‹ Rosa, ou, L'héroïne filialeChapitre 19 sur 27 · CHAPITRE XVil · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVil

Rosa intercède pour la délivrance de son père.

La daaie de Fichteubourg fit, le lendemain matin , appeler Rosa , et lui témoigna encore plus d'amitié qu'à l'ordinaire. « Je sais, lui dii-eile, que tu as une grande compassion pour le malheureux clievalier qui est captif dans notre château , que tu lui fais beaucoup de bien ; cela me plaît infiniment de ta part , et je ne puis que t'adresser à ce sujet les plus sincères éloges. Mais, ma chère enfant, tu dois penser que toi-même n'as rien du tout : je veux , dorénavant , que ma cuisine et ma cave viennent au secours de ta bienfais»?nce ; c*est chez moi qu'à dater de ce jour, tu prendras tout ce que tu auras le désir de porter au chevalier prisonnier. » En effet, elle donna tous les jours à Rosa les mets les plus choisis de sa

lu

propre table , et de meilleurs vins que ceux qu'elle buvait elle-même,* elle arrangea les choses de façon que le vieil intendant n'en savait rien , et elle parvint même à dissiper dans son esprit tout ce qui pouvait ressembler à du soupçon. Chaque jour, elle desceadaitdans le logementdu concierge, accompagnée de ses enfans. « C'était, disait-elle, pour venir voir celle qui avait sauvé son fils. » Et par la distinction avec laquelle elle traitait journellement la petite Rosa, par les égards qu'elle réclamait pour elle à la femme du concierge, elle parvint à alléger singulièrement le service pénible dont elle était chargée. Dans ses instans de loisir, Rosa était appelée dans l'appartement de l'épouse de Kullerich ; elle pouvait se faire accomgner, quand elle le voulait , des enfans du concierge. La femme de ce dernier ne tirait pas peu de vanité de cette faveur, et elle s'estimait heureuse d'avoir chez elle une fille qui était parvenue à inspirer tant de bienveillance à sa gracieuse maîtresse.

Enfin, Kullerich revient au château de Fichtenbourg, avec les deux chevaliers ses

— Î71 — alliés , et la plus grande partie des gens de guerre qui étaient entrés en campagne avec lui. Les chey aliers et les simples hommes d'armes avaient orné leurs lances et leurs piques de ver les couronnes de cliêne ; ils firent leur entrée dans le château au son bruyant des trompettes. Kullerich sauta lestement de cheval, embrassa avec joie sa femme et ses enfans, qui l'attendaient dans la grande cour, et se rendit avec eux , et avec l'élite de ses guerriers , dans la grande salle des chevaliers. Quand le transport des premiers embrassemens fut passé , le chevalier Kullerich ne pouvait se lasser de regarder son fils, jeune adolescent plein de grâce et de noblesse. Son épouse lui raconta ce qui lui était arrivé: comment le jeune garçon était tombé dans le puits , et comment Rosa Ten avait retiré. Un frisson affreux passa sur le corps de Kullerich. « Il ne s'en est donc guère fallu, mon cher Eberarhd, que je ne l'aie jamais revu? Quelle douleur inexprimable c'eût été pour moi et pour ta mère! mon sang se glace dans mes veines seulement d'y penser. 0 cher enfant , que

ce danger lioriiLIe, auquel tu viens d'échapper, îe donne plus de prudence à l'avenir! » La mère alla chercher le vêtement que portait son enfant le jour de l'accident, et qu'elle conservait comme un souvenir ; elle montra au père la déchirure qu'avait faite le crochet de fer auquel l'enfant était res'é suspendu. Kullerich le regarda altentivement , et dit avec effroi : « 0 mon Dieu ! un moment de plus, et il eût été trop tard! Si seulement encore quelques fils s'étaient rompus Éberarhd était perdu : la pauvre domestique nous a rendu un bien grand ser- >'ice. Par le ciel! c'était une belle et noble action de sa part; c'était beaucoup pour une simple domestique ; c'élait un véritable trait d'héroïsme. La prompte résolution , le courage de cet'e fille, me plaisent au-delà de toute expression. L'en as-tu bien récomposée? — J'a4 voulu t'en ahandonner le lioin , répondît son épouse ; tout ce que j'aurais pu lui donner me paraissait trop au-dessous de ce qu'elle mérite; car c'est sa vie, c'est sa vie même qu'elle a exposée pour nous. Je faillis perdre l'usage de mes sens

eu la voyant planer dans le seau au-dessus du précipice; quelques pièces d'or ne sauraient paver un pareil courage. Je lui ai dit que c'est toi qui la récompenserais ; j'espère bien que tu ne me feras pas rougir. »

De sa vie, le chevalier n'avaii été si attendri. Dans son impétuosité, il voulut voir la jeune fille sur-le-cbamp. Rosa fut appelée ; elle s'avança dans la salle d'un air modeste et timide. Le chevalier la salua à haute voix par de vives acclamations. « Sois la bien venue , jeune héroïne, sois la bien venue, toi qui as sauvé mon fils; mais que vois-je î si ma mémoire ne- me trompe pas , nous nous connaissons déjcà. Ne t'ai-je pas vue une fois dans la chambre de mon concierge. Je ne me serais pas douté alors que tu cachais au fond de ton cœur un aussi ^énéreux courage. Quelle reconnaissance ne îe dois-je pas? Sans toi , je serais un bien malheureux père ; ce jour d'allégresse serait pour moi le jour de la douleur la plus profonde. Demande ce que tu voudras , et sois sure de l'ohienir. Oui! s'écria le chevalier, qui n'avaii jamais appris à modérer

ses sentimens , oui ! s'écria-t-il dans Texcès de sa joie paternelle , quand tu me demanderais un de mes deux châteaux de Fichtenbourg ou Tannebourg, tu peux être sûre que je te le donnerais. »

Rosa répondit avec beaucoup de calme et avec la plus aimable modes lie virginale : « Vous avez prononcé une bien solennelle parole, et vos deux nobles compagnons l'ont entendue ; je pourrais vous demander une faveur bien marquante, et vous auriez perdu le droit de me la refuser ; mais je ne demande pas de faveur , je n'implore que la justice: rendez^ moi mon père, rendez à mon père ce que vous nous avez enlevé. — Comment! quoi! que veux - tu dire?

s'écria Kullerich dans la surprise la plus extrême. Je vous aurais pillés! dépouillés! Oui es-tu? qui est ton père? — Je suis Rosa de Tannebourg, dit-elle; Edelbert est mon père ; délivrez-le de son cachot et rendez-lui ses biens. »

Les deux chevaliers étrangers et tous les autres guerriers , rassemblés dans la salle , étaient frappés d'élonnement; mais le çhç»

valier Kullerich lui-même fit quelques pas en arrière et resta comme pétrifié; la généreuse action de la fille d'Édelbert l'avait puissamment et profondément ému; mais sa vieille haine contre le chevalier luttait dans scm cœur contre les sentimens généreux. Il devint pâle comme la mort, promena d'un air égaré ses grands yeux noirs autour de lui , et murmura entre ses dents les mots suivans : c< Je donnerais volontiers un de mes deux châteaux, si un autre que la fille de cet homme m'eût rendu le même service. » Toutes les personnes rassemblées dans la salle furent effrayées de ce changement suhit ; elles se regardèrent en silence et avec l'air de la plus extrême perplexité.

Mais l'épouse de Kullerich prit la parole , et, d'une voix douce et émue , dit : « Je ne sais que depuis quelques jours que cette pauvre fille , si malheureuse , si mai vêtue, est la fille d'Édelhert ; par amour pour son père , et afin de pouvoir le visiter dans son cachot , le consoler de son affreuse solitude, le servir, et partager avec lui

chaque morceau de pain , elle esl venue dan:? no're château; elle est entrée au service du geôlier, et a supporté, avec une patience foute céles'.e, l'humeur et les caprices de la femme de ce concierge , chez laquelle les plus pauvres filles du pays se trouvaient dans rimpossihilité de rester ; enfin , eWe s'est soumise aux plus pénihles travaux. Ah! mon cœur était déchiré, lorsqueje la voyais de ma fenêtre, elle, d'une naissance égaie à la nôtre, porter sur sa tête une lourde cruche d'eau , ou , comme la plus humhle servante, balayer la cour du château avec une constance et un soin infatigables. Jene lui ai pas laissé apercevoir que j'étais instruite de sou éîat ni de son rang ; je ne pouvais prendre sur moi un parti décisif dans une affaire de cette importance. Avec quelle douleur et quelle impatience j'attendais ton rolour! Mais à présent, mon cher Kullerich, je t'en conjure, que la justice, que l'humanité restent maîtresses de ton coeur! Ouand Rosa n'aurait pas sauvé la vie à ton fils, son amour filial devrait seul (e déterminer à te réconcilier avec le père d'une

semblable fille. — Par mon glaive! s'écria Sigebert , l'un des deux cbevaliers , ce que cette noble demoiselle a fait pour son père est bien plus encore que le courage qu'elle a mon! ré pour sauver votre enfant. Pour cette dernière action, il lui a fallu quelques instans d'un courage sublime, et dont pourtant les cœurs vulgaires sont quelquefois capables ; mais les longues et cruelles peines que Rosa a supportées pour son père avec une si admirable constance rendent un témoignage éclatant de la grandeur de son ame vraiment filiale. x\ ta place, Kullericb, je n'iiésiterais pas sur le parti que m'imposerait le devoir.

— Kullericb, dit Tbéobald, l'autre cbevalier, si Edelbert avait eu à ton égard des sentimens de vengeance , il faut convenir qu'il aurait pu te nuire beaucoup. Rappelletoi donc que, pendant que tu guerroyais au dehors avec tes ennemis , celui que tu devais regarder à juste titre comme le plus implacable de tous, était dans ton château, et qne c'était sa fille qui tenait en ses mains les clefs de sa prison. Combien d'autres, prou-

tant de cette occasion , auraient mis le feu au château , et se seraient sauvés dans le tumulte et le désordre ! Kullerich , tu n'as vraiment pas lieu de haïr plus long-temps le chevalier Edelhert.»

Kullerich resta muet et effaré ; il respirait péniblement, et frappa plusieurs fois de ses mains son front brûlant ; il lui semblait de temps eu temps n'avoir rien entendu de tout ce que venaient de lui dire son épouse et les deux chevaliers ; tous les yeux étaient fixés sur lui; l'impatience, l'anxiété s'y peignaient. Rosa regardait le ciel en soupirant ; un silence plein d'effroi régnait dans l'appartement.

Son épouse s'approcha de lui , et dit avec attendrissement ; « Mon cher Kullerich, je n'ai plus qu'un mot à te dire ; mais écoutele avec calme.

» Tu t'imagines qu'Edelbert est ton implacable ennemi ; tu l'as cru jusqu'ici ; tu as toujours été dans l'erreur. S'il était envers toi dans les sentimens que tu lui supposes , comment , moi , ta fidèle et tendre épouse, pourrais-je te prier de le rendre à la

liberté ? Ah ! s'il en était ainsi , je te conseillerais Lien plutôt de le faire garder encore plus étroitement dans le cachot où il gémit ; mais il n'en est point ainsi, comme tu Tas cru jusqu'à présent, et je vais te le prouver, Kullerich. Moi , toute seule , j'a- \ais découvert que Rosa était fille d'Edelbert; et jusqu'au moment où elle te l'a déclaré elle-même , personne au monde n'en savait rien dans le château. Les gens à qui tu en avais confié la garde ne le soupçonnaient même pas. Sans moi , personne , pas même ton fidèle intendant , n'eût découvert que Rosa visitait toutes les nuits le chevalier captif. Je désirai connaître le motif de ces visites. J'osai , je ne puis l'avouer sans rougir, devant toi et en présence de ces nobles chevaliers et guerriers, j'osai, dis-je, suivre Rosa à son insu, et écouter à la porte , au milieu de la nuit , pendant que le père et la fille étaient à s'entrelenir ensemble. La sûreté de ton château , plutôt que celle de ma propre personne , m'avaient décidée à une démarche que je ne puis m'empêcher de blâmer moi-même. J'ai voulu

m'assnrer, de manière à n'en pouvofr douter, qu'aucun complot ne se tramait contre loi. Ni le père, ni la fille ne pouvaient présumer que j'entendais chacune de leurs paroles. Mais, ô mon Dieu que fus-je obligée d'entendre ! Quelle fut ma surprise el ma confusion î que ces êtres sont bons et généreux ! le malheureux captif Édelbert n'a pour toi aucun sentiment de haine ou de vengeance ; non seulement il a approuvé l'action courageuse de sa fille , mais c'est lui qui la lui avait inspirée; c'est lui qui l'avait exhortée paternellement à nous aimer et à nous faire autan! de bien qu'il serait en son pouvoir. Sans lui , il est bien probable que Rosa n'eût point sauvé ton fils. Comment serait-il donc ton ennemi? Comment est-il possible que tu sois plus long-temps le sien?

» Mais quoi! tu es encore là , hésitant et irrésolu I Non , non! Kullerich ! il n'est pas possible que tu laisses sortir Rosa sans avoir exaucé sa prière. 0 Dieu! continua-t-elle, en levant les mains au ciel , touche , attendris son cœur ! »

Kullerich dit alors , d'une voix étouffée r

er Que Rosa reprenne Tanuebourg c( (out ce qui s'y trouve , j'y consens ; mais Edelbert restera où il est.» En prononçant ces paroles , il n'osa pas même regarder son épouse.

Celle-ci s€ reîourna vers son fils, et s'écria , le cœur déchiré et en fondant en larmes : «Viens, Eberarhd, prie ton père en faveur de celle qui t'a sauvé la vie. Afin qu'il n'exauce pas sa prière à demi , metstoi à genoux , mon enfant , et élève tes petites mains vers lui : regarde; je me prosterne aussi devant lui ; je vais t'aider à le prier. Je vais te dicter chaque parole : répèîele^ seulement après moi. »

L'aimable enfant , voyant sa mère toute troublée , et Rosa , qu'il aimait presque autant que sa mère , trisîe , pâle , et les larmes aux yeux, se mit à pleurer aussi : l'air de son père l'effrayait. Cependant , il se mit à genoux , leva en tremblant ses petiles mains, et dit bien dislinctement , avec expression, et d'une voix qui iillait au cœur, ces paroles que lui dictait sa mère ;

« Mon cher père , ne sois pas si dur ; n'hé-

» site pas si long-temps à délivrer le père » de Rosa. Rosa n'a pas délibéré si long- » temps pour exposer sa vie pour moi ; elle » m'a délivré du puits ; délivre donc aussi » le chevalier Edelbert de la prison où il » languit; elle m'a sauvé d'une mort affreuse, » puisque j'allais périr dans un abîme; ne » laisse pas mourir son père d'une mort plus » affreuse encore. Et puisqu'elle m'a rendu à » ton amour ; ô mon père ! rends donc aussi à » cette fille chérie le bon père qu'elle adore. » Ne détourne pas tes regards , o mon père î » regarde ton fils , regarde-moi en face ; sans » Rosa, tu n'aurais plus revu ni ma petile » figure , qui te sourit avec tendresse , ni » mes yeux mouillés de larmes. Ces mains » que j'élève suppliantes vers toi seraient » maintenant ensevelies dans le tombeau. » — Arrête , c'en est trop , s'écria alors » Kullerich.» Il s'efforça en vain de retenir ses larmes , qu'il regardait comme indignes d'un chevalier. Il dit , en se retournant vers Rosa : « Votre père est libre ! Je lui rends » son château et tous ses biens. J'ai été in- D juste enverc lui ; un homme qui a élevé

» une telle fille ne peut être un méchant )) homme. »

«Dieu soit loué ! » dit alors la nohle épouse de Kullerich ; et elle se jeta tout en pleurs au cou de son époux , en ordonnant au peut Eherarhd de haiser la main de son père. Rosa était comme transportée au ciel. Les deux chevaliers , témoins de cette scène, ne cherchèrent nullement à cacher leurs larmes, et tendirent cordialement à Kullerich leur main droite.

«Vous êtes un digne homme, dit le chevalier Théohald ; dès ce moment , vous valez à mes yeux le douhle de ce que vous valiez autrefois.

— Vous avez agi , dit Sigehert , comme il convient à un digne chevalier ; la justice est plus glorieuse encore que la hravoure ; et se vaincre soi-même est hien plus que de vaincre ses ennemis.»

Un joyeux murmure d'approbation circula aussi parmi les écuyers et tous les autres comhattans ; ils louèrent le chevalier à haute voix : «Voilà qui est bien, très-bien: voilà qui est noble et généreux , » dirent-ils

lour à tour ; et lous à la fin s'écrièrent avec enthousiasme et d'une voi'x unanime : < Vivent Kullerich , Hildegarde et le petit Eberarlid ! vivent Édelbert et Rosa ! »

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