‹ Rosa, ou, L'héroïne filialeChapitre 20 sur 27 · LETTRE XVIIE · texte numérisé non relu

LETTRE XVIIE

Ro5a annonce à son pcre qu'il va être délivre.

La générosité avait fini par reprendre le dessus dans le cœur de Kullerich ; il fut comme changé en un autre homme. La conscience du triomphe qu'il venait de remporter sur ses passions haineuses , en écoutant la voix de la raison et de la justice, remplit son ame de la satisfaction la plus douce ; sa physionomie était devenue sereine, et ses yeux rayonnaient de joie ; tout le monde, même le petit Eherarhd, remarquaient cet heureux changement. «Maintenant , mon cher papa , dit-il , tu as l'air aussi content que maman et la pelite Rosa ; voilà que je te regarde avec le même plaisir , et que je t'aime du plus profond de mon cœur. »

ilosa s'approcha du chevalier , et le re-

mcrcia avec l'effusion la plus attendrissante. « N'y mettez donc pas tant de prix , lui dit-il; je ne mérite ni éloges ni reconnaissance; j'aurais été un monstre si j'avais agi autrement ; n'en parlez plus , et yenez avec moi ; allons voir votre père dans la prison ; je regarde maintenant comme un péché de prolonger d'un seul instant les tourmens de sa captivité. Venez ; c'est à vous qu'il doit sa délivrance ; c'est vous qui devez la lui annoncer ; mais dites-lui , je vous prie , quelques bonnes paroles en ma faveur , pour qu'il me pardonne le mal que je lui ai fait.

Hildegarde fit alors un signe à son époux ; ils s'approchèrent de l'embrasure de la fenêtre , et elle lui dit en secret quelques mots. KuUerich fit plusieurs gestes approbatifs ; puis , Hildegarde dit à Rosa de l'accompagner un instant , et elle la conduisit dans une chambre magnifique, où, depuis quelque temps déjà, elle avait fait préparer des vêtemens et des bijoux pour le moment où Rosa pourrait être enfin rendue à son rang et à son état.

Le premier soin de Rosa fut de rendre -à sa jolie figure tout l'éclat de son ancienne blancheur ; sa belle chevelure fut roulée en boucles ; Hildegarde lui passa elle-même une superbe robe blanche ornée d'un collet de fine dentelle.

Quand la toiletfe fut achevée, la dame du château alla chercher une petite cassette d'ébène élégamment garnie en or. « Voilà , lui dit-elle en l'ouvrant, voilà la parure de feue votre bienheureuse mère ; mon mari , qui regardait cette parure comme un butin qui lui appartenait , m'en avait fait cadeau ; mais jamais je ne l'ai portée : j'aurais regardé comme un opprobre de me parer de la dépouille d'une autre ; cette parure , qui vous appartient, je l'ai regardée comme un dépôt sacré. Reprenez-la de mes mains, voyez s'il y manque un seul diamant, une seule perle. »

Rosa reprit cette précieuse parure avec la plus sincère reconnaissance ; elle regarda avec plaisir les beaux diamans et les fines perles qui la composaient; mais ils ne lui causèrent cependant pas la joie à laquelle

îlildegarde s'était at'endue. « 0 ma bienheureuse mère! dit-elle les larmes aux yeux, avec quelle vivacité ces bijoux te rappellent à mon cœur. Ce n'est que comme un souvenir de toi qu'ils sont pour moi de quelque prix. — Regardez, cbère et gracieuse dame, dilelle à Hildegarde, cet anneau enrichi de diamans était l'anneau nuptial de ma digne mère; ce collier de perles est un cadeau do noces de la duchesse; ces boucles d'oreilles lui ont été données par mon père le jour que je suis venue au monde. Ah ! mon Dieu , il me semble voir devant moi cette mère chérie, parée de ces perleset de ces pierres précieuses. Que les hommes sont donc fragiles! Les voilà encore ces mêmes perles; ces pierres précieuses brillent toujours du même éclat ; mais le corps de cette femme inappréciable n'est maintenant que cendre et que poussière. »

Hildegarde lui dit: « Chère demoiselle, les larmes qui brillent dans vos yeux ont plus de prix que ces perles, et la noblesse de vos sentimens est plus précieuse que ces diamans. »

Hildegarde accompagna ensuite Rosa jusqu'à la porte du cachot ; celle-ci ouvrit précipitamment la porte, et s'écria, eu entrant ; « 0 mon bon père , Dieu soit loué , tu os libre!» Mais quelle fut sa surprise, sou père était déjà, comme aux jours les plus solennels, vêtu de ses habits de clie\alicr; il s'était décoré de sa médaille et de sa chaîiis d'or, et les deux chevaliers , Sigebert et Théobald , él aient à ses côtés.

Hildegarde, en effet, avait secrètement dit à son époux de faire habiller Édelbert en chevalier, pendant qu'elle-même ferait mettre à Rosa une toilette conforme à son rang. Sigebert et Théobald s'étaient chargés de préparer, avec ménagement, Édelbert à la joie qui l'attendait, sans cependant \u'i dire encore que sa délivrance fût si prochaine, afin de ne pas ôtor à sa noble fille le plaisir de la lui annoncer elle-même.

Edelbert l'embrassa avec la plus vive émotion. « O ma chère Rosa, dit-il, tu as remporté, avec l'aide de Dieu, une victoire que l'armée la plus nombreuse n'aurait pu remporter ! La douce influence de ton amour

pour ton père et pour tous tes semblables a vaincu Kullerich, et, d'un ennemi implacable , nous a fait un fidèle ami. Remercions Dieu de ce cbangement miraculeux; c'est lui qui a béni , par de si heureux résultats , tes courageux efforts et ton amour filial. »

Edelbert commença alors seulement à s'apercevoir de la riche parure de sa chère Rosa. «Vois, dit-il, Dieu, en nous accordant ce que nos prières ont si souvent imploré , la délivrance de ton père. Dieu t'a rendu aussi ce que tu ne lui avais pas demandé, la parure de ta bienheureuse mère. Combien de fois ne me rappelai-je pas avec chagrin que tu avais vendu , par amour pour moi , les seuls bijoux qui te restaient de ton ancien état! t'en voilà aussi récompensée aujourd'hui. La vertu trouve toujours dans le ciel un juste rémunérateur. »

Les deux chevaliers , Sigebert et Théobald , ne furent pas peu étonnés de la beauté de Rosa. Aussi, de même qu'ils avaient loué ses vertus, ils se permirent de faire l'éloge de sa beauté et de ses grâces.

Rosa s'acquitta en ce moment delà eom-

mission de Kullerich , en priant son père de pardonner à ce chevalier. Edelbert en fut très-attendri. « Tu vois mes larmes, dit-il, tu sais si je ne lui ai pas pardonné depuis bien long-temps. » Au moment où il prononça ces paroles, s'ouvrit la porte du cachot , et le chevalier KuUerich entra avec son épouse et le petit Éherarhd. Edelbert et Kullerich se tendirent l'un et l'autre la main droite , et s'embrassèrent avec le plus vif attendrissement. Tout sentiment de haine avait disparu de leurs cœurs; ils éprouvaient la douce félicité de la réconciliation, et se jurèrent une amitié éternelle.

Le bon , le généreux Edelbert fut bien enchanté de voir l'aimable enfant à qui Rosa avait sauvé la vie. Fatigué de toutes les émotions qu'il venait d'éprouver, il s'assit sur le banc de pierre , prit l'enfant sur ses genoux, l'embrassa, le regarda avec douceur, le bénit, et dit : « Cher et aimable enfant , que Dieu te fasse croître et prospérer pour le bonheur de ton père et de ta mère, et pour devenir un homme juste et respectable !

— 0 mon cher chevalier, dit la mère de Tenfant, Dieu veuille que notre fils nous aime comme vous êtes aimé de votre fille î j)uisse-t-il l'égaler en senlimens généreux , et nous serons les plus heureux pareus du monde! »

Cette helle journée fut terminée par un souper splendide dans la grande salle des chevaliers. Edelhert et Rosa furent inviîés à y occuper les premières places. Kullerich s'assit à côié d'Edelhert, et Hildegarde à côté de Rosa ; la joie régnait dans le cœur de tous les convives ; le chevalier Kullerich , surtout, n'avait pas, depuis hien longues années , été vu dans un pareil conlenfement ; il l'affirma lui-même en disant : « La haine insensée que je t'avais vouée , mon cher Edelhert, empoisonnait toutes mes joies ; quel honheur que celui de la paix et de la concorde! Ah! je le sens maintenant, la haine et la vengeance nous viennent de l'enfer, l'amour et l'amitié, du ciel!»

Kullerich avait fait mettre sur la tahle de grandes coupes d'argent douhlées d'or en dedans , et les avait fart remplir de& meil-

- 19S lueurs et des plus vieux vins de ses caves. Auprès du couvert d'Edelbert , il avait fait mettre cette belle coupe d'argent dont il avait coutume de se servir dans son château, et qui était un précieux souvenir do son aïeul. Rosa s'en aperçut aussitôt, et remercia, par un regard affectueux , Hildegarde cette attention. Kullericli prit en main la coupe d'argent , et la vida en buvant à la santé d'Edelljert et de Rosa. Les deux chevaliers , Sigebert et Théobald , imitèrent son exemple; Edelbert but aussi , en invitant ses amis à se méfier de l'excellence de ce vin. KuUerich sourit ; l'éloge de son vin généreux ne lui fut pas indifférent. « Je sais bien , dit-il à Edelbert , que lorsque nous étions encore écuyers à la cour du duc , tu m'exhortais à la tempérance et à la modération; tu avais bien raison de nous faire cette recommandation ; mais ne crains rien aujourd'hui: nous vou* Ions bien nous réjouir, mais nous resterons fermes et calmes; tout se passera dans Je plus grand ordre. Que chacun , avant de vi der sa coupe, prononce une belle et sage son-

lence de banquet, il faut que vous en soyez aussi aujourd'hui, aimable Kosa, et toi, ma chère Hildegarde. » Hildegarde et Rosa se joignirent en effet aussi aux toasts des autres convives , mais à peine mouillèrent-elles leurs lèvres de cetie liqueur de feu. Les vœux et les sentences qui obtinrent le plus d'acclamations furent les suivans ; « Puissent, dit Edelbert, tous les braves Germains vivre dans la paix et la concorde , et ne plus se poursuivre , ni se déchirer pour de misérables intérêts! — Que toutes les femmes , que toutes les filles de l'Allemagne , dit Théobald, ressemblent, par de douces et aimables vertus, à la noble Hildegarde, à la gracieuse Rosa, à la bienheureuse Mathilde ! — Puissent tous les parens , dit Sigeherl , élever leurs enfans comme Edelbert et Mathilde , et tous les enfans aimer leurs pa-rens comme Rosa a su aimer et honorer son père ! » Et Kullerich termina les toasts par ces paroles : « Puissent tous les parens trouver autant de joie et de félicité avec leurs enfans qu'Édelberl en a trouvé avec sa fille ! *

Page 1