CHAPITRE ill
Ro5a prodigue de tcKdres soins à son père.
Le chevalier Édelbert était retourné à la guerre: mais un jour, durant l'automne, il revint à son château , blessé au bras droit. Rosa en fut bien consternée; elle ne quittait plus le lit de son père ; elle préparait . lui apportait sa nourriture , et aidait à mettre l'appareil à sa blessure. Cependant le dtsl^ du chevalier ne çruérissait que bien lentement. Edelbert, assis de mauvaise humeur au coin de sa cheminée , se chagrinait de ne pouvoir remplir ses devoirs de chevalier. Rosa seule savait lui rendre quelque férenité : elle se mettait auprès de lui avec son rouet ou son tricot, et lui parlait de sa bienheureuse mère , lui rappelant quelques-unes de ses sages paroles , de ses nobles actions ; souvent elle lui adressait aussi des auesùons
sur les circonstances les plus intéressantes de sa carrière chevaleresque ; elle Teuga* geait à faire remplir encore une fois d'un vin généreux la coupe d'argent qu'il avait reçue en présent du père de Mathilde, et d'y boire quelques rasades en mémoire de ce respectable aïeul. Peu à peu le chevalier se mettait à causer , et sa tristesse s'évanouissait. Bien des heures de ce long hiver s'écoulèrent ainsi pour lui.
Dans les premiers jours du printemps, un noble et aimable chevalier se présenta au château d'Edelbert, et lui proposa de rentrer en campagne avec le duc. A son grand chagrin, Édelbert se sentit encore le bras trop faible pour porter l'épée et la lance ; néanmoins il réunit sur-le-champ tous les gens de son service , et les envoya au secours du duc. D'abord, il les régala pendant trois jours; le quatrième jour, fixé pour le départ, il les rassembla dans la grande salle des chevaliers , et lui-même, revêtu de son costume de guerre, mais sans le bouclier, car son bras souffrant n'aurait pu en supporter les agrafes de fer , il se présenta
au milieu de ses serviteurs, dont il confiait soienneilement la conduite au chevalier étranger; puis, il les exhorta à la bravoure et à la bonne discipline. c< Soyez, leur dit-il )) entre autres choses, devant l'ennemi, c(n:- » râpeux comme des lions, mais doux comm^î )> des agneaux pour le paisible laboureur, y Desfenètresdu château, il regarda, les larmes aux yeux , le départ du cortège jusqu'à ce qu'il eût disparu dans le bois prochain. Ce fut en vain qu'il chercha à s'égayer pendant le reste de la journée ; après ie départ de ses fidèles guerriers, son cher manoir lui parut solitaire et désert. Il s'assit, après le souper, tranquillement auprès de son feu. La nuit était froide et noire ; une tempête effroyable grondait sur les tours du château ; la pluie faisait retentir, en les frappant, les fenêtres de son appartement. Rosa mit quelques bûches de plus dans le feu, apporta à son père sa boisson du soir dans sa coupe d'argent , s'assit auprès de lui, et dit : « Mon cher père, raconte-moi donc l'histoire de ce brave charbonnier qui t'a fait visite cette après-dinée. J'en sais bien quelque
chose : il habitait autrefois notre village; et la petite Agnès, sa fille, était la compagne de mon enfance. — Ah! l'histoire de mon forave Burkhards, dit le chevalier; oh! hien YOjiontiersî Ce n'est pas sans motif que ce brave homme m'a fait visite aujourd'hui: il devait bien savoir comme je serais mal disposé en restant ainsi tout seul en arrière; il l'a éprouvé lui-même : c'était jadis un brave guerrier qui m'a accompagné dans plus d'une guerre.
« Mais avant de te raconter son histoire, je veux te dire quelque chose du chevalier KuUericli de Fichtenbourg. Le magnifique et fort châleau de Fichtenbourg ne t'est sans doute pas tout à fait inconnu; des fenêtres de notre grande salle d'armes, ne voyons-nous pas^dans le lointain, ses tours, s'élever du fond d'une sombre forêt de sapins? Mais tu n'as jamais vu le chevalier lui-même, car, depuis de longues années, il est animé contre moi d'une haine implacable, et jamais encore il n'est venu me visiter ici ; sa haine date de bien loin déjà. Dans notre première jeunesse , nous étions venus
tous les deux, comme deux jeunes seigneurs, à la cour de notre duc. Kullerich était d'un naturel entêté, colère et vaniteux, et de plus il n'était pas aimé du duc; il commença dès lors à me haïr et à me voir avec jalousie, parce que je lui étais préféré. Lorsque nous fûmes taus les deux en état de porter les armes, et que, dans un tournoi que le duc donna à la jeune noblesse , nous dûmes, pour la première fois^ montrer en public notre adresse dans l'art de porter la lance et l'é- |)ée , j'obtins le premier prix : c'était une épée avec une poignée en or. Ta bienheureuse mère, alors la plus belle et la plus noble dame de la cour du duc , me l'offrit sur un coussin de pourpre , en présence de tous les chevaliers de la Souabe. Kullerich, au contraire, n'obtint que le dernier prix : c'était une paire d'éperons en argent. Depuis ce temps, il me haïssait encore davantage, et ne pouvait plus me regarder en face; mais son ressentiment atteignit entln le dernier degré de la violence , lorsque l'Empereur , après une grande victoire, me décora de cette marque d'honneur en or que tu me
vois porter, et qu'il accabla de reproches sévères^le chevalier de Kullerich , dont l'impétuosité et l'étourderie avaient manqué de faire perdre la bataille*
« Le brave Burkards dont tu me parlais tout à l'heure , mon vassal et mon compagnon d'armes , avait un petit bien situé sur la frontière de mon fief, et presque contigu à un bois qui appartient à Kullerich. Celuici était un très-mauvais voisin pour mon brave Burkards. Il entretenait un gibier très-considérable ; les cerfs de ses parcs cou^ raient au delà de mes limites, et dévastaient les champs du brave Burkhards ; ses san^ gliers ravageaient la prairie de ce digne homme. Je lui donnai la commission de tirer dessus , sans plus de cérémonie , et de m'en apporter ce qu'il pourrait ; car le gi- ' hier pris ou tué sur mon propre terrain devait, de droit, m'appartenir. Je revins une fois le soir de la chasse , à cheval et accompagné de mes gens ; le soleil venait de se coucher; voilà que tout à coup la femme de l'honnête Burkhards se précipite vers moi , les cheveux épars , jetant des cris
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plaintifs; elle tombe à mes genoux et implore mon secours en se tordant les mains avec désespoir. Sa pauvre petite Agnès était avec elle ; la pauvre enfant tomba a genoux à côté de sa mère , et éleva aussi vers moi ses petites mains en tremblant et en pleurant. Ce spectacle me décbira l'ame ; je descendis de cheval , et me lis raconter ce qui venait de se passer.
» Voici ce qui était arrivé. L'honnête Burkhards , sa femme Gertrude et la peiite Agnès avaient soupe ensemble, sous le grand arbre , devant la porte de leur maison ; ils étaient sans aucune crainte. Soudain le chevalier KuUerich fond sur eux , accompagné de plusieurs valets armés , à pied et à cheval. Les valets saisirent le bon Burkhards , lui lièrent les mains derrière le dos , le jetèrent sur une charrette, et l'emmenèrent. Kullerich se porta à cette violence, parce que, récemment, Burkhards avait tué un cerf sur ses limites , mais sur mon propre terrain , et l'avait apporté à Tannebourg. Enflammé de colère , Kullerich jura qu'il ferait périr Tim^âme voleur
de gibier (c'est ainsi qu'il appelait l'honnête Burkhards ) dans le plus horrible cachot de Fichtenbourg, parmi les crapauds et les lézards.
» Je le délivrerai , dis-je à sa femme , quand même, pour y parvenir, je devrais détruire tout ce repaire de brigands*. Aie bon courage , et va bien vite à ma résidence avec ton enfant.
» Sur-le-champ , je me mis en route , accompagné de mes gens, pour arracher à Kullerich, s'il était possible, sa proie avant qu'il fût arrivé au château. J'envoyai quelquesuns de mes gens à cheval en éclaireurs ; je leur donnai un rendez-vous où nous devions nous retrouver, et, au grand trot, je m'approchai de Fichtenbourg. Bientôt les éclaireurs m'apportèrent des nouvelles. Kullerich , me dirent-ils, est à prendre un repas au moulin de Fœrengdourund ; la charrette, et ie pauvre Burkards dessus, étaient devant la porte. Il se trouvait que j'avais déjà , pour arriver avec mes gens à la résidence de Kullerich , une bonne avance sur lui. Nous nous arrêtâmes dans le bois à un en-
droit commode, où nous étions sûrs que la troupe devait passer. Elle arriva enfin, ne soupçonnant aucun danger, confiante et joyeuse, et faisant un grand bruit. Soudain, comme un éclair, nous tombons sur ces brigands. La lune, qui venait de se lever dans son plein , se chargea du soin de nous éclairer pour faire notre besogne. Comme Kullerich ne s'attendait nullement à être surpris , et comme il venait d'ailleurs de boire outre mesure, il se battit fort mal ; et, après tine courte résistance, il prit la fuite avec sa bande. J'aurais pu le faire prisonnier; mais j'eus pitié de lui, et le laissai s'échapper. Personne , Dieu merci , ne perdit la vie dans ce combat, et le terrain n'était jonché que des armes des ennemis.
Nous déliâmes alors le pauvre Burkhards, attaché sur la charrette, que nous chargeâmes des armes que nous venions de conquérir. Nous lui donnâmes un cheval qui, dans le désordre, venait de jeter à bas un cavalier ennemi ; et nous retournâmes joyeusement chez nous. Comment décrire la joie de la mère et de la jeune fille, lorsqu'elles
nous >irent entrer, Burkhards à cheval a mon côlé? Mais j'étais encore plus content qu'eux. Oh! quel bonheur que de tirer ses semblables de la peine !
» Je donnai à ces bonnes gens une petite demeure dans ma résidence, où ils ne pussent rien avoir à craindre de la \engeanee de Kollerich. Plus tard , Burkhards fut blessé dans un combat, et mis hors d'état de servir plus long-temps. Il n'était cependant pas encore incapable de tout travail ; il ne voulait pas manger son morceau de pain sans l'avoir gagné. Dans l'endroit le plus sauvage de notre bois , il découvrit une petite vallée solitaire, et il eut une grande envie de s'y établir. Là , je lui fis bâtir une jolie petile maison : d'une partie de ce terrain , il fit un champ de lahour qui lui donne du pain pour lui et sa famille ; avec ma permission , il a établi aussi.une charbonnière. La contrée qu'il habite n'est pr^s^ que jamais visitée par personne. Cetle vie si retirée et ses occupations journalières ont rendu presque méconnaissable sa figure, autrefois pleine et brillante de santé.
■ — ö\S ^ Dans un pareil état, il s'est cru entièrement à l'abri des poursuites de Kullerich , qui, depuis ce temps, en effet , n'a plus eu les moyens de l'inquiéter. »
Eu racontant cette histoire, le chevalier Edelbert ajouta encore quelques traits de la bravoure et de la fidélité de Burkhards; et ses récits se prolongèrent ainsi bien avant dans la nuit. Rosa avait écouté avec tant d'attention , que la coupe de son père était restée vide depuis long-temps , et qu'elle avait même oublié de mettre de nouvelles bûches dans le fover.
Soudain un hfuit effroyable se fît entendre dans le château ; les voûtes de ses aaleries retentirent du bruit des armes et de cris guerriers. On entendit des pas d'hommes qui s'approchaient de la chambre à coucher où se trouvaient Edelbert et sa fille. Le chevalier se lève en sursaut, cherche des armes autour de lui. Rosa tourne précipitamment la clé dans la serrure ; mais un coup terrible fait subitement sauter la
porte, et un homme armé de toutes pièces , et suivi de plusieurs autres gens en armes. se précipite dans la salle.
« Eh bien! Édelbert, dit-il, les yeux é'incelans et avec une voix de tonnerre, voilà donc enfin l'heure de la vengeance ! Je suis Kullerich que tu as offensé , que tu as outragé si souvent; tu vas expier le mal que tu m'as fait. î Et il se tourna vers ses gens de guerre, et il leur dit: «Chargez-le de chaînes, surveillez-le jusqu'à ce que nous partions d'ici; le plus noir cachot de Fichtenbourg sera sa demeure. C'est à moi que ce château appartient maintenant ; je veux d'abord choisir pour moi ce qui m'y convient en armes et en attirail, en habits et en bijoux ; puis, vous pourrez, pour récompense de votre bravoure, piller tout le reste pendant que je passerai quelques heures de plaisir près d'une cruche de vieux vin. Vite, à l'ouvrage : nous partons dans trois heures d'ici. D
Rosa se jeta en pleurant aux genoux du
cruei chevalier , et implora la grâce de soii père. Mais le furieux la repoussa loin de lui , et, sans faire la moindre attention à elle, il sortit de l'appartement d'un pas ahier. Édelbert fut chargé de chaînes, et deux hommes d'armes furent placés en sentinelle? devant la porte.
Kullerich avait jugé que le moment ou Edelbert était privé de l'usage de son i)ras droit, était aussi l'instant le plus favorable pour faire éclater sa vengeance ; de plus , il avait attendu jusqu'à ce que les plus braves ojuerriers d'Edelbert fussent allés rejoindre le duc à la guerre, et ne pussent défendre leur maître. Dans le petit nombre de soldats qui étaient restés à Tannebourg p<Hir y tenir garnison , se trouvait un serviteur lâche et fainéant qu'Edelbert conservait par pitié, et que Kullerich avait gagné avec de l'or. Ce misérable lui avait ouvert , de nuit, une petite porte cachée couverte de broussailles et de débris de rochers, et oui, par une allée souterraine, conduisait dans
le château. Le reste de ses domestiques avait
aperçu Tennemi trop tard, et malgré la plus valeureuse résistance avait été vaincu et renversé en peu d'instans. C'est ainsi que Kullerich était parvenu si vite jusqu'à l'appartement d'Edelbert, et qu'au milieu du château il l'avait fait son prisonnier.