‹ Rosa, ou, L'héroïne filialeChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE YIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIL

Rosa travaillant dans la charbonnière.

Le brave Burkhards était resté plusieurs jours sans donner de ses nouvelles. Lorsque sa fille lui avait apporté, la dernière fois, son repas dans le bois , il lui avait dit qu'il avait l'intention d'aller pendant quelques jours porter ses charbons à la ville , qu'il ne fallait plus lui apporter à manger ; qu'il reviendrait bientôt à la maison. On commençait déjà à être inquiet sur son compte, lorsqu'un soir il entra tout d'un coup dans la maison. Il portait un chevreuil sur ses épaules , dans ses mains des flèches et un arc. Il posa son fardeau à terre, et salua Rosa avec la plus vive amitié. «As-tu bien vendu tes charbons, mon cherBurkhards? lui demanda safemme.

— C'est bien maintenant le moindre de mes soucis. Ah ! si du moins mes plus chères

espérances ne s'étaient pas évanouies! J'ai bien fait des courses et des démarches, dont je ne voulais pas d'abord vous parler. Je me suis présenté chez des chevaliers, chez des barons , que le digne père de notre demoiselle a jadis tirés de bien grandes peines ; je les ai exhortés à aller livrer l'assaut au château de Kullerich , à délivrer à main armée notre brave seigneur, ou, du moins, à surprendre Kullerich à la chasse, à s'emparer de lui , à le jeter dans une tour bien gardée , et à l'y laisser jusqu'à ce qu'il ait lâché Edelbert , et lui ait rendu tout le bien qu'il lui a enlevé de vive force. Mais toutes mes parolesont été inutiles. «Kullerich est trop puissant, m'ont-ils dit; l'entreprise est trop dangereuse , elle peut avoir de mauvaises suites : il faut attendre que les autres amis d'Edelbert soient revenus de la guerre ; on pourra alors tenter quelque chose. » Cette ingratitude m'a fait verser des larmes de sang. Je ne leur ai pas dit un mot de ce que vous vous trouviez avec moi; je n'ai demandé à aucun d'eux s'il voulait vous rece\oir dans son château ; vous faites bien

— /o ^ mieux de rester avec nous. Restez avec nous, digne et excellente demoiselle ; je veux être comme votre père. Ma Gertrude et mon Agnès ne vous quitteront pas ; nous ferons tout au monde pour vous rendre ce séjour supportable, j A ces mots , il remit sur ses épaules le chevreuil qui était encore à ses pieds, et dit ; «Vous avez été obligée depuis plusieurs jours de vous contenter de vrais repas de carême : ce frais chevreuil vous donnera ce soir , j'espère , un excellent souper. Je veux l'apprêter moi-même ; cela m'est arrivé bien souvent lorsque j'allais avec votre père à la chasse. » Et, en disant ces paroles , il emporta le gibier à la cuisine.

Le lendemain matin , le bon Burkhards fit plusieurs changemens dans la maison, afin de loger Rosa d'une manière plus commode ; il lui donna la meilleure chambre, et l'arrangea aussi Lien qu'il put. «Vous voilà enfin abritée, dit-il lorsqu'il eut achevé; la nourriture ne vous manquera pas non plus. Tout le gibier des vastes forêts d'alentour n'apparlient-il pas à votre père? j'en abat-

Irai en abondance, et vous l'apporterai.» Puis , il la conduisit dans son jardin ; et , comme Rosa parut prendre du plaisir à enîendre bourdonner les abeilles autour d'elle, il lui fit aussitôt présent de la plus belle de ses ruches et de deux gâteaux de cire qu'il détacha tout exprès. Jamais il ne revenait de sa charbonnière sans lui rapporter quelque chose. Tantôt, c'était un panier rempli de fraises odoriférantes; tantôt, une petite corbeille pleine de grandes écrevisses; tantôt enfin, un maniveau de bons champignons.

Un jour il s'empara , exprès pour le lui apporter, d'un couple de tourterelles , et il se donna une peine infinie pour fabriquer luimême la cage. Une autre fois, il revenait du bois avec une jolie petite biche qui marchait ou sautait tout doucement à côté de lui : il l'avait apprivoisée tout exprés pour elle. Quand il restait quelques jours à la maison, il savait les lui faire passer d'une manière très-agréable : il lui racontait d'intéressantes histoires du temps passé , et qui avaient rapport soit aux actions nobles et héroïques de son père , soit à la piété, à la

bienfaisance de sa vertueuse mère; et ces récits étaient toujours pour elle aussi instructifs qu'agréables.

La bonne Gertrude ne le cédait pas en complaisance à son mari. Elle avait appris, avec peine , que Rosa avait été dépouillée de son linge, et elle s'occupait activement à l'en pourvoir de nouveau : elle lui coupa elle-même des cbemises , lui fit tricoter des bas. Cette bonne femme n'avait qu'un seul regret , celui de ne pouvoir se procurer ces divers objets aussi beaux qu'elle l'aurait désiré. En travaillant pendant l'biver, clic avait préparé une provision d'un fil extrêmement délicat et qu'elle destinait à faire un babillement de fêîe pour sa chère Rosa.

Agnès était aussi pour elle une compagne aussi douce qu'aimable : elles s'amusaient à travailler ensemble. Rosa stvlait A^nès dans les ouvrages d'aiguille ; elles cultivaient ensemble le petit jardin près de la maison, où brillaient quelques fleurs agréables à la vue et à l'odorat à côté des légumes qu'un travail assidu y faisait croître en abondance ; elles allaient se promener en-

semble dans la vallée et dans les forêts; elles jetaient ensemble aussi quelques miettes de pain aux petits poissons dont elles observaient les rapides ébats dans les ruisseaux limpides ; elles se plaisaient à écouter le chant de divers oiseaux qu'Agnès savait nommer chacun par son propre nom.

Jamais , cependant , la pauvre demoiselle ne retrouva toute sa sérénité : le sort de son malheureux père était toujours présent à son cœur. Souvent on ne savait où elle était allée, et, après l'avoir cherchée long-temps, on la trouvait dans la sombre obscurité du bois ou dans quelque grotle de rochers , où , en pleurant à chaudes larmes , elle priait pour son père. Sa douleur, en se prolongeant , devenait de jour en jour plus amère ; elle ne retrouvait quelque sérénité que quand , avec la famille du bon charbonnier, elle était à rêver quelque projet soit pour soulager le cher captif ou même pour tenter sa délivrance.

Un dimanche, ils étaient à dîner tous les quatre , et la délivrance du brave chevalier était, comme de coutume, leur unique en-

tretien. Le petit repas allait être achevé, et il n'y avait plus qu'une assiette de champignons délicieusement apprêtés. Le brave charbonnier, qui savait parfaitement distinguer les bons champignons des vénéneux, les avait cueillis exprès pour Rosa, qui les aimait beaucoup. « Nous ne faisons pas grand cas, dit-il, nous autres, de ces mets; mais les grands seigneurs croient que c'est merveille. J'en apportais souvent à votre château , particulièrement de ceux qui viennent si bien près des charbonnières. Un autre charbonnier , qui habitait une forêt appartenant au château de Fichtenbourg , en envoyait beaucoup à ce château par ses enfans ; une de ses filles entra même , par ce moyen , au service du concierge. Mais la femme du concierge , véritable dragonne , à ce qu'on dit, a chassé, il y a quelques jours , cette petite fille ; de sorte que mon confrère l'enfumé , qui a aussi la tête passablement chaude , a juré , par tous les sermens du monde , de ne plus y porter de champignons , quand bien même les gens , pour l'en prier, viendraient se mettre à ses^ «enoux. »

Rosa alors ^e leva précipitamment, et s'écria , toute joyeuse : « J'y suis, j'y suis ; c'est cela , c'est cela même ; je m'habille en petite charbonnière , j'apporte des champignons au château ; je cherche à gagner les bonnes grâces de la femme du concierge ; j'entre à son service , et je fais si bien , que je parviens à revoir mon père , à soulager ses peines, peut-être à le délivrer. 0 Dieu! dit-elle en levant ses yeux au ciel et joignant les mains, répands sur ce projet tes grâces et tes bénédictions! »

Le charbonnier secoua la tête , se mit à tousser, et fit quelques objections. Rosa les réfuta , et il lui fallut céder. Elle sortit précipitamment , et revint , au bout de quelques minutes , habillée en petite fille de charbonnier. Elle avait échangé ses habits contre ceux d'Agnès ; ils lui allaient on ne peut mieux , et le champêtre chapeau de paille la coiffait à ravir. Gertrude et Agnès ne pouvaient se lasser d'admirer Rosa ; elles frappaient joyeusement dans leurs mains.

« Ces habits vous vont à merveille, dit Gertrude ; mais votre douce et charmante phy-

sionomie , si gracieuse et si pure , vos petites mains , si blanches et si tendres , ne vont pas bien avec cela : on devinera bien vite qui vous êtes. )) Burkhards connaissait un moyen innocent pour donner à ses mains et à sa figure une couleur foncée qu'il serait facile de faire disparaître ensuite ; il en fit sur-lechamp l'essai. Gertrude et Agnès s'écrièrent alors ; «Maintenant cela pourra aller; personne ne vous reconnaîtra. »

Rosa voulut, dès le lendemain, se rendre àFichtenbourg; elle craignit d'être devancée par quelque autre qui chercherait réellement à entrer au service de la concierge. « Eh bien , tentez-le , dit le brave charbonnier, et que Dieu soit avec vous! Ce soir encore, je rassemblerai pour vous les plus superbes champignons qu'il me sera pos- . sible de trouver; j'en ai encore là-haut dans ma chambre quelques-uns de ceux que j'ai fait sécher et qui poussent en abondance auprès de ma charbonnière. Agnès vous accompagnera jusqu'à la lisière de la forêt , jusqu'au pied d'une petite colline où se trouvent trois croix en pierre, et d'où l'on

aperçoit Ficlitenboiirg, de manière à ne pouvoir se tromper de chemin. Elle vous attendra là jusqu'à ce que vous reveniez. »

Le lendemain de grand matin , Rosa était déjà prête à partir. Elle prit en main le panier de champignons ; Agnès en portait un autre rempli de provisions diverses. Gertrude et Burkhards, debout devant la porte de leur habitation , bénirent Rosa du profond de leurs cœurs , et lui donnèrent encore plusieurs conseils de prudence et de sagesse. Ils la regardèrent long-temps marcher ; ils avaient les yeux mouillés de larmes. « La brave fille réussira î s'écria Burkhards , il ne nous est pas permis d'en douter ; car est-il permis de ne pas avoir foi dans la promesse du quatrième commandement de Dieu? »

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