le soir, en effet , et assez tard déjà , au moment où elle donnait à souper aux deux eufans, la femme du concierge entra , pâle comme la mort , dans la chambre , et s'écria en se tordant les mains : « Mes enfans , mettez-vous en prière, la guerre est déclarée! Votre père, qui est allé appeler au combat les gens de la contrée, revient à l'instant même; il faut qu'il parte aussi : demain , à la pointe du jour, il n'y aura plus personne ici, »

Le lendemain, dès avant l'aurore, les trompettes se firent entendre pour le départ. Le concierge , qui était un des plus braves guerriers au service du chevalier Kullerich, s'était déjà armé de pied en cap; couvert d'un large bouclier, et ceint d'un énorme cimeterre , le casque guerrier sur la tête et la pique à la main , il prit congé de sa femme et de ses enfans. La mère et les enfans pleuraient ; Rosa pleurait d'aussi bon cœur que si elle eût été sa

propre fille. Il exhorta sa femme et ses enfans à prier tous les jours pour lui : « Et toi aussi, pieuse et aimable Rosa, pour que j'aie le bonheur de revoir ma femme et mes enfans. j> Les chevaliers étrangers, tous magnifiquement équipés, les écuyers, les fantassins avec leurs longues piques , sortirent en ordre et franchirent le pont-levis ; Kullerich lui-même fermait la marche. Lorsque tout le monde se trouva dehors, il remit les clés de la porte au vieil intendant du château, c Tu garderas ces clés jour et nuit auprès de toi, vieux et fidèle servi teur, dit-il ; tu ne laisseras entrer ni sortir personne sans être présent, avec au moins deux des gens de guerre que je laisse ici en garnison. Tu m'en réponds, entends-tu , sur ta vieille tête grise. » Là-dessus, il donna des éperons; et aussitôt le pont-levis fut relevé et les portes de toutes les ailes du château fermées à doubles verroux.

Rosa et sa maîtresse eurent encore, le

reste du jour, beaucoup d'ouvrage à faire

.dans la cuisine du château, pour remettre

tout en ordre et à sa place. Le soir, la

femme du concierge dit à Rosa : c Je veux aller demain matin avec mes enfans visiter ma vieille mère. Le tapage des gens de guerre m'a fatigué la tele, et j'ai le cœur déchiré de la scène d'adieux : cette visite me rendra quelque gaîté ; je ne reviendrai que le soir très-tard. Tu pourras aussi te reposer toute la journée : les soins du château ne te regardent plus ; mais n'ouhlie pas le repas des prisonniers , et fais attention que nous trouvions un bon souper, à notre retour. » Le lendemain, elle partit de très-bonne heure avec ses enfans.

Quel bonheur est comparable à celui dont Rosa allait jouir! Il lui fut impossible de prendre un instant de repos. Les jours précédens , elle n'avait pu voir son père que pendant quelques minutes, à cause de l'ouvrage dont elle était surchargée, et maintenant tous ses vœux étaient comblés, puisqu'elle pouvait lui consacrer une journée entière. Déjà elle avait préparé tout ce qui pouvait être nécessaire pour lui procurer quelques soulagemens. Elle pensa d'abord à le pourvoir de linge blanc : elle lui avait fait

quelques cliemises dans les heures de loisir que son pénible service lui laissait , et en travaillant jusqu'à minuit ; elle lui avait aussi tricoté quelques paires de bas. Elle alla porter tout cela à son père , posa devant lui un grand vase rempli d'eau tiède avec du savon et quelques serviettes, et parvint aussi à lui faire voir comme il fallait s'y prendre pour détacher les chaînes qu'il avait aux mains. Ce fut un grand bienfait pour le bon Édelbert , qui aimait avant tout la propreté. « Il me semble renaître! « dit-il, lorsque Hosa revint au bout de quelques instans.

« Il faut au:5si, mon bon père, dit-elle, que je te fasse respirer un air frais. » Une peiite porte étroite donnait, de la sombre allée qui conduisait au cachot, sur un petit jardin , dont le concierge, qui remplissait aussi les fonctions de geôlier, avait la jouissance , et que Rosa entretenait avec le plus grand soin. C'est là qu'elle conduisit son père. La matinée était superbe : le soleil dardait ses ravons avec une chaleur tempérée ; une brise délicieuse soufflait

entre les arbres. Il semblait au bon chevalier renaître à la vie en apercevant les rayons du soleil.

Rosa lui apporta, alors, son déjeuner sous un noisetier planté à l'extrémilé de ce petit jardin, presque au pied du clocher. Comme Rosa avait à vaquer aux diverses occupations dont elle était chargée , elle quitta son bon père en lui promettant de revenir de temps en temps. Edelbert, pour bien jouir de cette superbe matinée, ne discontinua pas de se promener au soleil ; ses rayons bienfaisans semblaient le ranimer. Il remercia Dieu, avec des larmes de reconnaissance, de jouir encore une fois de la clarté de l'astre du jour; mais bien plus encore de la tendresse et du dévoûment de sa tendre fille.

Rosa apporta aussi un excellent dîner à son père , et vint le voir au moins dix fois dans la journée , mais pour quelques minutes seulement. Elle revint le soir, et le reconduisit à pas lents dans son cachot ; mais quel fut son étonnement en y entrant! il crut un moment que Rosa s'était trompée

de porte , et le faisait entrer dans une chambre du château. Le mur, le plancher et la voûte étaient nettoyés , et tout avait entièrement changé d'aspect. Le sable et les orties avaient disparu de la fenêtre , et un beau ciel d'azur perçait à travers les vitrages brillans de clarté ; une couche propre et commode avait remplacé le misérable grabat. Sur la table, couverte d'une nappe blanche , se trouvait un vase rempli de fleurs odoriférantes , et le plus doux parfum s'en exhalait.

« Quelle joie tu me causes! dit Edelberf. Ah ! l'amour filial peut seul semer pour les parens de si douces fleurs sur le sentier de la vie, et changer en un paradis le cachot le plus effroyable. Mais , continua-t-il en regardant avec attention la voûte et les murs de la prison blanchis et remis à neuf, est-il possible que tu ayes fait cela seule? Qui donc, dans ce châfeau ennemi, a pu être assez bon pour t'aider? — Il s'y trouve, répondit-elle , un vieux soldat qui, dans sa jeunesse, a été maçon et exerce encore de temps en temps son ancien état. Il y a quel-

— H6 — ques semaines , il fut malade plusieurs jours. A ma prière , la femme du concierge lui envoya quelquefois des mets délicats , et qui convenaient à sa situation : je les lui portais ; et, quand j'en avais le temps , je me mettais à côté de son lit, à jaser avec lui. 11 lui arriva un jour de parler de toi avec beaucoup de respect et de compassion, et, bien entendu, sans savoir que j'étais ta fille. Il me dit qu'il avait combattu dans cette bataille qui fut sur le point d'être perdue i^c^a ^^t*xA^. x^*. , et 4UI lut gagnée par loi ; qu'il y avait été très-grièvement blessé; qu'il resta étendu sur le cbamp de bataille, et qu'il aurait perdu la vie si tu n'étais venu à son secours. Hier soir, je le priai , bien timidement , de mettre un peu ton affreux cachot en meilleur état. Je pensais qu'il ferait quelques difficultés à y con^« sentir; mais point du tout; il loua, au contraire , mon projet , et se chargea avec un vif empressement de presque tout l'ouvrage. — « Quand Kullerich l'apprendrait, dit-il , cela me serait bien égal; pourrait-il avoir

— 1â7 — à se plaindre de ce que j'honore le noble état de chevalier?

— Je ne me rappelle pas, dit Edelbert , d'avoir rendu service à ce brave homme : mais sa reconnaissance me touche profondément. Tu vois par là , ma chère Rosa , que le bien que nous faisons , long-temps même après que nous l'avons oublié nousmêmes , peut encore recevoir sa récompense. »

Vers le soir, Rosa apporia à souper.

« Mon père , lui dit-elle , nous allons encore prendre ce repas ensemble. '» Rosa avait ea soin de rassembler tous les mets favoris de son père. Il n'avait eu depuis long-temps que de l'eau et du pain le plus grossier ; elle lui servit un beau pain blanc et un flacon de bon vin.

c Mais, au nom de Dieu! ma chère Rosa, dit Édelbert en jetant les yeux sur la table et sur le lit , pauvre comme tu es , comment as-tu pu te procurer de quoi faire tout cela ? » Rosa lui dit que la femme du brave charbonnier lui avait fait cadeau du linge ; qu'Agnès lui avait apporté , la veille , les deux pou-

lets et les écrevisses qu'elle lui avait servis ; qu'elle s'était procuré le reste avec ses gages, et avec ce que les étrangers lui donnaient lorsqu'elle leur ouvrait la porte du château. Mais ce qu'elle eut soin de lui cacher , c'est qu'elle lui avait donné le seul coussin qui lui tenait lieu d'oreiller à ellemême. Son nohle père fut hien enchanté de tout ce qu'elle lui racontait. « J'ai quelquefois mangé , dit-il , à la table de l'Empereur; mais aucun repas ne m'a fait autant de plaisir que celui-ci. Dieu te récompensera de ta tendresse , ma chère Rosa. »

Le bonheur de la pieuse fille était inexprimable ; elle n'avait encore éprouvé une jouissance aussi vive ; elle sentit bien profondément combien il est plus doux de donner que de recevoir. «Oh! dit-elle , combien les riches pourraient être heureux, s'ils le savaient ! Quel bonheur peuvent goûter les enfans qui sont assez riches pour faire du bien à leurs parens ! Ils pourraient déjà trouver le ciel sur cette terre. »

Mais bientôt Rosa fut obligée de retourner à. son ouvrage ; elle souhaita le bonsoir

â son père , après l'avoir tendrement embrassé, et sortit précipitamment. La joie qu'elle venait d'éprouver l'empêcha longtemps de dormir , et lorsqu'elle eut enfin trouvé le sommeil , ce fut le plus doux qu'elle eût goûté de sa vie.

Tous les jours elle eut pour son père de nouvelles attentions. Quand elle pouvait le faire sans être aperçue , elle échangeait son repas contre le sien , et lui apportait en secret les mets les plus délicats qu'on lui donnait par extraordinaire. De temps en temps elle tapissait sa prison de jolis bouquets , formés des fleurs qui lui plaisaient le plus ; elle lui apportait des fruits dont, par-ci par-là, on lui faisait cadeau. Elle venait de faire vendre, par le brave charbonnier, la seule parure qu'elle eut conservée, et qu'elle portait à l'instant fatal où son père fut fait prisonnier, une paire de boucles d'oreilles ornées de quelques brillans ; et, avec l'argent que cela lui procura, elle avait acheté plus d'un objet agréable et nécessaire à son père. Tous les jours, surtout, elle avait soin de lui apporter une coupe

remplie de bon vin. Enfin , elle ne vivait que pour lui seul.

Le concierge revint, pour quelques jours, de l'armée, embrasser sa famille et mettre ordre à quelques affaires. Il alla voir les prisonniers ; il ne fut pas peu étonné de trouver la porte du cacbot d'Édelbert ouverte. 11 secoua la tête en disant : u 11 ne faudrait pas que le cbevalier Kullerich vît cela , ou je pourrais bien aller aussi passer mon temps dans quelques-unes de ces petites cellules vitrées, mais pas si bien arrangées que celle-là! Cela fait plaisir à voir, cependant. Quelle belle cbose que la propreté! quelques poignées de chaux et de sable , un })eu de travail et de peine , ont changé ce sombre cachot en une chambre claire et propre ; tandis que tant de gens rendent leur demeure semblable à une prison , par leur saleté et leur né^rljorence. »

Mais , en traversant l'allée, le concierge dit à Rosa , d'un air sérieux : « Écoute , Uosa , je ne veux sûrement pas blâmer la pitié que tu portes à ce noble chevalier! je m'imagine que tu lui as fait beaucoup de

bien, et je ne veux pas t'empêcher de lui en faire encore ; mais , pour fout au monde , que ta compassion ne te porle pas à l'aider à prendre la fuite! D'abord, cela ne pourrait jamais réussir : les serrures et les verroux du château , le ponî-levis et les tourelles y mettraient bon ordre. Mais une simple tentative pourrait me rendre à jamais malheureux : je pierdrais mon emploi et mon pain , et je serais chasaé pour toujours d'ici avec ma femme et mes enfans. Dans sa fureur, mou maître serait même capable de me percer de son épée , car je lui ai répondu des prisonniers sur ma tête. Ne mets pas ma vie en danger. * Rosa fut obligée de le lui promettre de la manière la plus sacrée; et il retourna à la guerre.

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