‹ Rosa, ou, L'héroïne filialeChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

Rosa est séparée de son père.

Edelbert languissait tristement dans san cacbot , près d'une cheminée dont le feu était presque éteint. Rosa était à genoux près de lui, ne pouvant que pleurer, gémir et prier ; elle se tordait les mains de désespoirj et les boucles de sa belle chevelure flottaient en désordre ; elle était comme anéantie : à tous momens elle levait vers son père ses yeux mouillés de larmes. Le bruit confus de la bande ennemie , qui se livrait ati pillage et à l'intempérance, retentissait ä travers les voûtes du château; mais la chambre des deux victimes était sombre et silencieuse comme un tombeau qu'éclaire une lampe pâle et vacillant«.

Edelbert , à la fin , rompit le silence ; c< Prends courage, dit-il, ma chère enfant,

et sèche tes larmes. C'est Dieu qui nous envoie ces infortunes; adorons sa main lors même qu elle nous frappe : elle nous accable aujourd'hui de ses rigueurs pour nous dispenser plus lard ses bienfaits ; il saura aussi faire tourner à notre avantage les suites de cette cruelle épreuve. Restons fermes et coniians en la sagesse et la bonté de Dieu ; oui , j'ai l'espoir secret que notre bonheur sera bientôt plus assuré que jamais. Je nié fiai beaucoup trop autrefois dans la bienveillance de l'Empereur et dans la faveur du Duc ; mais ils ont maintenant assez à faire pour eux-mêmes, et peuvent à peine se débattre contre leurs nombreux et puissans ennemis. Ne mettais-je pas aussi follement ma confiance dans les remparts et les glaites , les murailles élevées et les épais verroux ? Je ne la mets aujourd'hui que dans le Dieu vivant; il sera désormais, seul, mon protecteur et mon espoir.

» 11 faudra bientôt nous séparer, m.a chère fille ! > reprit-il après quelques minutes de silence, en l'entrelaçant de son bras gauche ; car son bras droit é'ait chargé de pesantes

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chaînes, et sa. blessure lui causait encore de cuisantes douleurs.

c( Qu'on ne me parle pas de séparation, mon cher père ! s'écria-t-elle en le serrant contre son cœur, ils ne pars iendront pas à m'arracher de tes bras; je resterai avec toi dans les cachots , et t^ suivrai à la mort. »

c( KuUerick ne soulfrira pas, répondit \e père avec calme , que tu res 'es avec moi ; il ne m'accordera pas cette douce consolation ; il faut absolument nous séparer. Écoute maintenant un conseil que tu devras suivre. Ton extrême jeunesse te dérobera à une surveillance sévère. Tâche de sortir du château , afin de ne pas consumer ta vie dans une humiliante servitude. Il ?e trouvera bien quelques-uns de mes servi- (eurs pour favoriser ta fuite.

» Quoique tu te trouves en ce moment expulsée indignement de la maison paternelle, dépouillée de l'héri (âge et des magnifiques dons que t'a laissés ta digne mère , gardetoi cependant de perdre courage : les biens de ce monde ne méritent pas qu'on s'afflige de leur perte; tu apprends aujourd'hui a

— 46 ^ connaître toute leur fragilité. 11 y a, ma chère fille , des trésors bien plus précieux que ni la destinée ni la mort même ne peuvent nous ravir : je veux dire la piété , l'amour du travail, la modestie et la pudeur; ces trésors, ces vertus étaient la plus grande richesse, les plus beaux ornemens de ta digne et sainte mère : quand tu ne conserverais d'elle que ce seul héritage, tu seras toujours assez riche*

)» Quand tu seras parvenue à sortir du château , tâche de rejoindre notre brave charbonnier, le bon et honnête Burkhards ; lui et son excellente femme sauront avoir soin de toi. Dans leur asile, tu pourras vivre inconnue et ignorée jusqu'à ce qu'on parvienne à te faire passer dans le château de quelqu'un de mes amis; et quand tu resterais de longues années avec ces bonnes gens , quand même tu passerais ta vie entière sous leur toit humble et hospitalier, eh bien! tu y trouverais la certitude consolante qu'on peut être aussi bien dans une chaumière que dans un château.

» Garde-toi de rougir jamais des travaux

^ 47 — rustiques auxquels tu vas être obligée de te livrer: des mains diligentes, durcies par le travail, méritent plus de considération que des mains oisives brillamment ornées de perles et de bijoux.

» Au mérite des travaux actifs et assidus joins celui des ferventes prières. Nous sommes composés de corps etd'ame: travailler est le partage de l'un ; s'élever vers Dieu est le devoir de l'autre.

» N'aie point d'inquiétudes sur mon compte : prie pour moi, et abandonne-moi avec confiance à la volonté de Dieu; j'en suis sûr , il ne m'oubliera pas toujours ; il ne sera pas inexorable à tes pieuses prières. Ma situation est affreuse, mais il peut en un instant la changer ;et faire tomber devant moi les verroux et les portes de fer. Dieu est partout, excepté dans le cœur des méchans ; dans le fond des cachots il sera toujours avec moi. Que ta confiance en lui soit égale à la mienne ; en lui est le seul ami qui ne nous abandonne jamais.

» Quand tu jouirais aujourd'hui pour la dernière fois de la vue de ton malheureux

père, quand je serais condamné à languir le reste de mes jours dans le fond de ce cachot , eh bien! je trouverai encore dans mon infortune la plus douce consolation, celle de pouvoir me dire; Ma chère Rosa n'oubliera jamais les exhortations de son père ; elle marchera sur les traces de sa pieuse mère ; elle sera digne de la mémoire de ses bienheureux ancêtres. Quand j^entendrais sonner l'heure de ma mort, quand l'œil d'aucun être ne me verrait expirer, quand l'oreille d'aucun mortel n'entendrait mon dernier soupir, quand je ne pourrais dans ce mo-^ ment suprême serrer dans ma main la main d'aucun ami, je trouverais toujours une consolation bien douce dans la certitude de laisser ici-bas une fille vertueuse qui bientôt me rejoindra là-haut dans le ciel !

» Regarde! j'ai suspendu aujourd'hui à la chaîne d'or que j^ porte, la médaille d'or aussi qu'un jour je reçusdes mains de l'Empereur. Au moment où Kullerich fondait sur nous par cette porte, je l'ai cachée sous mon habit. Hélas! je ne puis la regarder sans sentir redoubler mes peines.

^> » Conserve toujours bien soigneusement cette marque de distinction , conserve-la comme un précieux souvenir de ton père ; ne la vends jamais, même dans la peine la plus extrême ; elle pourra, lorsque j'aurai cessé de vivre, t'être de la plus grande importance ; elle te servira peut-être un jour à prouver que tu es de la noblesse des seigneurs de Tannebourg.

a Les ingénieuses allégories et les paroles consolantes empreintes et retracées sur cette médaille d'or ont bien plus de prix, une plus grande valeur , que l'or même qui la compose.

» Quand tu verras de ce côlé l'œil dii Dieu vivant entouré de rayons lumineux avec cette inscription : « Si Dieu est pour nous, qui donc est contre nous? » rappelletoi que l'œil de Dieu , en effet , voit tout , qu'il veille toujours sur nous , et que ceux qui, dans toutes leurs actions, le regardent comme présent et se préservent des actions mauvaises qu'il déteste, que ceux-là n'ont rien à craindre.

» Quand tu verras de cet autre côté de

la médaille celte croix entourée d'une couronne lumineuse , avec ces mots ; « C'est là que tu trouveras la victoire , » rappelle-toi qu'il faut aimer toujours celui qui est mort pour nous sur la croix. Nous tous , pauvres mortels, nous avons dans ce monde à combattre et à souffrir; c'est dans la foi en celui qui est mort pour nous, dans la fidèle obéissance à ses saints commandemens , dans la résignation que nous enseigne son exemple divin , dans l'espoir que nous donne ses ineffables promesses , que nous trouvons la force de vaincre l'adversité.

» Maintenant , agenouille-toi , ma chère fille, que je te bénisse encore une fois. » Rosa s'agenouilla en pleurant, joignit ses mains, et pencha vers la terre sa douce et gracieuse figure embellie encore par l'expression de la douleur la plus profonde et de la ferveur la plus brûlante. Le père posa sur sa tête ses mains enchaînées , et dit : « Que le Dieu tout-puissant te bénisse, et que la grâce de Notre-Seigneur, qui nous a rachetés, soit avec toi pour toujours!» Kosa fondait en larmes : son père la serra en-

— Picore «ne fois dans ses bras , pleurant amèrement lui-même, et dit : « Je ne t'oublierai jamais , et je ne cesserai , dans mon cachot, de prier pour toi. Promets-moi aussi de ne jamais oublier mes exhortations paternelles, et de les suivre toujours avec la plus fidèle exactitude. » a Ob! je ferai, dit Rosa en sanglotant, tout ce que tu me recommandes , une seule chose exceptée ; je ne puis, je ne puis absolument t'abandqnner; de grâce , ne l'exige pas de moi ; peut-être mes prières, mes larmes, mes sanglots pourront-ils toucher cet impitoyable chevalier, peut-être me permettra-t-il de te suivre dans ta captivité, de te suivre dans ton cachot. »

Dans cet instant , un nouveau bruit se fit entendre dans le château. Kullerich donna à ses gens l'ordre du départ ; il n'ordonna qu'à un très-petit nombre d'entre eux de rester comme garnison. Des hommes armés pénétrèrent de nouveau dans la chambre d'Edelbert. Rosa se tint étroitement serrée contre son père ; elle conjurait ces hommes de l'emmener avec lui.

mais elle fut arrachée de ses bfas avec violence.

On fit descendre Edelbert dans la cour du château, éclairée d'une manière effroyable par un grand nombre de torches flamboyantes. Les portes du château étaient ouvertes; beaucoup de cavaliers, dont chacun tenait à la main un cheval non monté, étaient arrivés à la suite de la nouvelle troupe; au milieu se trouvait le coursier de bataille de KuUerich , orné d'un mors étincelant et d'une couverture de pourpre. Le noble et illustre Edelbert fut indignement traîné ^ur une charrette. Deux énormes voitures qui lui appartenaient étaient dans la cour, chargées de ses effets les plus précieux , honteux fruit du pillage qui venait d'être consommé. Il vit de ses propres yeux ses l'hevaux de trait emmenés hors de l'écurie et attelés à ces deux voitures. Cet excellent }iom.me,souffrant encore de sablessure,trem. blôtait déjà, avant qu'on ne se mît en route, parsuiJedufroidetdel'humiditéqu'il éprouvait sur la charrette où il avait été jeté. Enfin, le chevalier Kullerich parut lui-même dans

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\^ cöur , s'élança sur son superbe coursier, Aussitôt des cavaliers entourèrent la fatale charrette avec des cris d'une joie tumultueuse ;- ils sortirent tous ensemble du château en passant sur le pont-levis, dont le^ I>ruit, en tombant devant eux, retentit dans îe lointain.

En arrivant à la montagne escarpée qui se trouve à quelques pas du château, il fallut ralentir la marche. Rosa parvint à les atteindre. Kullerich était à cheval à côté de la charrette sur laquelle Edelbert était enchaîné. Elle se pressa, pleurant et suppliant, entre le cheval de Kullerich et la fatale charrette, et, les mains élevées vers le ciel, elle supplia qu'on lui permît de s'asgeoir à cô'é de son père. Mais Kullerich fit comme s'il ne l'entendait pas ; il ne jeta même pas les yeux sur elle ; et, tenant négligemment l'une de ses mains dans son habit, et l'autre à son épée , il portait autour de lui des regards insolens. Au bas de la montagne, il cria ; « Maintenant, en avant, piquons des deux ! » Tous aussitôt donnent de l'éperon; les conducteurs frappent de

leur fouet avec fureur sur les coursiers ; et les voilà qui avancent tous avec une vitesse confuse et bruyante. Rosa courut après eux, malgré la pluie et Torage, jusqu'à ce que ses forces fussent épuisées et que l'affreux cortège disparût enfin à ses regards , à travers la nuit et la forêt.

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