VISION NOCTURNE
TrcHs heures après, le plus grand silence régnait par toute la ferme; la maison était plongée dans une obscurité complète. Dans la chambre occupée par le corps, on n'entendait que la vigoureuse respiration de Robertine, qui s'était laissée aller au sonmieil.
Florine n'avait pu s'endormir encore. Mille émotions nouvelles avaient traversé son cœur pendant cette soirée, les unes pdgnantes, les autres douces ; et, en ce mom^at, son jugement s'efforçait en vain de retrouver sa lucidité ordinaire au milieu de cent pensées Vagues ou tyranniques qui ressemblai^it aux obsessions de la fièvre. Ce Cyprien, qui était pour le vieux Jean du Bellannoy un être si glorieux, presque légendaire, destiné à rappeler ces mystérieux héros de la bibliothèque bleue, sortant du fond des forêts pour dominer les villes et devenir de grands princes I ce Cyprien, dont elle avait accepté et gardé au fond de son âme l'image ainsi ennoblie, il était là, livide, étendu à deux pas d'elle, mourant peut-être, à cette heure mteie, mourant de froid, parce que personne n'était auprès de lui pour le soigner 1 Et elle se soulevait, eue écoutait haletante, et demandant à Dieu d'entendre, fût-ce un cri de douleur, dans la chambre voisine*
Elle se leva brusquement. Elle alluma une de ces lampes semblables à la lampe de Psyché, un de c^ antiques luminaires dont le long bec., emmanché dans une grosse tête, concentre sa vive lueur sur les objets les plus rapprochés. Elle entra dans la pièce d'un pas léger.
Robertine se réveilla pourtant et regarda sa cousine sans faire le moindre mouvement.
— Qu'est-ce qu'elle veut faire ? pensa-t-elle, on dirait l'apparition d'une belle fille qui revient !
Il y avait en effet quelque chose de fantastique et de ravissant dans cette ombre blanche qui s'avançait lentement^ sans bruit. La lampe, cachée par le buste de Florine, portait sur lui toute sa lumière, et dans la chambre, obscure d'ailleurs, ce buste, sortant comme d'un nuage doré, semblait s'avancer entre ciel et terre. Les magnifiques cheveux de. la jeune fille étaient dénoués, et, s'élargissant autour de sa tête, s'étalant sur les épaules, ils laissaient tomber jusqu'à mi-corps les ondes de leurs larges boucles. La tête était entourée d'un nimbe de lumière qui s'argentait en passant à travers les mèches vagabondes ; cette lumière, dont on n'apercevait pas le foyer, paraissait sortir du corps même, en lançant des reflets de nuance variée qui s'adoucissaient en passant à travers les larges manches de la robe de nuit.
Quand Florine arriva près du lit du mourant, elle
'^'arrêta pleine d'angoisse ; elle n'osait pas regarder
visage qu'elle craignait de voir décomposé ; elle
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resta un instant les yeux baissés Quand son cœur se fut affermi, son regard monta doucement, craintivement, jusqu'à la face du moribond, et un sourire d'une bienveillance céleste éclaira son visage. Les yeux de Cyprien étaient ouverts et fixés sur elle comme en extase.
Le jeune homme n'avait nulle perception claire. Son corps était à peine vivant, son âme oscillait entre les idées de la vie et celles de la mort ; son imagination, assaillie encore par le contre-coup des angoisses, des rêves, des aspirations pieuses, hésitait entre les images de ce monde et celles de l'éternité ! Il ne distingua nettement rien de Têtre charmant qui était devant lui, mais il vit comme un idéal de beauté, de blancheur, de chasteté et de dévouement, et il murmura d'une voix passionnée :
— Ah ! l'ange blanc, l'ange de la neige I
La lumière s'éteignit vivement. Il referma les yeux et il lui sembla qu'il retombait dans le néant après avoir traversé une région mystérieuse et céleste.
Quelques heures encore après, il se réveilla de nouveau. Une vie plus grande courait dans ses veines et aussi une douleur plus grande lui brûlait le corps. Où était-il ? Il lui semblait qu'une chaleur douce se baissait sur son visage; une main, une petite main, fraîche, qui lui parut veloutée et suave, se posait légèrement sur son front couvert de sueur» L'obscurité était complète. Bientôt la ferme se réveilla. Robertine allumait le feu dans la maison ; une lueur, précédée de quelques pétillements çt
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d'une odeur aromatique, une lueur flamboya dans \ la pièce voisine de celle où était couché Cyprien et s*encadra nettement dans une porte ouverte. Il poussa un soupir, la petite main se retira et il vit passer une forme svelte dans la lumière de cette porte. Florine allait rejoindre Robertine.
Un moment de silence profond régna, interrompu seulement par le tic-tac sonore, mélancolique, éloquemment rêveur d'une grande horloge. Cinq heures sonnèrent, une voix fraîche et impérieuse, qui semblait se tourner aux quatre coins de Thorizon, prononça une foule de noms, les noms de tous les domestiques que cette voix de Robertine éveillait; les portes s'ouvrirent bruyamment, le tapage de quarante sabots résonna sur les dalles, des voix rudes s'élevèrent, d'autres portes s'ouvrirent qui laissèrent passer des souffles froids; le ronflement grave et pénétrant des larges seaux vides, choqués contre les chaudrons, envoya son écho au dehors ; et les bêlements, les mugissements entrèrent par toutes les ouvertures, dominés par le chant triomphant du coq enfermé et les aboiements avides du chien de garde enchaîné.
Dans la chambre du malade, deux vieilles têtes, aux regards doux, s'avancèrent, paraissant conduites par une petite chandelle fumeuse. Les yeux de Cyprien se refermèrent, et une voix, qui lui fit bondir le cœur, murmura :
— Je te dis, compère, que quand la sueur est venue, on peut renvoyer le médecin*
La petite lumière disparut et le jeune homme sentit son âme envahie par mille souvenirs vagues et heureux qui entraient jusqu'au plus profond de son imagination. Bien que ses paupières fussent pesantes et son cerveau engourdi, bien que sa peau fût comme criblée de miUiers de coups d'épingles, un sourire courut sur ses lèvres livides; il étendit les bras avec un soupir d'aise. Il pensa, en entendant tous ces joyeux bruits de la ferme éveillée, qu'il était revenu en sa dixième année ; et, retombant dans sa léthargie, il ne chercha plus à se rattrapper aux branches de la vie, car il sentait qu'il ne s'endormait pas dans le néant, mais dans la paix.