CHAPITRE II
Rosa perd sa mère.
Pourquoi faut-il , hélas! que Rosa n'ait pas joui plus long-temps du bonheur de posséder une aussi vertueuse mère! Elle avait à peine quatorze ans , lorsque celle-ci fut attaquée d'une maladie violente ; elle sentit le danger de sa position, elle ne le cacha pas à sa fille. Le chevalier Edelbert venait de partir pour une expédition militaire ; «Ma chère Rosa , dit-elle à sa fille , je t'en conjure, envoie bien vite un messager à ton père; je voudrais le voir encore une fois dans ce monde. Puis, fais appeler le pieux Norbert ; il m'a baptisée , à mon entrée dans cette vie, il m'a offerte, il m'a consacrée à Dieu : à l'instant où j'en dois sortir, il ne me refusera pas son assis-ance. » Le pieux abbé [ c'était un bon et aimable
— üi -vieillard), parut bientôt. Mathilde parla quelque temps seule avec lui ; elle reçut de ses mains le pain de vie. Sa ferveur pieuse se communiqua sans peine au cceur de la pauvre Rosa , et tempéra pour un moment son inexprimable douleur. Le vénérable vieillard récita les prières des agonisans;. il parla de la vie future avec tant de force et de persuasion, que Rosa souhaita avec la plus vive ardeur de mourir tout de suite avec sa mère.
Semblable à un ange consolateur, elle resta dans une pieufe extase auprès du lit de sa mère. Le chevalier Edelbert revint au bout de quelques jours , tard dans la nuit. Rosa courut au devant de lui, et, lorsqu'elle le rencontra au bas de l'escalier tournant, elle l'accueillit avec un torrent de larmes amères. Profondément navré , le chevalier s'approcha du lit de douleur; il fut bien effrayé en voyant son épouse chérie si pâle et si changée ; sa douleur, comprimée quelques instans, éclata bientôt en larmes. Rosa ne cessait de sangloter de l'autre côté du lit. La pauvre malade fendit l'une de ses mains-
à son-^poux avec une tendresse inexprima- Lie ; elle tendit l'autre à sa fille. « Mon cher Édelbert, ma chère Rosa, dit-elle d'une voix éteinte, mon heure est arrivée; je ne verrai plus le soleil levant. Mais ne pleurez pas ; je serai mieux là-haut , dans la maison de notre père céleste. Que je vous bénisse avant de vous quitter. Je ne suis cependant pas perdue pour vous: nous nous reverrons bieniot, et pour ne plus nous quitter. » Elle s'arrêta uh instant ; son extrême faiblesse lui refusait l'usage de la parole.
« Mon cher Edelbert, regarde notre fille. Je ne t'ai jamais donné mon portrait : que notre fille chérie, mon image vivante , te rappelle mon souvenir; c'est le meilleur que je puisse te laisser. Je te Tabandonne avec confiance à ma dernière heure et comnie en présence de Dieu même ; j'ai cherché à l'élever tout chrétiennement ; c'est à toi maintenant à achever mon ouvrage. Corrige ce que j'ai pu mal faire sans le vouloir , et applique à son bonheur tout l'amour que tu m'as montré et dont je te remercie encore une fois en mourant.
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T Et loi , ma ciière Rosa , continua-t-elle , tu m as procuré bien de la joie ; tu as été pour moi une si bonne, si excellente fille! c'est un témoignage que je dois te rendre à l'heure de ma mort. Oh! reste toujours ce que lu as été , pieuse , innocente et bonne ; aime Dieu , fais ce qu'il nous enseigne , fuis le mal, respecte et chéris ton bon père : si Je sort des combats voulait qu'il fut jamais ramené blessé à la maison, remplace-moi près de lui; aux jours de sa vieillesse, prodigue-lui les soins que je ne pourrai lui prodiguer, reste toujours pour lui une bonne fiiie, et sois heureuse. 0 Dieu! dit-elle encore une fois en levant ses regards vers le ciel, préserve-la du mal, forîifie-la dans le i)ien; exauce ma dernière prière, l'ardente prière qui s'élève du cœur d'une mère, et que je la revoie là-haut dans le ciel! »
Le père et la fille fondaient en larmes. La pieuse mourante joignit la main de son époux et celle de sa fille , et, les tenant réunies dans ses mains glacées ; « Nous n"a^ ions tous les trois, dit-elle, dans ce monde, qu'un esprit et qu'un cœur: avec l'aide de
Bieu, il en sera de même dans l'autre ; la mort ne pourra éteindre notre amour dans le ciel. Nous vivrons et nous nous aimerons éternellement. »
Elle regarda son époux et sa fille avec la sérénité d'un ange. < Dieu , dit-elle, m'accorde à mes derniers instans une grande consolation et une grande joie ; qu'il en soit louéî Que je suis heureuse, ma chère Rosa, que tu voies en moi avec quel calme et quel courage peuvent mourir ceux qui croient en Dieu! >
Dans ce moment, elle tourna ses regards sur une image du Sauveur mourant , suspendue à la muraille près de son lit ; elle joignit les mains et pria d'une voix hasse et presque étouffée; puis elle se tut, devint plus pâle, ses yeux s'ohscurcirent, et elle expira. Rosa resta muette de désespoir; Edelbert dit en sanglotant : «Elle a vécu, elle est morte comme une sainte ; elle a triomphé maintenant. Que Dieu nous prenne un jour aussi doucement à lui, et nous réunisse là-haut avec elle! »
La douleur du brave Edelbert , de la
maiheureuse Rosa , pendant cette affreuse nuit , le jour suivant et durant la funèbre cérémonie , fut au-delà de toute expression. Toute la contrée partagea leur affliction ; il n'y avait, dans tout le pays, aucune maison , aucune chaumière où l'on ne pleurât comme si l'on avait perdu une mère. Le vénérable abbé confia à la terre la dépouille mortelle de Mathilde, il voulut commencer à adresser un discours à la foule que cette triste cérémonie avait rassemblée ; mais les sanglots éclatèrent de toutes parts avec tant de force que la voix du vieillard en fut couverte; lui-même fondit en larmes. Il fit signe de la main pour demander le silence , et n'ajouta plus que ces mots : « Où »les larmes parlent si haut, je n'ai plus » qu'a me taire. Vivons de manière à ce » que, sur notre tombe aussi, puissent un » jour couler des larmes de reconnaissance ; » comme la bienheureuse que nous pleurons, » semons avec courage ici-bas, et comme elle w nous recueillerons là -haut avec abon- * dance. »