CONVALESCENCE
Le vent du midi souffla pendant toute la journée du lendemain, la neige fondante tomba des arbres en larges gouttes de pluie, et le surlendemain, quand Cjrprien se réveilla définitivement de son engourdissement, il eût pu croire qu'il avait fait un effroyable rêve, si les plaies de ses membres, l'abattement de ses nerfs, si les mille picotements de sa peau, ne lui eussent rappelé qu'il avait réellement bien souffert. Mais il avait retrouvé toute la lucidité de son inteUigence, ses douleurs physiques
n'étaient accompagnées d'aucune fièvre. Il jeta autour de lui un regard étonné, qui se termina par un sourire : il souriait, avec une reconnaissance touchante, au pâle soleil d'automne qui inondait de lumière cette tranquille demeure. Il se souleva doucement et il vit sortir de derrière les rideaux de son lit une belle et blanche figure qui s'approcha de son chevet. Il poussa un long soupir, on eût dit que son âme, soulagée de ses dernières hésitations, se rassurait complètement sur l'avenir et comprenait enfin d'où lui était venu le secours. Il saisit d'une main brûlante le bras qui se posait sur son oreiller et l'attirant jusqu'à ses lèvres :
— Florine du Bellannoy, murmura-t-il , c'est donc bien vrai que je suis sauvé ! Je veux me lever pour aller près de ce grand feu. Comme vous êtes devenue...
Un petit cri que lui arracha l'eflEort qu'il fit pour se lever Tinterrompit. Mais Florine comprit qu'il l'avait trouvée bien belle. Le vieux Jean du Bellannoy entra à son tour, et, après quelques paroles échangées à voix basse avec Florine, il donna ordre qu'on portât le malade, bien enveloppé dans des couvertures, auprès du feu qui flambait dans le grand foyer de la chambre.
Cyprien, quand il fut assis dans le roide fauteuil en bois rougi, rembourré de peau de mouton, poussa un nouveau soupir.
— Je suis bien, si bien I murmura-t-il. Et il resta de longues heures, les regards fixés sur la flamme
qui montait, en pétillant, du fagot sec jusqu'aii manteau de la cheminée.
Ainsi passa-t-il les premiers jours de sa convalescence, dans cette douce langueur qui ne laisse arriver jusqu'à Tâme ni remords, ni craintes, ni les regrets du passé, ni les incertitudes dé l'avenir, et qui vous fait une vie composée des caresses du soleil, des sourires de l'azur et des tendresses dé l'amour ou de l'amitié qui veillent.
Florine, assise auprès du grand fauteuil, travaillait silencieusement. Elle levait parfois la tête pour rencontrer les yeux encore hagards du convalescent, qui étaient fixés sur elle avec admiration; ou bien, lisant à haute voix quelque passage des beaux livres de poésie que lui avait donnés Eugène, elle s'interrompait souvent pour rencontrer encore les yeux de Cyprien fixés sur elle avec tendresse. Elle sentait son cœur battre plus vite ; et quand elle regardait son miroir, elle voyait des nuances rosées poindre sur ses joues, jadis toutes blanches, et des étincelles jailUr de ses yeux, autrefois si calmes.
Parfois pourtant, quand son ami, presque toujours muet, tournait ses regards vers les fliammes du foyer et restait atasi de longues heures comme perdu dans la contemplation des flèches de feu, Florine se demandait s'il ne pensait pas avec regret à la vie passée ! Mais bientôt, avec ses paroles riantes, elle venait chasser ces préoccupations et amener les sourires sur les lèvres du convalescent. Ou bien c'était le vieux fermier avec ses histoires généalo-
giques et les récits de ses aventures de jeunesse; c'était Stanislas, doux et caressant, venant, chaque jour, passer de longues heures auprès de ce cher ami Cyprien, qu'il avait sauvé.
Eugène Malahieude semblait être devenu plus bizarre que jamais. Il était, tout le jour, courant par monts et par vaux ; le soir, il rentrait, se précipitait dans la chambre, secouait cordialement la main de Cyprien, récitait avec sa physionomie sévère et avec des gestes insensés le monologue de Charles-Quint dans Hernani^ tous les discours des burgraves ou les gémissements de Ruy-Blas ; puis, après avoir attaché ses regards pénétrants sur le visage de Florine, il s'élançait dans la maison, il se jetait dans un grand fauteuil au coin du feu et passait là silencieusement toute la soirée.
Quand la convalescence de Cyprien fut assez avancée pour lui permettre de sortir, avec l'aide de l'affectueux Stanislas, Eugène prit l'habitude de venir chaque matin dans la chambre où se tenait la jeune fille ; il s'asseyait en cachant son grand front chauve dans ses mains, puis, au premier mot que disait Florine, il faisait un bond.
— Demain, s'écriait-il d'une voix anxieuse, demain, à demain 1
Et il se sauvait.
— Vous l'aimez bien? dit-il un jour en montrant d'un signe de tête, à Florine, le fauteuil vide.
— Oui, répondit tranquillement celle-ci.
— Et^^ vous aime ? continua-t-il.
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— Oui, répondit encore la jeune fille d'une voix calme.
Eugène fit cinq ou six fois le tour de la chambre d'un pas précipité.
— Non, je ne puis parler, s'écria-t-il. Je voudrais crier, rire, pleurer, huiôer des aoathémes, débiter des tirades de tragédie, je suis tout à fait fou ! Ma pauvre tête ! murmura-t-il en se pressant le front. Voyez-vous, ma bonne Rose-Kie-Noël, cette chambre sent l'amour; il me semble que j'étoufie.
Florine lui prit la main.
— Je me demandais ce matin, dit-elle doucement, ce qu'étaient devenues mes fleurs pendant la gelée. Voyez, le soleil fait fondre la blanche rimée, venez dans le jardin. Robertine me dit qu'il y a encore quelques roses au pied du grand peuplier, sur le rosier que vous avez planté, de tristes roses, peut-être, à la mi-décembre, mais je voudrais les cueillir.
— Pour lui, Florine ?
— Pour vous, mon ami, et pour vous les donner en vous disant adieu.
— Vous n'avez pas besoin de baisser les yeux, Florine, je ne pleure pas. Tenez, voilà trois jours que j'attends ce mot-là : « Adieu ! » c'est un singulier mot : on frémit quand on l'attend, on meurt quand on Ta entendu, et, tandis qu'on l'entend, il vous fait TefiEet d'être un mot comme un autre. Venez, ma bonne Rose, et soyez bien cruelle, car.
voyez-vous, l'espérance, c'est une manière de tomber peu à peu dans un trou où l'on doit se casser le cou. Il vaut mieux tomber en bloc.
Ils se dirigèrent vers le jardin.
— Tenez, dit-il en montrant Robertine et Mîonnet qui causaient a^c vivacité dans le verger, depuis le haut jusqu'en bas, tout le monde est malheureux par l'amour. Oui^ c'est la grande échelle à l'aide de laquelle chacun veut monter au ciel. L'on regarde en haut, et l'on tend les bras vers l'être qui se trouve à l'échelon supérieur et qui vous dédaigne, occupé qu'il est, lui aussi, à demander un sourire à la créature suspendue au-dessus de lui.
— Oui, murmura Florine, mais Dieu brise parfois un échelon et l'être qu'on aime tombe à côté de vous, dans vos bras, qui l'empêchent de glisser plus bas.
Eugène ouvrit la barrière du jardin ; son regard étincela tandis qu'il parcourait toutes les nuances de couleurs que l'automne avait laissées sur la terre.
— Je puis peindre cela ! s'écria-t-il en bondissant. A quoi bon, maintenant ? reprit-il ; et son regard s'éteignit. Regardez bien, ma petite Rose, et souvenez-vous. Vous rappelez-vous la douce chanson :
« Mon cœur est un jardin fleuri. » Hélas ! voyez : VoUà mon cœur.
Il étendit le bras vers les chrysanthèmes flétris, les giroflées pâlissantes et les soucis effeuillés.
D continua sa route jusqu'au fond du jardin d'un
pas brusque, en serrant le poignet de Florine, Xiomme s'il eût craint de la voir s'enfuir :
— Voici votre fleur là-bas, mon amie, voici la Rose de Noël, avec son calice d'un blanc si pur et si virginal, caché sous ses longues feuilles d'un vert hardi. Voici le rosier que j'ai planté, ma mie, afin que vous puissiez tous les jours recevoir du ciel une fleur venant de moi. Ah ! primevère ! pauvre petite primevère, cachée sous cette touffe protectrice et trompée par un chaud rayon du soleU d'automne, te voici, tu es venue trop tôt ! Comme tout cela est beau, ingénieux et triste, continua-t-il tandis que son œil étincelait. Comme tout cela fait monter la flamme au cerveau, la couleur aux yeux, la lumière aux mains. Ah ! mon art ! j'étais fier de toi, j'étais maître de toi, et je me disais : Jusqu'à ce que Florine soit ma femme, je resterai im manœuvre, mais un manœuvre qui sait qu'il deviendra un maître. Je ne veux pas que personne, avant elle, connaisse mon talent ; je 'ne veux pas que personne, avant elle, devine et voie ma gloire. Je veux tenir tout d'elle, ma sagesse, mon art et mon bonheur ! Et quand ma vanité se révoltait des sourires méprisants de mes camarades, quand ma main brûlait de jeter sur ces vilains envieux une pluie de fleurs peintes, aussi vivantes que si Dieu les avait créées, je me consolais. Sais-tu ce que je voyais, ma Rose ? je voyais mon histoire écrite, et elle disait à la postérité : Ce fils de paysan fut un peintre; il épousa la fille d'un paysan qui était
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belle et qui fut son inspiration. Il fut heureux, car il n'aima jamais qu'elle, et il tient d'elle la gloire, qu'elle lui donna après lui avoir donné le bonheur de l'espérance et le bonheur du foyer domestique.
Une grande rougeur avait envahi les joues blanches de Florine ; une sorte d'hésitation, suivie d'une expression de colère, puis de tristesse effrayée se peignit dans ses yeux, et elle dit d'une voix émue qui devint bientôt âpre, à la grande siu*prise d'Eugène.
— Écoutez-moi comme je vous ai écouté, mon ami. Je sentais, ce matin, qu'il faut que je vous dise adieu. Je le sens mieux encore maintenant. Je voulais que mon adieu ne fût rien autre qu'une fleur ; mais je vois que je serais ime mauvaise amie si je ne vous ravissais pas tout espoir en vous montrant toute la vérité. C'est vous, Eugène, qui m'avez faite ce que je suis, qui m'avez empêchée de devenir votre femme et qui m'avez poussée vers Cyprien. J'étais née pour être une bonne et naive femme, et, si vous m'aviez laissée ainsi, je vous eusse épousé avec bonheur. Mais non, la pauvre Rose-de-Noël était trop simple. Savez-vous ce que vous avez fait ? Pensez que vous avez mis im charbon ardent au miUeu du calice de la fleur virginale, et vous comprendrez mon cœur. 11 vous fallait une épouse, non pas seulement pure et fidèle, non pas froide et douce, mais passionnée, comme vos Uvres et vos poètes en montraient ! Et ces livres, ces poètes, ces beaux vers, ces briilaates
pensées, vous m'en avez enivrée ! Mon àme n'y comprenait rien, tout d'abord ; mon cœur vivait en malaise, et tous mes instincts, tous les souvenirs de ma mère, toutes les leçons de mes bonnes Ursulines luttaient contre l'inondation de cette flamme ; mais quel est le cœur de femme où la passion ne trouve enfin une place pour y demeurer? Vous n'avez pas voulu me voir rester pieuse ; l'amour chrétien, que je comprenais si bien, vous a paru morne. Vous avez, non pas détruit ma foi, car cette foi vous l'avez vous-même, mais vous avez combattu ma modestie, et vous avez voulu une amante à côté de l'épouse...
— Comme vous êtes belle, Florine, et comme vous êtes éloquente, dit Eugène d'une vois sourde.
— Oui, n'est-ce pas ! et vous ne me reconnaissez plus, moi qui étais quasi-muette, toujours réfléchie, et qu'on croyait endormie ! Ah ! j'ai cruellement profité de vos livres et de vos discours poétiques. Oui, la flamme se fit jour enfin, et que devinrent les naïves feuilles blanches de la Rose de Noël ? Les rêves accoururent; les vagues imaginations, les aspirations poétiques gonflèrent mon cœur.
— Eh bien ! Florine, que reprochez-vous donc à l'amour, à la poésie, à mes efforts pour élever, pour élargir, pour enflammer votre âme ?
Elle secoua la tête, et, regardant tristement son ami, elle lui saisit la main, et l'attirant affectueu* sèment vers elle, elle lui dit d'une voix plus douce :
— Mon âme, quand elle s'élevait tranquillement
VOT8 Dieu, était plus haute que quand vous lui avez eu donné l'amour pour idole. Voub ne vous étiez pas demandé vers qui devaient se porter toutes ces rêveries ! Vous saviez pourtant que les flammes de la passion montent, montent toujours vers l'inconnu, vers l'être qui brille le plus dans nos souvenirs. Vous n'aviez pas voulu de la réalité, de la pieuse et tranquille Florine, et quand vous avez eu rempli mon âme de nuages, mon âme a couru vers le vague ! Vous, vous étiez là ; lui, il était loin, au milieu de cette brillante vie parisienne que vos poètes me vantaient.
Eugène comprit enân. Il arracha brusquement son bras à la douce main qui le retenait.
— C'était lui que mon imagination me représentait comme un être glorieux et charmant, élevé, généreux, puissant, tel que vos poëfes dépeignent les nobles héros de la passion. C'est vers lui que mes rêveries montèrent.
Florine s'arrêta. Eugène jetait sur elle des re- ' gards à la fois si tristes et si hagards ; son visage étsàt devenu si pâle et ses traits se creusaient si profondément, que la jeune fille lui tendit les bras. Eugéiiiî secoua û. tête, il ouvrit les lèvres eh montrant, par un geste bizarre et dont Florine chercha bien longtemps l'explication, la touffe de primevères. Mais sentant que ses yeux se Remplissaient da liinnea et que les sanglots ne lui permettaient ue des paroles inarticulées, il se retourna bms-
lement et se mit à courir vers la barrière du jardin.
R08B-]>12^afit. H
Il rencontra Robertine qui s'en venait à pas pressés pour rompre le tête-à-tête. Il lui sauta au cou, et couvrant ses joues de baisers et de lannes,
— Ah ! ma pauvre Robertine, s'écria-t-il, ma pauvre Robertine ! comme elle est devenue intel- Ugente ! Comme elle est belle ! Je l'aimerai toujours... toujours... toujours...
Robertine, qui avait opposé peu d'obstacles aux premiers baisers d'Eugène, se dégagea brusquenaent, et le peintre, toujours courant, se dirigea vers le haut du verger.