CHAPITRE XVI
Ou découvre l'origine noble de Rosa,
La dame du château se distinguait à la fois par son esprit et par la noblesse de ses sentimens. Elle savait apprécier la condui-e généreuse de Rosa; elle éprouvait pour elle la bienveillance la plus sincère, et désirait bien vivement trouver l'occasion de la lui témoigner. Elle croyait, non sans motif, voir quelque chose de mystérieux dans toutes les démarches de cette jeune fille. € Comment, se disait-elle, cette pauvre fille de charbonnier a-t-elle pu se façonner des sentimens pareils , et surtout apprendre à les exprimer avec tant de naturel ? D'où lui viennent ces manières distinguées avec lesquelles elle s'est présentée ? Elle n'était pas plus embarrassée dem'adresserla parole que si elle avait eu constamment des rapports
avec les personnes les plus considérables, et reçu l'éducation la plus soignée : tout cela , en vérité , me paraît encore plus extraordinaire que son courage , sa prudence et sa présence d'esprit. Mais , quels peuvent donc être les motifs qui l'empêchent de consentir à rester auprès moi , malgré tous les plaisirs que je pourrais lui procurer ? Il y a quelque chose là-dessous; je n'en peux douter. Serait-ce un mvstère dont elle aurait à roussir? jene puis le croire. Cependant il est de mon devoir de la faire observer de plus près. »
Elle donna d'abord au vieil intendant la commission d'observer très-attentivement tous les pas et toutes les démarches de Rosa. Celui-ci s'acquitta de sa commission; mais il lui fut impossible de faire autrement que de rapporter d'elle les choses les plus honorables et les plus intéressantes. Cependanf, un jour ce brave homme apporta , tout essoufflé, la nouvelle que Rosa visitait de nuit, et tandis que tout le monde était plongé dans le sommeil , le chevalier ennemi , enfermé dans le château , et qu'elle restait des heures entières avec lui. «Voilà qui me paraît, dit-il,
*- i60 infiniment grave et de la plus baute conséquence : cette jeune fille pourrait nous causer une grande désolation si elle favorisait l'évasion du chevalier ; et , de son côté , il ne manque pas de courage pour l'entreprendre. Il est vrai que je ne sais pas encore quel est le sujet de leurs entretiens ; j'ai écouté aux portes avec toute l'attention dont je suis capable ; mais je n'ai pu entendre autre chose qu'un bourdonnement très-confus. »
Notez que cela n'avait rien d'étonnant : le vieil intendant éîait presque entièrement sourd. L'étonnement de la noble dame de Fichtenbourg devint extraordinaire à cette nouvelle. < Edelbert, dit-elle, est notre plus mortel ennemi ; mon mari me l'a dit bien des fois , lorsque je le priais de ne pas tant tourmenter ce malheureux chevalier ; et il m'en racontait tant de choses défavorables que je ne pouvais douter de ses sentimens haineux pour nous. Je ne puis donc voir avec plaisir cette jeune étrangère en relation intime avec notre plus cruel ennemi. Je veux m'en assurer moi-même. »
Elle ordonna au vieil intendant d'épier
— i61 — le moment où Rosa visiterait encore le chevalier, de lui en donner avis sur-le-champ, et de n'en rien dire à personne dans le château. Elle continua, pendant ce temps, à voir Rosa tous les jours; elle lui faisait tout es sortes de petits présens. Quelques jours après , l'intendant vint au milieu de la nuit lui dire : < Voici le moment , très-gracieuse dame, c'est le moment même. » Elle s'enveloppa aussitôt d'un grand manteau de soie noire , et courut précipitamment vers la porte du ca<!hot. « Ce que je fais là , se dit-elle , n'est pas trop louable en soi-même, car c'est une bien vilaine chose que d'écoute r aux portes ; mais je ne le fais que pour l'intérêt sincère que je prends à cette pauvre fille, et parce qu'il ne m'est pas permis non plus de perdre de vue l'intérêt et le bien-être des miens. > La porte était entr'ouverte ; une lampe brûlait dans le cachot ; elle pou vait par conséquent entendre chacune des paroles qui se prononçaient: elle entendit distinctement tout ce qu'Edelbert et Rosa se disaient l'un et l'autre. « Les pêches sont excellentes , disait le chevalier prisonnier ;
elle^ sont de la même espèce que celles de Tarbre dans le jardin de notre château, près de la grande tour; c'était un fruit bien délicieux, bien agréable à la fois à l'œil et au goût.
— Hélas! dit Rosa, je ne puis re'enir mes larmes en les voyant. Ah! quand pourrai-je encore, comme autrefois, cueillir ces aimables fruits du grand arbre de notre jardin, et venir te les offrir, ô mon digne père ! comme alors j'aimais tant à le faire !
— RemercieDieu,dit Edelbert, de pouvoir du moins m'apporter celles-ci; ne m'as-îu pas dit que l'arbre sur lequel ces pêches ont été cueillies en a porté à peine dix cette année , et que la noble dame t'en a donné trois? Ah! elle a bien des bontés pour toi. — Aussi , dit Rosa , ferais-je très-bien , du moins je le pense , de lui confler quelque jour que je suis ta fille. Le secret, je crois, serait fidèlement gardé par elle ; et peut-être pourrait-elle obtenir du chevalier Kullerich de briser tes chaînes et de te rendre la liberté. — Je ne le pense pas, dit Edelbert ; tu ne saurais croire combien il me
hait. Je suis bien persuadé de la bonlé ei de la douceur de sa noble et gracieuse dame ; mais le cœur du cbevalier est dur comme la pierre. — Mais , repartit Rosa , si Kullerich apprenait que ta fille a sauvé son propre fils avec l'aide de Dieu , je suis bien sure qu'il ne voudrait pas te laisser mourir dans ce cacboî! Si je me jetais à ses pieds, si je le conjurais de briser tes cliaînes? ob! j'en suis bien sûre, il ne pourrait me repousser. — Ne te le persuade pas si légèrement , dit Edelbert ; je ne le connais que trop : il pourra admirer (on action , parce qu'elle doit vivement l'intéresser; peut-êlre pensera-t-il à te donner un témoignage de sa reconnaissance ; mais il ne pourra cependant te sacrifier la haine qu'il m'a vouée , elle est trop profondément enracinée dans son cœur , et îu parviendrais plutôt à déraciner un ebene de tes faibles mains.
— Mais mon père, dit encore Rosa, si Ton pouvait lui apprendre que, dépouillé de tout par sa fureur, tu n'a cessé de Faimer, de le bénir, de désirer ardemment l'occasion de
lui faire du bien; que tu n'as cessé de me recommander de l'aimer aussi lui et sa famille, et de faire tout au monde pour leur être agréable et utile ; que sans tes exhortations paternelles , je ne serais pas accourue si promptement auprès du puits de la cour du château, aux cris de son enfant; que je ne l'aurais pas sauvé de la mort certaine qui l'attendait; que tu as été ainsi la première cause de son salut ? s'il apprenait tout cela, son ame, toute dure, tout altière qu'elle soit, en serait, j'en suis sûre, attendrie.
— Cela est possible, dit avec lenteur Édelbert, cela est possible sans doute; mais cela me paraît invraisemblable! Toujours est-il qu'il faut garder le silence jusqu'à ce que KuUerich revienne. Quand sa noble dame voudrait me rendre la liberté sans le consentement de son époux , je ne voudrais pas l'accepter : elle pourrait le payer cher! quand elle ne ferait que me permettre de me promener dans le château, son implacable et soupçonneux époux en tirerait mille conséquences fâcheuses. Ne parle donc point
— i65 — encore , ma chère Rosa ; je continuerai de porter ma chaîne. Dieu me préserve de causer du chagrin à cette noble et généreuse dame! Dieu saura amener toutes les choses à une heureuse fin. »
L'épouse de Kullerich en avait assez entendu : elle retourna promptement à sa chambre; elle ne put dormir de toute la nuit. L'étonnement, l'admiration et la douleur, se succédèrent tour à tour dans son ame. « Ainsi , cette prétendue fille d'un charbonnier, se disait-elle, est d'une extraction noble; c'est la fille d'un chevalier! Pour être auprès de son père , elle s'est revêtue des humbles habits de la domesticité; elle s'est soumise à un service si humiliant et si dur! Les beaux fruits que je lui donne , et tous les autres dons semblables que je lui fais, elle s'en prive pour les apporter à son père! C'est par amour filial qu'elle a refusé le bonheur que je lui offrais , et qu'elle a préféré supporter, avec résignation, tous les désagrémens de sa situation actuelle. Ah! quelle ame généreuse que celle de cet enfant! que sa mère serait heu-
— IGG — reuse si elle vivait encore! Et c'est elle, c'est la fille de ce malheureux chevalier que mon époux et moi tenons enchaîné dans un affreux cachot, c'est elle qui a sauvé la vie à mon fils ! et c'est de son père qu'elle a appris à penser et à agir ainsi! De quels sentimens généreux son cœur ne doit-il pas être rempli ! » En se livrant à ces réflexions, elle fondit en larmes. « Non, non! se ditelle , il ne restera pas dans les fers ! il sera libre ce bon , ce généreux chevalier! il retrouvera son château , ses biens , sa fortune ! cet excellent père et sa bonne fille seront aussi heureux qu'ils méritent de l'être. Ah! que n'est-il en mon pouvoir de le rendre libre à l'heure même , de lui rendre sur-lechamp tout ce qui lui apparîenait! cette nuit même il quitterait son affreux séjour, et , dés demain, il ferait son entrée à Tannebourg; mais cela est impossible. Mon vieil intendant, qui a l'ouïe si dure, et qui soutient toujours que les femmes n'ont pas voix délibérative dans les affaires d'Etat , serait doublement sourd à mes ordres; il ne laisserait pas sortir Edelbert de sa prison ,
encore moins du château. Noire intendant à Tannebourg ne le recevrait pas non plus ; et mon époux , s'il apprenait que j'ai exigé quelque chose de semblable, ne me pardonnerait de la vie. Mais, quand il sera revenu de la guerre, j'essaierai sur lui ce que peuvent les prières et les larmes ; c'est ma ferme résolution. Ah! que Dieu veuille le bénir î
Mais comment, conlinua-t-elle , vais-je me conduire avec Rosa? Lui dirai-je que je sais maintenant qui elle est? faudra-t-il que je la traite selon son rang? Dois-je lui faire prendre des vêtemens convenables à son rang, à sa naissance; lui faire occuper un a ppartement dans le château , et l'admettre à ma table? Quel bruit cela ne ferait-il pas aussitôt? Le vieux in'endant, dont l'en^êtement est impossible à vaincre, soutenu par quelques-uns de ses vieux compagnons de guerre qu'on a laissés avec lui , ne permettrait plus à Rosa de dire un seul mot à son père ; il la ferait surveiller avec la dernière rigueur, et sa position deviendrait impossible à soulager. Je n'aurais fait ainsi qu'augmenter les cliagrins de celte pauvre fille.
Xon , non , ame qui vive n'apprendra pour ]e moment , dans le château , que Rosa est la fille d'Edelbert ; je lui cacherai à elle-même que je connais son secret. Le mieux, c'est de faire dans le silence, et sans exciter l'attention , le plus de bien possible à Rosa , et par elle à son père , et d'ajourner la révélation de cet important mystère à quelque moment favorable qui ne saurait être éloigné. »