SCENE VI
MAXIME, LÉLIO, puisUN COCHER.
MAXIME, ramassant son épée et la remettant dans le fourreau.
Ce frère est arrivé là... d'une façon malencontreuse... Un instant j'ai cru que Rosalinde me trompait... Mais non ! Elle va revenir !... Elle m'a dit de l'attendre, et j'espère que désormais rien ne viendra troubler notre tête-à-tête.
LÉLIO, paraissant à la fenêtre.
Peut-on entrer ? *
Hein?
LÉLIO, descendant.
C'est moi, ne faites pas attention... En quittant Rosalinde... au lieu de monter dans ma voiture... je suis monté dessus. J'ai gagné un entresol.. . et me voilà !
MAXIME
Mais si votre sœur...
LÉLIO, froidement, et passant devant lui. **
Ah ! à propos... Rosalinde n'est pas ma sœur.
MAXIME
Quoi?
LÉLIO
Comment, vous avez cru! (Éclatant.) Ah! ah! ah! ah!
* Maxime, Lélio.
* Lélio, Maxime,
qu'il est beau d'être jeune! Ah! qu'il est beau, d'être jeune!
Ah! que j'ai soif!
(Il se verse du Champagne.)
MAXIME
Vous n'êtes pas son frère?
Non, monsieur... Par la raison que la mère de la Rosalinde est ravaudeuse à l'Arche-Marion, et que la mienne vend des oranges de Palerme sous les arcades de Saint- Marc, à Venise.
1AXIME.
Alors, vous êtes..
Allons donc!...
Vous mentez!...
(Il tire son épée.)
LELIO, riant.
Nous recommençons... A votre aise... *
(ils ferraillent.) MAXIME.
Ah ! je vous tuerai...
LÉLIO
Vous serez bien avancé.
MAXIME
Vous tirez bien.
LÉLIO
Mon père était bravo au service du comte de San-Giacomi. Il a même été pendu... Couvrez-vous, monsieur... j'ai de sa corde.
(Il se fend.)
* Maxime, Lélio.
MAXIME
Paré !
LÉLIO
Bien faitl (^arrêtant.) Pardon, M. le marquis, je fais une réflexion.
MAXIME
Faites-la vite.
LÉLIO
C'est un fait avéré que l'un de nous va tuer l'autre... N'avez-vous personne qui vous soit cher?... N'avez-vous pas un dernier adieu à adresser, un mot à écrire.
MAXIME
Vous avez raison, monsieur... J'ai une sainte et digne femme qui m'a élevé... t
LÉLIO
Écrivez-lui... il le faut!... Je vous jure de ne pas m' enfuir par la fenêtre.
MAXIME, écrivant sur le petit guéridon à gauche.
a Madame, pardonnez-moi d'affliger voire vieillesse. »
LÉLIO, l'épée sous son bras.
A qui pourrais je bien écrire, moi?... Ah I à mes créanciers... (Avec émotion.) Cesont les seuls êtres qui s'intéressent à moi...
(11 prend à droite un album, papier, plume, s'assied sur le canapé à droite, et écrit sur son genou.)
MAXIME, écrivant.
« Assurez-vous que vous avez la dernière pensée de votre » fils... »
LÉLIO, écrivant.
« Coquins que vous êtes, mon seul regret est de ne pas » voir la mine piteuse que vous allez faire en apprenant par
» les gazettes que ma glorieuse existence a été tranchée » dans son printemps. »
MAXIME, écrivant.
« J'étais le seul enfant que Dieu vous eût laissé. »
LÉLIO, écrivant.
« Du reste, mon intention bien arrêtée était de ne vous » payer jamais... j&mais... jamais!..»
(Il va prendre de l'encre et revient.)
MAXIME, écrivant.
« Je conjure Dieu de ne pas vous abandonner dans cette » affliction nouvelle. Pardonnez-moi... »
(La plume tombe de sa main.) LÉLIO.
« Je vais dire au diable de préparer pour vous de grandts » chaudières où vous puissiez bouillir commodément... »
MAXIME, se levant.
J'ai fini.
LÉLIO, se levant.
J'ai écrit.
(Ils échangent leurs lettres.)
MAXIME, pensir.
Je suis à vos ordres, monsieur...
(Un silence.) LÉLIO.
Très-bien! Mais, j'y songe... nous ne pouvons pas nous battre ainsi sans témoins...
MAXIME
Qu'importe!...
LÉLIO
Permettez!... Vous êtes gentilhomme! Si vous me tuez, M. le lieutenant criminel dira : « Il a tué ce drôle, tiens, tiens... » Et il n'en sera que ça comme oraison funèbre. Mais
moi, si je vous tue... j'irai en prison... par la raison... que je ne suis qu'un drôle... Tandis... qu'avec un témoin... Ah!...
(Il va à la fenêtre.) MAXIME.
Que faites-vous?
LÉLIO
J'ai notre affaire... (a ia fenêtre.) Eh! l'homme!... Cocher!... monte sur ton siège!... Là... Entre!...
LE G 0 CHER, apparaissant à la fenêtre.
A vos ordres...
Avance, tu vas nous servir de témoin...
LE COCHER
Pour un duel?... je refuse.
LÉLIO
Impertinent laquais!...
LE COCHER
Pardon.., messieurs... Je ne suis qu'un vilain, moi... et si l'un de vous deux est tué... c'est moi qu'on pendra !..
LÉLIO
Il a raison !...
LE COCHER
Je suis mieux sur mon siège.
(11 sort par la fenêtre.)
LÉLIO
Vous le voyez, monsieur le marquis, il nous est impossible de nous battre... mais voyons... vous m'avez dit tout à l'heure que je mentais...
Oui!... Rosalinde m'aime... Tenez, voici son portrait qu'elle m'a donné.
LÉLIO
Monsieur, en voici deux dont elle m'a fait présent.
MAXIME
Voici trois lettres.
En voilà six.
MAXIME, s'en emparant.
C'est impossible !...
(Il lii.)
LÉLIO
Elle nous trompait.
MAXIME, chancelant.
Oh ! c'était vrai... mon Dieu I... mon Dieu !...
(Il retombe sur le canapé à gauche, la tète dans ses mains.) LÉLIO, le regardant.
Pauvre enfant... (Allant à lui.) Pleurez, monsieur... tout le monde a versé ces larmes-là... ne les cachez pas *. J'ai eu dix-huit ans aussi, moi. J'étais à Venise, où je jouais les arlequins... (car pour Rosalinde, monsieur le marquis^ vous venez de croiser le fer avec Lélio de la Comédie-Italienne.) (il se met à cheval sur une chaise près de lui.) J'étais donc à Venise^ et j'aimais*., je fus trompé... naturellement... Oh ! cette nuit-là, ce que j'ai souffert... parce que, voyezvous, on a beau jouer les arlequins, on a tout de même un cœur, des larmes, le désespoir enfin... (Essayant de sourire.) Je me jetai à l'eau... de misérables gondoliers me repêche-
rent... Je ne m'y rejetai pas... Je pris le lendemain une seconde maîtresse... elle me trompa... naturellement... Je souffris... mais moins... La trahison de la troisième cessa de m'étonner, puis... les trahisons des autres ont fini par me faire rire... J'avais mis autour de mon cœur une petite cuirasse, contre laquelle venaient s'émousser tous les serments. Les femmes (comme celles que nous aimons, du moins) ressemblent à ces oiseaux charmants et insaisissables qui chantent un instant pour vous, puis s'envolent, et vont chanter pour d'autres... N'importe! pleurez-la comme moi, comme les autres, cette musique qui s'éloigne, car c'est la suave et éternelle chanson de la jeunesse et de l'amour !... bien heureux quand, comme vous, monsieur le marquis, on n'en est qu'au premier couplet.
(H se lève.)
MAXIME
Mais où est-il donc, l'amour?...
LÉLIO
Hélas ! il est si bien caché qu'il n'y a que ceux qui ne le cherchent pas qui le trouvent!... et ils gardent le secret de la cachette, les égoïstes !...
MAXIME
Non !... l'amour n'existe pas !...
LÉLIO
Si fait... mais il n'est pas ici, bien que son portrait soit sur les rnurs, sur les tapisseries... (Montrant un tableau.) Tenez... le voilà... il décoche une flèche à une belle nymphe poudrée... Est-ce assez ingénieux!... Vive votre cousine, car vous devez avoir une cousine, monsieur le marquis... je ne la connais pas, et je la vois d'ici .. une belle grande jeune fille, un peu raide, un peu gauche... qui ne possède en fait de tableaux qu'une sainte Cécile et Pénélope dé-
faisant sa fameuse tapisserie... C'est dans sa petite chambre que réside l'amour, c'est là qu'il faut l'aller chercher... et non chez Rosalinde... Mettons-nous à table.
(Il s'assied.) * MAXIME, se levant.
Mais la constance...
LÉLIO , s'installant pour souper.
Oh! oh! la constance?... J'espère qu'un grand philosophe le dira plus tard... La constance est comme une vive démangeaison, avec défense de se gratter... mais... les Rosalinde grattent toujours... Vous riez!... Ah! vous êtes
guéri... (Il découpe le perdreau et soupe.) Je VOUS demande
pardon, monsieur le marquis... mais quand je joue, je ne dîne pas... et ma foi...
MAXIME
Faites donc... (Marchant et s'animant.) Oui, Rosalinde est une coquette !
LÉLIO
Oui.
MAXIME
J'étais un sot !
LÊLIO.
Oui... (Vivement.) Non.
Si fait... vous m'avez ouvert les yeux... Je suis enchanté de vous avoir rencontré.
LÉLIO, se versant
Vous êtes mille fois gracieux. .
* Lélio. Maxime.
MAXIME
Mais je veux l'accabler de mon mépris... je veux...
LÉLIO, se levant.
Pourquoi cela?... A sa santé, au contraire... (Elevant son verre.) A la santé de Rosalinde !
(Ici Maxime s'arrête près de la table prend un verre de Champagne que lui présente Lélio et boit.)
MAXIME
Je ne me serais jamais consolé de vous avoir tué.
LÉLIO, se rasseyant.
Peste !... ni moi non plus.
M AXIME, s'asseyant près de la table, en face de Lélio.
Ah! vous êtes l'acteur Lélio... Eh bien, vous êtes un charmant compagnon... J'irai vous voir jouer demain.
LÉLIO
Monsieur le marquis, je jouerai pour vous.
MAXIME
Donnez -moi donc cette aile de perdreau ?
LÉLIO
Très-volontiers.
MAXIME, soupant.
Est-ce que vous avez de jolies filles dans votre compagnie?
LÉLIO
Oh! des yeux... petits comme cela .. et des pieds... grands comme ça.
Je leur ferai la cour. Sont-elles sages?
LÉLIO
Elles le deviendront!
MAXIME, riant.
Ah! ah! ah! un verre de Champagne, je vous prie.
LÉLIO
C'est charmant! Ah! déchirons votre lettre...
(Il la déchire.) MAXIME.
Et la vôtre?
LÉLIO
Non... pas la mienne... Je l'enverrai avec une chanson de ma façon.
MAXIME
Au fait, vous êtes poëte... et musicien...
LÉLIO
Un poco, signor... vouiez-vous entendre un air en situation, la chanson de Polichinelle?
(Il chante.)
Air nouveau de Couder.
Colombine délaissa Ce pauvre Polichinelle, Qui, pleurant son infidèle, Le cœur tourmenté s'en va.
Tra déri déra, L'histoire n'est pas nouvelle, Faisons pour une infidèle, Tout comme Polichinelle.
Tra déri déra.
Pulcinella se jeta Dedans l'eau d'un air féroce, Voilà-t-il pas que sa bosse Dans l'eau fit qu'il surnagea.
Tra déri déra, L'histoire n'est pas nouvelle, Faisons pour une infidèle, Tout comme Polichinelle.
Tra déri déra.
Or, Pierrot le rencontra :
— Oh vas-tu, Polichinelle ?
— Je m'en vais chez Isabelle :
Elle me consolera.
Tra déri déra, L'histoire n'est pas nouvelle, Faisons pour une infidèle, Tout comme Polichinelle.
Tra déri dera.
— Mais si plus tard celle-là A son tour est infidèle ?
— Hélas ! dit Polichinelle, J'irai chez la Térésa.
Tra déri déra, L'histoire n'est pas nouvelle, Faisons pour une infidèle, Tout comme Polichinelle.
Tra déri déra.
(Maxime, qui se verse à boire en soupant toujours, chante le refrain avec Lélio, à partir du troisième couplet.)
MAXIME, se levant.
Oui, il a raison, Polichinelle... Et toi aussi, Lélio! (Jetant sa serviette sur la table.) C'est égal, Rosalinde t'a trompé pour moi, donc, je suis aimé.
LÉLIO, se levant.
Pardonnez-moi, monsieur le marquis, Rosalinde me trompe pour vous, donc, elle m'aime.
MAXIME
Hé! comment arranges-tu cela?
LÉLIO
Si elle ne m'eût pas aimé, elle me l'eût dit tout net... Mais non, elle prend mille précautions, elle invente mille ruses et les gros mensonges de tout à l'heure : donc, elle tient à moi, elle prend la peine de me tromper... donc elle m'aime... Je connais le cœur humain, monsieur le marquis , j'ai tant voyagé !
Tu es fou.
LÉLIO
Vous doutez?...
(Il va à la glace, ûte son ronge avec son mouchoir, défait ses cheveux et donne un certain désordre à ses vêtements.)
MAXIME
Que fais-tu ?
LÉLIO
Je veux vous confondre... Hélas, monsieur le marquis, encore une illusion qui va tomber, pauvre hirondelle blessée !
MAXIME
Je ne comprends pas.
LÉLIO
Povero 1 Rosalinde va venir.
MAXIME
Comment?
LÉLIO, agitant vigoureusement le cordon de la sonnette.
Voici ! maintenant, cachez-vous là dans ces rideaux.
MAXIME, se cachant dans les rideaux de la fenêtre.
Encore!... allons!
LÉLIO, il baisse un peu la lampe.
Vite... vite... à votre poste... et moi... au mien!...
(Tl s'étend sur le canapé de droite, les bras pendants, la tête renversée. Entre Rosalinde, une lumière a. la main.)