‹ Rosa, ou, L'héroïne filialeChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Rosa est élevée par une bonne mère.

Sur les confins méridionaux de la Souabe, dans ces contrées pittoresques entrecoupées de vallées florissantes et de coteaux ombragés derrière lesquels dominent majestueusement, et couvertes de neiges éblouissantes, les montagnes de la Suisse : dans ces mêmes lieux s'élevait, il y a déjà bien long-temps , sur un rocher couvert de pins, l'imposant et formidable château de Tannebourg. Plusieurs siècles après sa destruction , ses tourelles écroulées et ses murs chargés de mousse faisaient encore , surtout lorsqu'ils étaient colorés par les rayons du soleil

couchaut ou éclairés par la lueurs de la June, une impression inexplicable sur l'ame du voyageur qui passait dans les environs. Il bénissait au fond de son cœur les bommes nobles et généreux qui autrefois avaient habité ce lieu , et qui répandaient le bonheur autour d'eux dans toute la contrée ; et , après avoir frissonné un instant à la vue de ce triste monument de la fragilité des choses d'ici-bas, il continuait, appuyé sur son bâton , la course qu'il venait de suspendre pour se livrer à ce sentiment pénible.

Jadis maîtres de cechâleau, le chevalier Édelbert et son épouse Mathilde y vivaient dans l'union la plus heureuse et la plus touchante.

Édelbert était un chevalier plein de bravoure ; mais quelle que fut la renommée de rindomptable courage avec lequel il savait manier l'épée et la lance , rien n'égalait la douceur et la bienveillance de son caractère; c'était un seigneur rempli de la crainte de Dieu, un bon et loyal Germain, un maître plein de clémence et d'affection pour ses vassaux. Le duc de Souabe l'ho-

iiorait comme son ami ; et l'Empereur luimême l'avait distingué de la manière la plus glorieuse entre tous les autres chevaiiers. Mathilde , son épouse , était regardée, à cause de son esprit, de sa piété, de sa ^ertu, Âe sa bienfaisance envers les pauvres, comme la seconde providence de tous les malheureux des environs.

Pendant les temps de guerre et de trouble qui alors étaient presque continuels , le chevalier Edelbert habitait rarement son château ; il accompagnait le duc dans ses expéditions, et son absence durait souvent des années entières. Mathilde, pendant qu'elle ^tait séparée de son époux, trouvait ses plus douces joies dans la société de son enfant unique, d'une fille douce, tendre et vertueuse, dont le nom était Rosa. Cette enfant ressemblait à sa mère par sa beauté et les rares qualités de son esprit et de son cœur. Son éducation, qui donnait de brillantes espérances y était l'objet de la plus vive et de la plus constante sollicitude de sa vertueuse mère ; cette éducation était simple , mais parfaite: sincèrement pieuse et bonne

elle-même, il ne lui était pas difficile d'ouvrir le cœur de sa fille aux sentimeas de la bouté et de la piété.

Cette digne mère apprenait surtout à sa fille à connaître Dieu , et elle cherchait à pénétrer profondément son ame d'un véritable amour filial pour le père céleste de la nature ; elle sentait elle-même, avec une grande vivacité , la beauté et la magnificence des ouvrages de Dieu ; elle savait les contempler avec recueillement, et en éprouver un plaisir et une satisfaction intimes. Dans l'appartement qu'elle avait coutume d'habiter, et devant les fenêtres ceintrées duquel s'étendait une vue lointaine et majestueuse, elle passait à son travail plusieurs heures de la journée, admirant de là le ciel et la terre qui présentaient l'aspect le plus magnifique. Ce .magnifique spectacle donnait à cette bonne mère de fréquentes occasions d'éveiller l'attention de sa fille sur la sagesse , la bonté et la puissance de Dieu, telles qu'elles éclatent dans ses œuvres.

Un jour Mathilde éveilla de très-bonne

heure la jeune Rosa pour jouir avec elle d'une superbe matinée d'été. «Viens donc, » Rosa, dit-elle; viens voir comme le soleil » se lève majestueusement ; vois de quelle » éclatante lumière il couvre les cieux ! Les » léofers nuaojes brillent d'une aimable rou- » geur; et, dans le lointain, les montagnes, » au-delà de ces bois touffus et ombrageux, )y se présentent comme des collines dorées. » Voilà maintenant le soleil levé entière- » ment sur l'harizon,* ohî quelle puissance )) admirable que celle de l'Être infini qui a » créé ce soleil vivifiant et tout ce que ses » rayons éclairent. Là-bas le clocher de l'é- » glise s'élève avec une teinte pourprée du » sein de la forêt peuplée d'arbres fruitiers, » et qui entoure le village comme une cein- » ture ; le joyeux laboureur retourne avec » de nouvelles forces à ses travaux ; le ber- » ger dirige avec empressement ses trou- » peaux vers la profonde vallée qui avoisine » ses foyers ; sur les collines d'alentour pais- » sent doucement les brebis surveillées par » les pâtres vigilans ; ici , sur les prairies » émaillées de brillantes fleurs , brillent

» aussi les faulx des moissonneurs ; partout » nous apercevons les traces des bénédic— » tions divines. Oh ! qu'il est rempli d'à— » mour ce père universel qui jelte égale— » ment des regards de tendresse sur tous les » hommes , qui leur a donné pour demeure 2> cette terre enrichie de ses dons, et qui veut » un jour les réunir tous à lui dans sa de- » meure céleste ! Qui pourrait ne pas se ré- »jouir, ne pas se féliciter de le servir? » Ces paroles, qui partaient du cœur de Mathilde, arrivaient facilement à celui de Rosa ; celle-ci, de son propre mouvement, joignit ses mains et dit : « 0 mon Dieu! que je te » remercie d'avoir fait si bien les choses que )) tu as faites ! »

Mathilde enseignait de la même façon à sa fille comment tout ce que nous apercevons dans l'univers, depuis le soleil jusqu'à la goutte de rosée, nous prouve la bonté et la justice de Dieu. Le cours et les variations des saisons, avec leurs richesses et leurs beautés diverses, lui en fournissaient souvent de nouvelles occasions. Rosa apprenait ainsi à s'élever de la créature vers le Créateur.

La pieuse mère possédait parfaitement la connaissance de la sainte Écriture , et , tout en filant ou en tricotant, elle racontait, pendant des heures entières , à sa fille attentive, les événemens de la Bible les plus propres à faire impression sur l'âge de l'enfance. Par ces récits , Rosa était tour à tour transportée dans le paradis terrestre, sous les tentes des patriarches, dans les déserts avec les Israélites , dans ia terre où coulaient des ruisseaux de lait et de miel; et ces histoires pieuses l'intéressaient infiniment. Elles lui apprirent comment Dieu se révéla parmi les hommes aux plus saints d'entre eux , c'est-à-dire à ceux qui ne trouvent le bonheur que dans la vertu, qui fuient le vice et qui voudraient voir tous les hommes également bons et vertueux.

Dans les méchans dont la Bible nous retrace l'histoire, elle remarquait les exemples effra} ans des suites funestes des vices et des crimes. Mais c'est surtout la touchante histoire de Jésus-Christ qu'elle aimait â entendre raconter. Avec les anges et les bergers , elle se livrait à la joie autour de

la crèche de Bethléem ; avec les Mages de l'Orient elle offrait ses fervenles prières au roi nouveau-né dont l'étoile hrillait dans les cieux; et cette adoration filiale d'amour et de reconnaissance était plus précieuse que l'encens et que l'or. Il lui semblait apercevoir le céleste enfant dans la tente élevée à Nazareth, suivant avec une pieuse docilité les ordres de sa sainte mère et de son humble et respectable père nourricier; e]\e le voyait, priant, travaillant et augmentant tous les jours ses titres à l'amour de Dieu et à la reconnaissance des hommes ; elle prenait au fond du cœur la ferme résolution d'obéir à ses parens, et de se fortifier de plus en plus dans la vertu. Souvent aussi elle accompagnait par la pensée le divin législateur des hommes; elle se trouvait en esprit parmi ses auditeurs , soit au pied de la montagne, soit au Ijord de la mer, soit dans le temple de Dieu. Pleine de recueillement et d'attention, elle écoutait toutes ses paroles, et promettait avec feu à sa mère de suivre fidèlement d'aussi admirables préceptes; mais rien n'égale la joie qui

remplit son cœur, lorsqu'elle apprit avec quelle douceur aimable Jésus appelait autour de lui les petits enfans, dont il se disait le constant ami; comment il les bénit, et comment il dit aux parens désolés de la jeune fille expirante : «Votre enfant est seulement endormi;» comment il la réveilla; et comment il dit au jeune bomme deNaïm qui venai t de mourir : « Lève-toi î » et le rendit ressuscité à sa mère. Rosa se promit bien d'être toujours un enfant docile et vertueux, et de mériter par son amour et sa confiance les bénédictions de celui qui peut sécher toutes les larmes , guérir toutes les misères , ôîer à la mort même son aiguillon, et donner la vie éternelle ; et lorsqu'enfin sa mère lui raconta les souffrances que l'être te plus juste, le plus innocent, endura pour l'amour des hommes ; comment, versant pour nous son sang précieux , et attaché à la croix fatale, il implorait avec des lèvres pâles et livides la miséricorde de son père dans le ciel pour ses impitovables bourreaux, et comment, du sein des tourmens et de la mort, il entra dans sa û^loire et dans son

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éternité , alors de pieuses larmes coulèrent en abondance sur les tendres joues de Rosa; elle fît vœu au fond de son ame de consacrer sa \ ie tout entière à celui qui était mort aussi pour elle. C'est ainsi que Mathilde apprenait à sa fille à connaître et à aimer la religion et les saintes vertus qu'elle enseigne.

En même temps que cette digne mère cherchait à pénétrer le cœur de sa fille de l'amour de Dieu, elle cherchait aussi à ie remplir d'un amour pur pour tous ses semblables , et surtout pour ses parens ; mais sa tendresse maternelle produisit naturellement dans le cœur de Rosa le plus tendre amour filial. Rosa aimait tendrement son père, quoiqu'il fût rarement dans ses foyers, parce que sa mère lui en parlait toujours avec l'affection la plus vive. Lorsque Malhilde lui disait : «Tâche donc que je n*aie à dire à tonpère que du bien de toi, quand il reviendra! » C'était pour elle la plus énergique recommandation ; etlorsqu'enfin le père revenait en effet , Rosa , à l'exemple de sa mère . faisait tout ce qui était en son pouvoir pour lui procurer toute sorte de satisfaction.

Par exemple, son père aimait beaucoup à manger des pêches d'un arbre planté près du mur du château. Un jour la mère apporta les premiers fruits de cet arbre , les partagea en trois parts égales , pour le père , pour elle et pour Rosa ; mais en ajoutant ; «Je donnerai les miennes à ton père. » Rosa dit aussitôt : « J'en ferai autant des miennes ; »et, pour tout au monde, elle n'en aurait pas mangé une seule. A\ec un joyeux empressement, elle rangea toutes les pêches dans une jolie petite corbeille, de manière à ce que le rouge pourpre dont elles étaient revêtues fût plus en évidence , et les apporta ainsi à son père.

Mathilde était habituée à soutenir de pauvres nécessiteux en leur donnant quelque argent ou d'autres secours ; souvent elle faisait distribuer ses dons par les mains de sa filier afin qu'elle apprît de bonne heure à connaître la félicité attachée à la bienfaisance ; elle savait exciter la compassion de Rosa pour les peines d'autrui , et la porter à sacrifier se* propres plaisirs au soulagement de ses semblables. Rosa reçut une fois une pièce d'or

de son père, à l'occasion Je son jour de naissance. Le père lui dit qu'elle pouvait, avec cette pièce d'or, acheter l'objet de toilette qui lui ferait le plus de plaisir. Rosa lit à sa mère une foule de questions sur tout ce qu'il était possible de se procurer avec cet argent. La mère lui nomma quantité de choses ; et la joyeuse Rosa ne pouvait , dans son embarras , se déterminer soit pour l'une , soit pour l'autre. Dans le même instant, on annonça une pauvre veuve qui venait de perdre, par suite d'une épizootie, la seule vache qu'elle possédait. La mère lit entrer cette veuve , l'écouta, et lui dit : «Ah î mon Dieu , j*ai déjà donné de l'argent à tant de personnes qui ont eu le même malheur! il me serait impossible de faire plus de sacrifices : il faut bien que je conserve quelque chose pour les dépenses journalières de ma maison.» Elle alla cependant chercher quelque argent, et le lui compta sur la table , en lui disant ; «Avec toute la meilleure volonté, je ne pourrais vous en donner davantage ; mais si vous aviez encore une pièce d'or de plus , vous pourriez:

acheter une belle vache. » Rosa courut précipitamment chercher sa pièce d'or et l'ajouta aussitôt à l'argent qui était sur la table. c( J'ai déjà assez d'habits, dit-elle: cette pauvre veuve a plus besoin d'une vache, que moi de nouvelles parures. » La pauvre femme pleura de joie et voulut couvrir la main de Rosa de ses baisers. Lorsqu'elle fut partie, la mère embrassa sa fille et lui dit: «Tu t'es bien conduite, Rosa ; ce noble mouvement de ta compassion a plus de mérite que dix mille pièces d'or, que tous les ornemens et toutes les magnificences de ce monde. »

Mathilde avait aussi accoutumé Rosa., dès sa plus tendre enfance, à une obéissance exacte; car, disait cette sage et intelligente mère, l'entêtement est le plus grand obstacle au bien. Un enfant doit d'abord apprendre à soumettre sa volonté à la volonté de ses parens; il la soumettra ensuite d'autant plus facilement à celle de Dieu : car, s'il n'obéit pas à ses parens, qu'il voit, comment obéirait-il à Dieu qu'il ne voit pas ? Tous les désirs violens , ajoutait-elle , do:-

vent être modérés dans le cœur des enfans ; il faut , de bonne heure , arracher l'ivraie alin de faire croître le bon grain. Mathilde donnait à sa fille des occasions de s'exercer à obéir avec empressement et à surmonter ses moindres penchans : ce que la mère ordonnait devait s'exécuter aussitôt. Pas une fleur ne pouvait être cueillie , pas un fruit arraché dans le jardin avant qu'elle ne l'eût permis ; elle n'aimait cependant ni à défendre ni à ordonner beaucoup , et à tout propos. Les enfans, disait-elle, n'ont besoin que d'un très-petit nombre de commandemens ; mais ceux-là il faut les suivre de la manière la plus rigoureuse. Dieu, ajoutaitelle, n'a donné que dix commandemens pour rendre les hommes bons et heur.ux; et si on les avait toujours observés , on au^ rait pu leur en épargner dix mille autres.

La sage Malthilde s'aperçut bientôt aussi que , pour encourager les enfans à la docilité et les détourner de la désobéissance , les récompenses et les punitions étaient nécessaires. Dieu, disait-elle, ne fait-il pas de même avec nous autres grands enfans? C'é-

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üiit un grand plaisir pour elle de mettre à -^ la disposition de Rosa les plus beaux fruits du jardin ; mais il fallait que Rosa l'eût mérité. Sa mère lui disait : « Si tu récites sans faute les vers que je vais te dire , tu auras ces pêches ; » ou une autre fois elle lui disait ; « Si tu fais très-bien ce que je te donne à tricoter, et si tu l'achèves entièrement, je te donnerai ce beau raisin. » Rosa avait bientôt rempli sa tâche; elle était plus contente que si elle avait obtenu les fruits sans être obligée de les mériter. Lorsqu'elle avait commis une faute , elle n'osait accompagner sa mère au jardin. Cett€ punition était assez grande ; bientôt même elle ne fut plus nécessaire. Lorsque, d'un regard sévère, sa mère lui disait : « Je ne me serais pas attendue à cela de ta part; ne me fais donc plus un pareil chagrin! « Rosa n'avait plus ni plaisir ni repos jusqu'à ce que sa bonne mère lui eût souri , en signe de pardon.

Une chose à laquelle cette excellente mère tenait beaucoup aussi , c'était que sa fille fût, comme elle, toujours occupée. Son assiduité, se disai*-elle en la regardant conv

plaisamment travailler avec application , n'est sans doute encore d'aucune utilité dans le ménage ; mais c'est pour mon enfant même qu'elle est de la plus grande importance ; elle la préserve de l'ennui et de la mauvaise humeur, et l'accoutume de bonne heure à une vie ac live. »Rosa apprit très-vite à filer et à se servir de l'aiguille avec beaucoup d'habileté. Lorsqu'elle fut parvenue à se faire une robe avec le tissu qu'elle avait filé elle-même , sa joie en fut extrême , et le riche vêtement que son père lui avait apporté au retour d'une de ses campagnes avait été loin de lui faire autant de plaisir. Selon la coutume du temps, Mathilde et sa fille ne restèrent pas non plus entièrement étrangères aux soins du ménage dans la belle cuisine du château ; mais c'est dans le délicieux jardin, qui en étaitl'ornement, qu'elles trouvaient toutes les deux le délassement le plus agréable , comme en même-temps l'exercice le plus utile à leur santé. Les soins du jardinage avaient un attrait singulier pour Rosa. Sa mère lui avait assigné quelques plates-bandes ; elle lui fit faire un petit râ-

teau, un joli pelit arrosoir, et quelques autres ustensiles du même genre. Depuis les premiers jours du px-'intemps jusqu'à l'automne , Rosa avait toujours quelque chose d'inîêressant à faire : tantôt elle était occupée à semer des graines , tantôt à cultiver déjeunes plantes ou à arracher de toutes parts la mauvaise herbe. Ce ne fut pas un petit plaisir pour elle que de voir servir sur la table de «a mère les fruits qu'elle avait semés et cultivés. Voilà les doux fruits de remploi du temps , disait sa mère ; c'est ainsi, qu'en grand et en petit, Dieu sait recompenser Famour du travail.

Mais autant Mathilde était appliquée a chercher à donner toujours d'utiles occupations à sa fille , autant elle cherchait à la préserver de l'ennui de l'uniformiié; et elle était bien loin de la laisser manquer ûe distractions. Deux au trois fois par semaine elle permettait à quelques jeunes filles pauvres , mais bien élevées , et du même à^re que Rosa , de venir lui rendre visite: et, parmi ces jeunes filles , il y en avait une , nommée Agnès, qui se distinguait par une

douceur etune bonté toutexemplaires. Lorsqu'elles arrivaient , Rosa commençait d'abord par leur offrir quelques rafraîchissemens ; puis , elles restaient quelque temps à filer ensemble ; ensuite elles jouaient à quelques petits jeux , soit dans l'appartement , soit dans le jardin. Mais la mère avait toujours les enfans sous ses yeux , sans qu'ils s'en aperçussent , et elle entendait chacune de ieurs paroles ; c'est elle qui leur proposait des j«ux , et elle savait les choisir de manière à les rendre à la fois instructifs et amusans. Par ce moyen , elle parvint à conserver à sa fille un caractère toujours égal , doux et serein.

Un autre soin que la sage et intelligente mère avait singulièrement à cœur, c'était d'empêcher que le germe de la vaniîé et l'amour de la parure pussent se développer dans son cœur et nuire à ses bonnes qualités. Un jour, et c'était déjà lorsque Rosa commençait à grandir , le duc régnant vint au château de Tannebourg pour rendre visite à son ami Édelbert. On invita à celte occasion plusieurs chevaliers

du voisinage. Il fallait bien que Ror-a <e présentât dans une toilette conforme à sa condition : elle était vêtue de soie et couverte de pierreries. Tous les seigneurs étrangers et leurs dames se répandirent en éloges sur la beauté et sur l'élégant costume de ia demoiselle du cbâteau, et ils lui dirent une foule de flatteries que Rosa n'entendit pas sans quelque secret plaisir. Lorsque les illustres bûtes furent partis, Mathilde dit à sa obère fille : a J'ai été vraiment bien affligée des discours que ces seigneurs et ces dames l'ont adressés ; est-ce qu'ils n'ont donc pas trouvé autre chose à louer en toi que tout ce clinquant attaché un moment à ta petite personne, et que tu vas déposer tout à l'heure? C'est bien moins à toi qu'au fabricant de soieries et aux joailliers et bijoutiers que leurs éloges s'adressaient à juste titre. Hélas ! ils n'ont loué que ton extérieur, qui est loin d'être ton propre mérite. Oh! ma chère , mon excellente Rosa, fais, je t'en conjure, tous tes efforts pour acquérir des qualités qui puissent véritablement te faire honneur. );Et en parlant ainsi , la mère

serrait avec un air triste ses ornemens et ses parures dans un petit coffre destiné à cet usage. « Qu'est-ce, ajouta-t-elle , que de semblables misères en comparaison du précieux avantage d'un bon cœur?»

L'exemple de la mère était plus puissant encore sur Rosa , que toutes ses paroles et ses discours. La modestie, la douceur, la réserve de Mathilde étaient un éloge tacite de ses vertus et de sa conduite, et qui se répétait, pour ainsi dire, à chaque instant du jour; jamais elle ne parlait avec avantage d'elle-même; jamais elle ne fit sentir à personne la supériorilé de son rang, de sa fortune ou de ses lumières ; jamais ses traits aimables et gracieux ne furent défigurés par l'expression de la colère; jamais elle n'avait médit de personne ni jugé ses semblables avec injustice ou sévérité. Sa piété , son humanité firent sur le cœur de sa fille une impression qui resta inneffaçable tout le reste de sa vie.

Une chapelle antique se trouvait dans le village; ses vitraux étaient peints comme les mosaïques de nos vieux édifices. Là,

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Mathilde s'agenouillait souvent; l'humilitt', la ferveur avec lesquelles elle priait étaient telles qu'elle semblait comme plongée dans une sorte d'extase. Un tel spectacle était bien touchant pour Rosa , qui alors élevait son propre cceur vers le ciel; elle voyait, elle sentait profondément que c'est dans la véritable piété que se trouve la source des affections les plus nobles et les plus salutaires, et disait souvent à Mathilde : <" Maman, prions pour mon père. »

C'est avec une charité active que Mathilde venait au secours des malades , des pauvres et des malheureux de toute espèce. On parlait une fois, dans le village, d'une pauvre femme qui demeurait au pied de la montagne ; on disait que cette femme , mère de sept enfans en bas âge, venait de tomber dangereusement malade. La noble dame ne dédaigna pas de descendre exprès la haute montaane du château, de visiter elle-même la pauvre malade dans son humble chaumière , de s'informer avec intérêt de sa position, de donner tous les ordres nécessaires non seulement pour la faire soigner, mais

à— 22 — encore pour lui inspirer du courage ; elle lui présentait elle-même les remèdes prescrits. Elle répétait cette visite journellement , se faisant accompagner de Rosa , afin de lui apprendre de bonne heure à connaître les misères humaines dans les autres , pour les supporter un jour elle-même avec plus de patience et de résignation.

Une éducation si parfaite ne pouvait manquer de porter ses fruits : Rosa devint le modèle de toutes les vertus de son sexe ; rien n'égalait son amour pour Dieu , pour ses parens et pour ses semblables ; rien n'égalait sa modestie, son ingénuité, sa douceur. Ses vêtemens étaient toujours simples et modestes comme son cractère , et presque toujours tissus de ses propres mains ; quelques fleurs ou un bouton de rose en étaient les seuls ornemens. Mais l'innocence et la grâce de ses yeux effaçaient l'éclat des fleurs . Quiconque la voyait, disait: «Rosa de Tannebourg est sans doute la plus aimable demoiselle de toute la Souabe; mais sa vertu la rend encore plus aimable que sa beauté. »

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